Obturateur et Silence
Lire le chapitre 1: The Contact Sheet
La pluie de Londres collait aux briques comme une seconde peau, et l’enseigne du *Crow’s Nest* clignotait en grésillant, un corbeau mal peint qui semblait boiter entre deux lettres mortes. Mara Ellis serrait la bandoulière de son Nikon contre son torse, les doigts engourdis par l’humidité d’octobre. Elle avait compté ses pièces dans le bus : quarante-trois pence. Pas de quoi rentrer en taxi, et encore moins se payer un vrai repas avant demain.
Elle poussa la porte.
Le vestiaire sentait le tabac froid et la bière renversée, et le bruit lui frappa le visage comme une gifle : une guitare hurlante, une batterie qui cognait plus fort que son cœur. Sur scène, les Unknowns défonçaient un morceau que personne n’avait encore entendu, et ça crevait les tympans avec une vérité crue.
Un portier massif, les bras croisés sur un torse qui devait avoir appris la violence avant l’alphabet, se planta devant elle.
— Pas de photos sans accréditation, ma petite.
Mara sourit, tout en dents. Elle sortit une carte plastifiée de la poche intérieure de sa veste en cuir — un bout de carton cornée, tamponné d’un logo de magazine qui avait cessé de payer ses piges depuis trois mois, mais qui impressionnait encore les videurs myopes.
— *Melody Maker*, lâcha-t-elle. Je suis là pour la critique. Tu veux que je te présente au rédacteur en chef ? Il adore les bavards.
Le bouncer plissa les yeux, hésita. Derrière lui, le solo de guitare monta en spirale, et Mara sentit l’adrénaline lui poisser l’échine. Elle n’avait pas d’accréditation. Sa carte était un vieux badge de stagiaire qu’elle avait plastifié elle-même avec du scotch. Mais elle avait besoin de cette séance. Elle avait besoin de la musique, de l’argent, de n’importe quoi qui la sortirait du studio miteux de Kilburn où elle développait ses pellicules, à côté d’une chaudière qui geignait comme un mort.
Le portier la toisa une dernière fois et s’écarta d’un geste las.
— Deux morceaux, pas plus.
— Trois, dit Mara en passant devant lui, déjà dans la fumée et la foule.
Elle se faufila jusqu’au premier rang, serrée entre une fille en bottes argentées et un type qui puait la sueur et le whisky. La scène était basse, presque à hauteur d’yeux, et les Unknowns occupaient l’espace avec une arrogance juvénile. Le chanteur, un dénommé Joe, se tordait autour du micro comme un chat enragé. Le guitariste — grand, dégingandé, cheveux tombant en rideaux de lin sombre — jetait ses accords avec violence. Et à gauche, collé à son ampli, Robbie Finch.
Elle avait entendu parler de lui. Tout Londres musicien avait entendu parler de lui. « Le bassiste le plus insaisissable du circuit », disait-on, « le sauvage », « le problème ». Couché sur un profil aigu, taillé à la serpe, il jouait avec une intensité qui semblait ne vouloir rien prouver à personne. Tête baissée, cheveux courts et gras, chemise ouverte sur un torse osseux. Ses doigts dansaient sur les cordes avec une précision frénétique, tenant le groove comme une promesse de chaos.
Mara leva son appareil. Le flash éclata.
Sur la pellicule, elle le savait, il y aurait de la lumière blanche et des ombres dures, le calque de sueur et de crasse. Mais sur le moment, il y eut autre chose : Robbie leva la tête, les yeux plissés, et son regard la trouva dans la foule. Pas un regard de surprise. Pas un regard de colère, même pas. Un regard d’évaluation, froid et premier degré, comme si elle n’était qu’un élément gênant du décor, un meuble qu’on déplace.
Il se tourna légèrement, se remit à jouer, mais son regard resta accroché à elle pendant la durée de la mesure. Mara sentit ses joues chauffer — pas de honte. De colère.
*Tu crois que t’es le seul à savoir fixer quelqu’un ?*
Elle tira encore deux photos. Trois. Quatre. Le flash claquait sans pitié, et à chaque fois, Robbie semblait s’en moquer, retournant à sa basse avec un mépris tranquille. Sur la troisième photo, il n’était pas dans le cadre. Il avait bougé. Il savait où elle était, et il choisissait de lui tourner le dos.
Mara sourit dans l’obscurité. C’était exactement ça qu’elle voulait capturer : la fugue. La réticence. Le mystère qui se refusait.
Le morceau s’acheva avec un dernier éclat de cymbale. Joe hurla quelque chose d’inintelligible dans le micro, et la foule rugit. Robbie traîna sa basse de son côté de la scène, bavardant avec un roadie, lui volant de la fumée de cigarette d’une voix désinvolte. Il riait. Un rire étrange, presque désabusé.
Mara voulut se fondre dans la masse, mais ses pieds la portèrent vers le côté droit de la scène, là où une porte étroite menait aux loges. Elle avait repéré une affiche pour les Unknowns à la devanture d’un disquaire du Soho, et une phrase lui était restée : « Contact : Dex ». Le manager était toujours là, quelque part, dans ce cloaque.
Elle se glissa le long du mur. Robbie l’aperçut de l’angle, la tête soudain levée, et son regard se fit plus lourd. Pas un regard hostile — quelque chose de plus distant, d’examiné, comme s’il triait les gens dans sa tête et la rangeait dans une case qu’elle ne connaissait pas.
— Tu t’es trompée de porte, dit-il, sans malice apparente.
— Ça m’étonnerait. Je cherche Dex.
Robbie haussa un sourcil et retroussa ses manches, presque négligemment. Une cicatrice fine courait le long de son avant-bras, blanchâtre sur la peau mate.
— Dex est occupé à acheter des idiots. Ta photo, tu la montres à qui ?
Elle leva le menton. Une nana ne laissait pas un type comme lui l’intimider, pas après des années à se faire traiter de « petite » par d’autres types comme lui.
— Je choisis mes clients avec soin.
— T’as deux ans de trop pour être aussi naïve.
Sa voix n’était pas méchante, et c’est ce qui agaça Mara. Il ne la prenait pas pour une menace — il la prenait pour une passatrice, une inconnue dans le décor, quelqu’un qui ne valait pas la peine d’être testé.
Elle tourna les talons et trouva l’escalier des loges avant qu’il n’ouvre la bouche à nouveau. Derrière elle, la guitare recommençait à gronder, une fausse intro, des rires, une odeur de bière et de cuir chaud. La porte des loges claqua.
Et là, au milieu du couloir, un homme la regardait arriver. Petit, costaud, avec une moustache broussailleuse et l’air d’un vendeur de voitures qui aurait fait des affaires avec l’Église — les cheveux parfaitement gominés en arrière, costume sombre qui datait d’il y a cinq ans mais qui ne montrait aucun signe d’usure. Il tenait une liste de set enroulée dans une main et un verre de whisky dans l’autre.
— Dex Fletcher, dit-il, la voix rocailleuse et douce à la fois. Tu m’as été recommandée par personne, ce qui est une première en trente ans, alors entre.
Elle s’approcha, tirant une enveloppe de son sac à dos. Trois clichés, développés dans l’urgence au petit studio de Kilburn, sur du papier mat mal coupé. Le groupe en plein chaos, une bouche grande ouverte, une corde de guitare en vibration, et le bassiste avec sa tête baissée, la nuque nue, les mots « silencieux comme une forêt qui écoute » écrits au dos par tante Rosemary dans une lettre qu’elle n’avait jamais finie.
Mara poussa les photos sur la petite table bancale. Dex les ramassa, les tint à la lumière — une ampoule nue, directe, sans fioritures. Ses yeux allèrent d’un visage à l’autre, lentement, avec une attention quasi religieuse. Puis il rit, un rire graisseux et satisfait.
— Tu les as pris avec quoi, cet engin ? Un Leica ?
— Nikon F2.
— Même pas. Un reflex de riche et t’as des mains de pauvre — allez, montre-moi le reste.
Elle sortit les dix-huit photos du contact sheet, toutes les prises qu’elle avait faites ce soir malgré les restrictions, et les étala en éventail. Les Unknowns y étaient laids, beaux, incertains et électriques — la musique semblait rayonner à travers le papier. Robbie Finch y apparaissait six fois. Trois fois de face, une fois de profil, deux fois dos tourné, toujours avec cette même tension entre la présence et la disparition.
Dex resta silencieux pendant un long moment, et Mara retint son souffle. Sa vie entière tenait dans ces rectangles glacés. Son casse-dalle de demain aussi.
— Tu reviens samedi prochain, dit-il. J’ai un label de merde qui me doit une faveur, et leur groupe est tellement mauvais qu’ils ne vont pas en vendre un seul disque. Je te donne une heure de shoot avec eux, trente livres, et tu nous montres ce que tu peux faire dans la poubelle. Après, on parle.
Mara plia la liste de set en deux sans réfléchir, avant de réaliser que ce n’était pas la sienne à prendre. Dex sourit, un sourire qui découvrait une canine dorée.
— Samedi donc. Dis à Robbie que tu viens — il déteste qu’on décide sans lui. Ce sera amusant.