Obturateur et Silence
Lire le chapitre 2: A Favor for a Foot
La lumière du laboratoire était jaune et sale, comme une vieille dent. Mara pinça le film entre ses doigts, le souleva contre la lampe. Les visages des Unknowns apparaissaient en négatif, fantômes de sel et d'argent. Elle avait passé la nuit à développer, à tirer, à recadrer. Ses mains sentaient l'acide et le fixateur, ses yeux brûlaient.
Elle posa les épreuves sur la table de Dex sans un mot. Il les feuilleta rapidement, d'abord distrait, puis plus lentement. Il s'arrêta sur une photo de Robbie, torse nu, la basse contre le ventre, les veines du cou saillantes sous l'effort. Le flash avait attrapé la sueur, la rage, quelque chose de presque intime.
— Pas mal, dit Dex en reposant la photo. Pas mal du tout.
Il ouvrit un tiroir, en sortit une liasse de billets froissés. Il en compta trente, les poussa vers elle.
— Le show de samedi, dit-il. Le groupe s'appelle les Foxgloves. Un label indépendant les produit, un type qui s'appelle Levinson. Il veut des photos pour la pochette de leur premier single.
— Foxgloves, répéta Mara. Jamais entendus parler.
— Personne ne les a entendus. C'est pour ça que tu es pas chère.
Elle prit les billets. Trente livres. Ça payait le loyer du mois, à condition de manger du pain sec et des œufs. Elle avait déjà fait le calcul trois fois.
— Il y a un autre truc, dit Dex en se renversant dans sa chaise. Levinson paie en retard. C'est un type... compliqué. Il a des habitudes bizarres.
— Quelles habitudes ?
— Il aime les photos de pieds.
Mara cligna des yeux.
— Pardon ?
— Pour les pochettes. Les labels font ça, parfois. Un truc artistique, il dit. Des pieds de femmes, en gros plan. Il paie bien, mais faut faire ce qu'il demande. C'est lui qui décide ce qui est artistique ou pas.
Elle aurait dû refuser. Elle aurait dû dire non, elle était photographe de musique, pas un godillot. Mais les trente livres de Dex ne couvraient que le présent, pas l'avenir. L'avenir, c'était ce samedi, chez Levinson.
— D'accord, dit-elle.
— C'est à Camden. Apporte ton Leica. Il aime les gens qui ont du bon matos.
— C'est tout ?
— C'est tout. Il te regardera faire. Il est bizarre, mais il est pas dangereux. Enfin, je crois.
Elle ramassa son sac, attrapa son blouson. Elle avait la main sur la poignée quand Dex parla de nouveau.
— Ellis.
Elle se retourna.
— Le bassiste des Unknowns, Robbie. Il a demandé ton nom.
— Il l'a déjà. Il l'a lu sur ma liste de contacts.
— Il a demandé si tu reviendrais. Je lui ai dit que tu faisais les Foxgloves samedi. Il a dit qu'il passerait. Je sais pas pourquoi.
— Peut-être pour me dire que je parle trop.
Dex haussa les épaules.
— Peut-être.
Mara sortit dans la rue. Il pleuvait, une pluie fine et grise qui sentait l'essence et le diesel. Elle enfonça les mains dans ses poches, serra les billets contre sa paume. Elle avait faim, elle était fatiguée, et elle allait photographier des pieds pour un type bizarre à Camden.
Elle sourit toute seule dans la pluie.
---
Samedi, Camden sentait le poisson pourri et l'encens. Le studio de Levinson était au-dessus d'une boutique de disques d'occasion, au bout d'un escalier étroit où l'on butait contre des cartons de vinyles invendables. La porte était ouverte. Une musique comme du verre pilé en sortait.
Levinson était un petit homme rond, chauve, avec des lunettes à monture dorée. Il portait un peignoir en soie par-dessus une chemise hawaïenne, et il secouait la main de Mara comme s'il craignait qu'elle lui vole un bout de peau.
— Ah, la photographe ! Le petit oiseau de Dex ! Entrez, entrez.
L'atelier était un bric-à-brac de projecteurs, de parapluies, de rideaux de velours usé. Au centre, sur un tabouret, était assise une femme d'une trentaine d'années, cheveux platine, robe rouge. Elle tenait un verre de gin. Ses pieds étaient nus sur un coussin de satin noir.
— Voici Constance, dit Levinson. La chanteuse des Foxgloves. Les photos sont pour la pochette truc. Un single qui parle d'un amour qui marche sur les braises. Alors, les pieds, c'est métaphorique. On y va ?
Constance soupira en soufflant la fumée de sa cigarette.
— Tu fais quoi, toi ? demanda-t-elle à Mara.
— Je photographie ce qu'on me demande de photographier.
— Tu devrais faire ça chez toi, avec tes chaussures sur le dos. C'est ce que fait le mari quand la femme dort.
Mara rit malgré elle. Levinson s'affaira, déplaça des lumières, cria quelque chose en russe à personne. Une heure plus tard, Mara avait tiré six rouleaux : gros plans de chevilles, d'orteils vernis, du talon posé sur le rebord doré d'un plateau à gin.
Elle rangeait son matériel, les mains encore tremblantes de concentration, quand la porte s'ouvrit sans qu'on frappe. Un courant d'air froid entra, porteur de vapeur et de bruit de rue. Et Robbie.
Il portait un manteau en laine noire, les épaules mouillées. Il tenait un étui de basse, qu'il posa contre le mur. Levinson leva les yeux de ses tirages.
— Oh, le rockeur. Vous voulez quoi ?
— Je suis venu voir le petit oiseau de Dex, dit Robbie.
Il regardait Mara. Elle soutint son regard, ne bougea pas. Il avait les yeux clairs dans la lumière dure des projecteurs, presque malgré eux. Il marcha vers elle, contourna les pieds de Constance comme on contourne des obstacles.
— Vous parlez trop, dit-il.
Mara haussa un sourcil.
— Je n'ai pas dit un mot depuis qu'il est entré.
— Pour une photographe, vous parlez trop. Vous parlez avec votre bouche. Vous devriez regarder plus longtemps avant de cliquer. Vous avez été rapide, l'autre soir. Vous avez dû rater des trucs.
— J'ai tout ce que je voulais.
Il s'arrêta devant elle. Il était plus grand qu'elle ne l'avait cru. Il sentait la cigarette, la laine mouillée, quelque chose de propre et d'acide.
— Le visage de Dex quand vous lui avez donné vos contacts, dit-il. Vous étiez dans le coin de ma vue. Vous avez photo ce que je jouais. Mais vous avez aussi photo la façon dont le batteur regardait le public. Vous l'avez remarqué, vous. Les autres ne photographient que moi.
— Le batteur regardait une fille au deuxième rang. Il la ratait tous les soirs parce qu'il regardait trop les lumières. J'ai eu celui où il l'a enfin regardée correctement.
Robbie resta silencieux un moment. Ses yeux bougèrent, comme s'il regardait les photos qu'il n'avait pas vues.
— Montrez-moi, dit-il. Un jour. Montrez-moi ce que vous avez vu.
— Payez-moi, dit-elle. Un tirage coûte une pinte.
— Pour une pinte, c'est cher.
— Pas pour les yeux que j'ai eus.
Il rit. Un vrai rire, surpris, qui secoua sa poitrine. Levinson leva la tête.
— Vous vous connaissez ? Vous dérangez ma séance, les enfants.
— On part, dit Robbie.
Il sortit par la porte, elle le suivit dans l'escalier étroit. Il s'arrêta en bas, dans la rue, où la pluie avait cessé. Il alluma une cigarette, lui en proposa une.
— Levinson ne va pas vous payer, dit-il. Il ne paie jamais en liquide. Il donne des disques. Des invendus.
— Dex m'a dit qu'il paierait.
— Dex vous a menti pour vous faire venir. Il vous doit une faveur, maintenant. C'est comme ça qu'il fonctionne. Il vous donnera un vrai contrat la semaine prochaine si vous ne faites pas d'histoires.
Mara serra les mâchoires. Elle pensa aux trente livres déjà dépensées dans sa tête : loyer, œufs, pain. Elle pensa au Leica dans son sac, au dernier cadeau de son mentor, à la seule chose qu'elle possédait encore qui pesait une vraie valeur.
— Vous me devez une pinte, alors, dit-elle.
— Je vous dois ça et plus. Je vous dois la photo du batteur.
Il tira une bouffée, souffla la fumée dans l'air froid.
— Samedi prochain, on joue au Coach and Horses. Venez. Prenez des photos. Je paierai la pinte avant que vous commenciez à parler trop fort.
— Et si je ne viens pas ?
— Vous viendrez. Vous êtes cassée. Les gens cassés viennent toujours voir ce qu'ils veulent photographier.
Il jeta sa cigarette dans le caniveau, tourna les talons, et disparut dans l'épaisseur du soir de Camden. Mara resta là, le Leica contre sa poitrine, les poches vides de trente livres qui n'existaient pas.
Elle avait encore six bobines à développer. Le fixateur commençait à manquer. Et le regard de Robbie lui demandait déjà une photo qu'elle ne savait pas encore si elle avait prise.