Obturateur et Silence
Lire le chapitre 16: A Gig in the Provinces
Le train sentait le tabac froid et la sueur. Mara s’y était glissée à l’aube, avant que Dex ne puisse pointer son nez entre les banquettes. Robbie ne l’avait pas regardée quand elle était montée — il était déjà là, les yeux clos contre la vitre, une mèche sombre tombée sur sa pommette. Elle n’avait pas su quoi lire dans le fait qu’il l’ait attendue, alors qu’elle ne lui avait jamais dit oui.
Le paysage défilait, terne, entre champs de betteraves et usines en ruine. Les autres membres du groupe dormaient plus loin, casques sur les oreilles. Robbie n’avait pas dit un mot depuis la gare de Paddington. Elle sortit le Pentax, prit une photo de ses mains, croisées sur son duffle-coat. Le déclic le fit tressaillir.
— Tu vas documenter mes cernes ou la tournée ?
— Les deux. C’est authentique.
Il entrouvrit un œil.
— L’authentique, c’est que Dex a réservé des hôtels où on partagera le lit avec les punaises, pas avec les groupies.
Mara rangea l’appareil. Le silence se réinstalla, moins hostile que levé, comme un ponton qui attend qu’on marche dessus.
La salle — si on pouvait l’appeler ainsi — se nichait au fond d’une impasse de Newcastle, entre un fish and chips fermé et un club de billard dont la vitrine empestait la bière rance. Une cinquantaine de personnes. Peut-être. Robbie monta sur scène la tête basse, et quand le premier accord gronda dans l’air épais, Mara sentit le sol bouger sous ses semelles. Elle shoota. Encore. Encore. Debout au premier rang, elle attrapa le vol de sa frange, l’éclat du médiator, la douleur dans sa mâchoire quand il chantait. Elle n’avait pas besoin de lui demander la permission. C’était son regard à elle, posé sur le sien, et ça devenait autre chose qu’un concert.
Après, Robbie trouverait qu’elle le regardait trop. Il la trouva derrière le bar, en train de changer de pellicule avec des doigts gelés.
— Viens. Les autres sont partis se coucher. Je nous ai trouvé quelque chose.
Le quelque chose était un hôtel dont la réceptionniste, une femme de soixante ans au visage tendre, ne demanda pas leurs noms. Une chambre. Deux lits jumeaux aux couvertures élimées, une salle de bains commune à la fin du couloir, un radiateur qui cliquetait comme un métronome.
— Je peux dormir par terre, précisa Robbie.
— Quatre nuits, lui rappela-t-elle. Tu ne vas pas dormir par terre quatre nuits.
Il haussa une épaule. N’ôta pas son blouson. Trois minutes plus tard, il était assis contre la tête de lit, les genoux repliés contre sa poitrine, et regardait le plafond comme s’il y lisait des comptes.
Mara s’assit en tailleur sur son propre lit, le Pentax en bandoulière par habitude.
— C’est ici que t’as appris la basse ?
— Non. Ici, c’est un trou à rats, mais on est seuls. Mieux que le foyer.
Elle s’arrêta sur le mot. Le laissa s’installer.
— Le foyer, c’était après Victor ?
Robbie baissa le menton d’un cran.
— Victor, c’est pas mon père. Je te l’ai dit. Mais j’ai pas dit qui l’était.
Il la regarda enfin. Cette fois, pas de détour. Ses yeux avaient la couleur du whisky qu’on oublie sur une étagère.
— Mon géniteur, c’était un gars qu’on appelait le Batteur. Pas le musicien. Le batteur, celui qui frappe. Il avait des mandats d’arrêt longueur de bras. Ma mère, elle a fui quand j’avais six ans. Elle m’a laissé chez une tante le temps de partir préparer le terrain, et il l’a retrouvée avant moi. Il l’a tuée. Pas avec un flingue. Avec ses poings, un soir de cuite, parce qu’elle avait osé exister sans lui.
Il s’arrêta. Un bruit de plomberie couina dans le mur.
— Après, moi, on m’a placé. Le foyer de Leeds. J’y ai passé sept ans, jusqu’à ce qu’un éducateur débarrasse un placard et trouve une basse jaune avec trois cordes. Alors il m’a montré deux accords. Après il est parti, ce type, il était payé au mois. Mais moi, j’avais la basse, même à trois cordes. Je l’ai gardée. Je lui ai appris à jouer mes silences.
Mara eut une pensée pour les trois cordes. La quatrième, manquante, un trou dans le son. Elle se demanda si c’est pour ça qu’il allait toujours à la limite du dissonant, comme s’il cherchait la corde en plus à fouiller le vide.
— Et Victor ? demanda-t-elle doucement.
— Victor, c’est l’homme qui m’a sorti de là. Il avait besoin d’un larbin qui savait se battre et se taire. Moi, j’avais besoin d’un nom qui fasse peur au passé. Alors je l’ai suivi. Et je l’ai regretté tous les jours depuis.
Robbie se tourna vers elle. Son visage avait perdu sa carapace.
— Toi aussi, t’as fugué de ton père. On a fait pareil, Sarah. On a juste choisi des routes différentes pour se cacher.
Elle ne se souvenait pas de la dernière fois où on avait utilisé son vrai prénom à voix haute. La douleur fut nette, presque douce.
— Je ne me cache plus, dit-elle. Je veux juste y aller, de l’avant.
Il hocha la tête, l’air de la croire.
— C’est pour ça que je t’ai laissée monter dans ce train.
Le radiateur cliqueta plusieurs fois de suite, comme un train qui heurte des aiguillages. Mara regarda ses mains. Elle pensa au tiroir où reposait le carnet du notaire, la preuve des dettes de Whitmore et des arrangements d’Oakes. Elle aurait pu en dire plus. Elle aurait pu lui dire qu’elle avait un plan, que le carnet pouvait faire tomber plus que des associés, que sa mère lui avait appris à garder les preuves au chaud dans l’ombre.
Mais Robbie venait de lui montrer la sienne, d’ombre. La partager trop vite, c’était la rendre moins précieuse.
— Quatre nuits, finit-elle par dire. Quatre nuits à écouter tes silences.
Il rit, une fois, d’un rire qui venait du fond de la poitrine et le surprit lui-même.
— Mes silences et mes punaises.
Il se laissa glisser le long du mur, défit ses bottes. Le geste avait la simplicité d’une reddition. Il tint la couverture pliée contre lui une seconde.
— Merci d’être venue, Sarah.
C’était la première fois qu’il la remerciait.
Elle éteignit la lampe de chevet. Dans le noir, elle garda la main posée sur le dos du Pentax, comme un talisman. Le train du lendemain les mènerait à Glasgow. Peut-être que le carnet, lui, trouverait son usage plus tôt que prévu. Peut-être qu’elle en avait besoin ce soir, de cette arme, pour sentir le plancher sous elle.
Quand il tourna le dos dans le lit jumeau voisin, elle ne savait pas ce qui se briserait le premier : leurs murs ou sa peur.
Mais tandis qu’elle fermait les yeux, elle entendit le silence de Robbie s’installer, et pour la première fois depuis des mois, ce silence-là ne ressemblait pas à un mur. Il ressemblait à un vestibule — étroit, sombre, mais ouvert. Et elle crut, sans pouvoir encore le vérifier, qu’au bout de ce vestibule se trouvait une pièce où elle pourrait poser ses négatifs, son nom, et peut-être aussi ce carnet, sans craindre qu’on ne vienne les lui voler.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.