Obturateur et Silence
Lire le chapitre 17: The Photograph That Pays
Les flashes crépitaient encore dans sa tête lorsqu’elle sortit du labo de Graham, les épreuves encore humides dans une enveloppe en papier kraft. La nuit londonienne était froide, ce genre de froid qui pénètre jusqu’aux os, mais elle ne le sentait pas. Elle venait de passer six heures à tirer les planches-contact du concert de Leeds, et une image en particulier la brûlait : les quatre membres des Unknowns en plein saut, instruments braqués vers le ciel comme des armes, Robbie suspendu dans les airs, la tête renversée, les cheveux en lames noires. C’était de la pure violence joyeuse. C’était de la musique visible.
Elle poussa la porte du *Melody Maker* sans frapper. L’assistant de la rédaction photo, un garçon boutonneux nommé Tim, leva les yeux de son sandwich au fromage avec un air d’incrédulité.
— Ellis ? Je croyais que tu travaillais plus pour nous.
— Je travaille pour moi. Regarde ça.
Elle étala les épreuves sur son bureau, les épinglant sous ses doigts comme des cartes à jouer. La lumière crue du néon faisait briller le sel de la photographie. Tim mâcha lentement, puis s’arrêta. Il saisit la troisième image corrigée, celle du saut, et la tint à bout de bras.
— Bordel. Quand t’as pris ça ?
— Hier soir. Le concert de la contre-épreuve des Unknowns à Leeds. Le public était pas nombreux mais putain, ils jouaient comme si c’était Wembley.
Tim tourna la photo sous plusieurs angles. Sa pomme d’Adam montait et descendait.
— La rédaction veut un format double pour le numéro de la semaine prochaine. Leur tournée fait le buzz, les radios passent leur single, et Dex a refusé toutes nos demandes d’accès. Il veut tout garder sous cloche.
— Et alors ? J’étais pas sous sa cloche, moi.
Elle sortit une seconde enveloppe de sa poche intérieure. Dedans, un contrat de cession d’un paragraphe, écrit à la main.
— Je te vends l’exclusivité. Usage unique. Nomination complète : photographie de Sarah « Mara » Ellis. Pas de cession de négatifs, pas d’archives, pas de droits secondaires. T’es d’accord avec ça, on signe.
Tim la regarda comme si elle venait de proposer de lui vendre un billet pour la lune.
— T’es consciente que si Dex apprend ça, il va te faire un procès ? Tu es embauchée comme photographe de tournée par sa société.
— Non. Je ne suis pas embauchée. J’ai refusé son contrat. Je suis venue en tournée avec les musiciens, pas avec lui. Mes images, mes droits. C’est la loi.
Tim soupira, mais il sortit son stylo. Cinquante livres pour l’image double. Elle compta les billets qu’il lui tendit, les plia sans les regarder. Cinquante livres, c’était rien. C’était le tiers de la dette qu’elle devait à Lenny, le bookmaker qui lui faisait de l’œil à chaque coin de rue. Mais ce n’était pas l’argent qui importait. C’était le nom.
*Sarah Mara Ellis. Photographe.*
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Elle retrouva le groupe à la gare de King’s Cross le lendemain matin, un sac marin sur l’épaule, le boîtier Nikon autour du cou comme un bijou de famille. La pluie battait contre le toit de verre de la gare, et les quatre membres des Unknowns étaient effondrés sur les banquettes du buffet, des tasses de thé froid devant eux. Billy jouait au solitaire avec des tickets de train. Tom, le guitariste, essayait de dormir la tête contre une fenêtre embuée. Robbie se tenait légèrement à part, appuyé contre le mur près des casiers, un journal plié sous le bras.
Il leva les yeux quand elle entra. Pas de sourire, mais une lueur dans ses yeux gris, quelque chose d’à peine interrogateur.
— T’es venue.
— J’ai dit que je venais.
Elle jeta son sac sur l’un des bancs et s’assit à côté de Billy, qui lui jeta un regard torve.
— La grande photographe débarque. Tu sais que Dex est à l’autre bout de la gare, à faire son numéro avec le manager de la salle de Newcastle ?
— Dex peut faire ce qu’il veut. Je suis pas dans sa valise.
Elle sortit la pellicule qu’elle avait développée la veille, la fit tourner entre ses doigts. Elle ne dirait rien du magazine. Pas encore. Pas devant Billy, qui était le premier à jacasser.
Robbie, lui, avait ouvert son journal. Le *Melody Maker* fraîchement imprimé. Elle vit ses yeux passer sur les gros titres, puis s’arrêter.
— Merde, dit-il tout bas.
Puis plus fort :
— Merde.
Tom ouvrit un œil.
— Quoi ?
Robbie souleva le journal. La double page centrale montrait une photographie de lui et du groupe en plein vol, suspendus entre ciel et terre, visages tordus par l’effort et l’extase. En dessous, en petites capitales :
*« The Unknowns à Leeds — dans l’œil de Sarah Mara Ellis »*
Il tourna la page. Au dos, un court article sur la tournée, avec une citation de lui qu’il n’avait jamais donnée. La journaliste avait dû l’inventer, ou la pêcher dans une vieille interview. Peu importait. La photo était là. Réelle. Argentique. Gravée dans la pulpe du papier.
— Tu l’as vendue, dit-il, la voix étrangement plate.
Elle sentit les trois autres paires d’yeux se poser sur elle. Billy avait arrêté son solitaire. Tom était réveillé. Même la serveuse du buffet semblait les observer.
Elle redressa le menton.
— Je l’ai vendue. En mon nom. Mon propre nom. Pas par l’intermédiaire de Dex, pas par le Mercury, pas par personne. C’est mes photos, j’en fais ce que je veux.
Billy siffla entre ses dents.
— T’as des couilles, Ellis.
— Il en faut, dans ce métier. Et maintenant, j’ai un plan.
Elle sortit quatre billets de cinq livres — l’argent du magazine, déjà entamé — et les étala sur la table en formica, sous le regard de chacun.
— De la dette de Lenny, il me reste soixante livres à rembourser. Avec ce que je viens de gagner, j’en ai quarante. Me reste deux concerts dans cette tournée pour prendre des clichés que je peux vendre ailleurs. Glasgow a un hebdo gratuit qui paie pour les photos de scène. Newcastle a un correspondant pour le *NME* qui me connaît de vue. Je vais financer ma liberté image par image. Et je vais le faire en tournée, sous le nez de Dex, sans lui donner un seul négatif.
Un silence suivit. Puis les coins de la bouche de Robbie se plissèrent, à peine, comme une fissure dans la pierre.
— T’as regardé où il est, en ce moment ? demanda-t-il.
— Droit devant moi.
— Non. Lui.
Elle se retourna. À travers les portes de la gare, en contrebas sur le quai, elle vit Dex en imperméable beige, son éternel carnet à la main, en grande conversation avec le contrôleur. Il ne les avait pas vues. Il ne savait pas qu’elle était là.
Robbie remit son journal plié sous son bras. Il passa près d’elle, assez près pour que son épaule frôle la sienne.
— Deux concerts, dit-il doucement. Je vais leur dire que tu m’as fourni les chiffres du set pour une interview. T’entres par la porte des techniciens. Personne te demandera rien.
Il s’engagea vers les quais, puis se retourna à demi. La lumière grise de la gare faisait de son visage un masque de pluie et d’os.
— Belle photo, Ellis. La meilleure qu’on ait eue depuis longtemps.
Elle voulut répondre, mais il avait déjà disparu dans la foule. Elle écrasa son poing contre le tissu épais de sa poche, sentit les billets pliés contre sa paume. Quarante livres. Deux concerts. Une liberté minuscule qui s’agrandissait à chaque image volée. Elle se leva, souleva son sac, et suivit Robbie vers la rame qui les emmènerait vers Newcastle.
Derrière elle, laissant la gare, elle ne vit pas Dex lever les yeux de son carnet. Il l’avait vue. Il avait le journal du matin dans sa poche intérieure, plié à la même double page. Et ce n’était pas la photo qu’il regardait, debout dans la lumière sales de la gare. C’était le nom.
*Sarah Mara Ellis.*
Il n’avait pas oublié qui elle était, elle.
Il avait juste oublié qui il était, lui.
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