Monte-Carlo en Flammes
Lire le chapitre 39: New Horizon
La salle sentait le désinfectant et le papier vieilli. Alex comptait les carreaux du plafond pour la troisième fois quand la porte s’ouvrit enfin.
— Monsieur Renault. L’inspecteur Valois veut vous voir.
Il se leva, les genoux raides après trois heures de chaise en plastique. Marc lui avait dit que l’attente serait la pire partie. Il avait raison.
Valois l’attendait dans un bureau sans fenêtre, derrière un bureau couvert de dossiers. L’homme avait vieilli depuis Monaco — ou peut-être qu’Alex ne l’avait jamais vu autrement que sous les projecteurs des caméras de la conférence de presse.
— Asseyez-vous.
Alex obéit. Valois poussa un dossier vers lui.
— Le syndicat a été démantelé. Soixante-trois arrestations au total, dont les trois principaux lieutenants de la famille Moretti. Votre témoignage a fait la différence.
— Mon frère ?
— Marc va bien. Il est déjà dans le programme. On vous y intègre dans quarante-huit heures.
Alex expira lentement. Deux ans à courir. Des mois à regarder par-dessus son épaule. Tout cela pour finir dans une salle sans fenêtre à Nîmes, avec une nouvelle identité et une vie à réinventer.
— Et l’argent ?
Valois sourit brièvement.
— Le transfert de Genève a été débloqué après la confirmation de votre témoignage. Les compagnies d’assurance ont versé les fonds aux gagnants légitimes des tables du Monte-Carlo. Soixante-dix-huit millions ont été restitués à ce jour.
— Les deux gardes ?
— Le casino a étouffé l’affaire. Les caméras ont montré une intrusion non autorisée. Le personnel de sécurité a reçu une prime de silence généreuse. Ils s’en sont sortis avec des commotions et des bonus de fin d’année.
Alex hocha la tête. C’était la meilleure fin possible pour eux.
— J’ai besoin de vous poser une dernière question, dit Valois. Le Notaire. Vous avez dit qu’il avait organisé une rencontre entre le syndicat et les autorités avec votre clé USB. Mais nous n’avons jamais retrouvé sa trace.
— Il a disparu ?
— Comme toujours. Le Notaire n’existe pas dans nos fichiers. Pas de vrai nom, pas d’adresse, pas d’empreintes. Juste une légende.
Alex pensa à l’homme au visage lisse qui avait accepté son paiement sans ciller. À la façon dont il avait absorbé la menace contenue dans la clé USB et souri.
— Il a fait ce que je lui demandais, dit Alex. Il a facilité votre arrangement avec le syndicat. Il a sauvé sa peau. C’est un notaire. C’est ce qu’ils font.
Valois rangea ses documents.
— Vous êtes libre de partir. Un agent viendra vous chercher demain matin pour la transition. Une dernière nuit en tant qu’Alexandre Renault.
Alex se leva. Il n’y avait pas de fenêtre dans le bureau, mais quelque part au-dessus, le ciel de Nîmes devait être bleu.
— L’inspecteur, dit-il en ouvrant la porte. Le montant exact que le casino a versé aux joueurs. C’était combien ?
Valois consulta une note.
— Quatre cent soixante-dix-huit millions d’euros, répartis sur deux cent douze réclamations. La plus importante — un joueur aux tables de poker du jeudi soir — a reçu cent quarante mille.
Alex sourit. Ce n’était pas le total de son butin, mais dans un sens, cela appartenait aux gens à qui cela avait toujours été destiné.
— Parfait, dit-il.
Il sortit du bâtiment administratif, le soleil le frappa comme un rappel du monde réel. La rue était ordinaire. Une boulangerie. Un tabac. Une femme poussait une poussette. Personne ne le regardait.
Il sortit son téléphone — la carte SIM prépayée, à usage unique — et composa un numéro qu’il connaissait par cœur.
— Jules ? C’est moi.
La voix de Jules était lointaine, comme s’il appelait depuis un endroit venteux.
— Putain, Ace. Ça fait trois mois de silence.
— Trois mois. Je sais. Je voulais te dire — ça y est. La déposition est faite. Je passe en protection dans deux jours.
Jules resta un long moment silencieux.
— Et ton frère ?
— Marc est déjà là-bas. On sera ensemble.
— Bien. C’est la bonne chose à faire.
— Et toi ? Tu es où ?
— Égine. Un coin perdu de la mer Égée. J’ai acheté un petit garage avec une partie de ma part. Je répare des voitures. Personne ne pose de questions.
Alex rit doucement.
— Un mécanicien de course qui répare des voitures sur une île grecque. Ça te va bien.
— Ça va bien, dit Jules. Et toi ? Tu vas être quoi ? Un libraire ? Un pêcheur ?
— Je ne sais pas encore. Marc suggère que j’ouvre un bar sur une île portugaise. Il dit que les ex-fugitifs font les meilleurs barmen.
— Il a raison. Tu sais servir un verre sans voler la bouteille ?
— Je ne fais pas de promesses.
Jules rit. C’était bon de l’entendre rire.
— Tu as des nouvelles des autres ? demanda Alex.
— Zoe est morte quelque part en Estonie. Elle a envoyé un courriel crypté la semaine dernière — elle dit qu’elle travaille pour un oligarque qui veut vider un fonds de pension rival. Elle va bien. Elle menace toujours de visiter la Silicon Valley pour « voler une licorne ».
— Typique Zoe. Et Lina ?
Le silence de Jules dura un peu trop longtemps.
— Elle m’a fait livrer une lettre par un motard à Nice. Elle est partie au Costa Rica. Elle a une fille — tu le savais ?
Alex ferma les yeux. Lina ne lui avait jamais mentionné un enfant.
— Non, dit-il doucement. Je ne savais pas.
— Elle a dit qu’elle restait là-bas, près de l’océan. Qu’elle avait rencontré quelqu’un de bien. Quelqu’un qui ne sait rien de ce monde. Elle a dit de te dire merci. Pour tout.
Le silence s’étira. La boulangerie au coin de la rue sortait des plateaux de croissants dorés. Une vieille dame faisait la queue pour son pain.
— C’est bien, dit enfin Alex. C’est la meilleure des nouvelles.
— Et toi ? dit Jules. Tu es sûr de vouloir faire ça ? Le programme de protection ? C’est une prison avec un meilleur menu, non ?
— Je ne sais pas quel autre menu j’ai. Le syndicat est détruit mais il reste des gens qui pourraient se souvenir d’Alex Renault. Mon frère me sera reconnu si je reste là. Et puis j’ai passé des années à regarder partout où je vais.
— Ça va changer ?
— Je vais essayer.
— Essaie plus fort que moi. Je ne peux pas m’empêcher de vérifier le rétroviseur aux carrefours sur cette île.
Alex rit.
— Je t’appellerai quand j’aurai un nouveau nom.
— Je serai là. Sur la ligne sécurisée.
— La ligne n’existe plus, Jules. Ils m’ont tout coupé — tout, sauf ce téléphone. Demain je n’étais plus rien.
— Ça alors. Liberty peut appeler livreur de pizza quand elle veut. Garde ce numéro.
— Je le garderai.
Il raccrocha en souriant. Le soleil montait au-dessus des toits de Nîmes. Il acheta un croissant à la boulangerie et s’assit sur un banc en pierre près de la fontaine romaine. Une famille de touristes prenait des photos. Des lycéens riaient en se rendant à leur arrêt de bus.
Le monde était banal. Le monde était normal. Le monde continuait de tourner sans que le nom d’Alex Renault fasse trembler qui que ce soit.
C’était exactement ce qu’il voulait.
Son téléphone vibra. Un message de Marc :
*Demain 8h. On prend le petit-déjeuner ensemble à Porto. Viens vivre.*
Alex laissa le message ouvert sur l’écran, relut les mots, puis éteignit le téléphone — son dernier lien vers l’homme qui avait été Ace Renault.
Il jeta la carte SIM dans une bouche d’égout, rangea le portefeuille usé avec ses faux papiers dans sa poche — dernier artefact de son existence précédente — et se dirigea vers la gare.
Il avait une heure devant lui pour se présenter au point de contrôle et entrer officiellement dans sa nouvelle vie. Le programme lui donnerait son nouveau nom, son nouveau métier, son nouvel horizon au-dessus de la mer.
Ce soir, il avait un nom à oublier.
Demain, il en avait un à devenir.
Quand demain viendrait, Alex serait sur un ferry avec son frère, le soleil dans leur dos, regardant vers un océan dont personne n’avait entendu parler de l’homme qui avait été Ace Renault.
Le Vieux Code était enterré au fond de sa mémoire — des années d’escrocs et de croupiers, de faux-semblants et de fuites. Il le laissait se lover dans l’oubli comme son téléphone au fond de la Seine.
Marc était vivant. Les gagnants du casino avaient reçu leur argent. Lina était en sécurité avec sa fille, quelque part dans le monde. Jules réparait des voitures sur une île. Zoe volait des oligarques.
Ils avaient tous trouvé une sorte de paix — différente de ce qu’ils avaient prévu, mais une paix quand même.
L’agent du programme le trouverait à l’heure. Il n’avait plus besoin de s’enfuir.
Alex Renault, dernier nom de sa vie secrète, marcha sous l’arc de la porte et disparut dans la lumière du matin.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.