Obturateur et Silence
Lire le chapitre 36: The Last Print
La pluie battait contre les vitres du troisième étage quand Mara poussa la porte de l'appartement de Robbie. Il était assis sur le canapé, une valise ouverte à ses pieds, des affaires soigneusement pliées à côté. Il leva les yeux, et son sourire effaça la fatigue qui creusait ses traits.
— Tu es venue.
— Tu pars demain.
Elle laissa tomber son sac d'appareils près de la porte et s'approcha. Il se leva, et pendant un long moment, ils restèrent face à face, séparés par cette distance que ni l'un ni l'autre ne savait franchir. Puis Robbie tendit la main, et ses doigts effleurèrent sa joue, traçant le contour de sa mâchoire comme s'il apprenait son visage par cœur.
— Je ne sais pas combien de temps je serai parti, dit-il doucement. Brighton, puis la tournée européenne. Six mois, peut-être plus.
— Je sais.
— Et je ne te demanderai pas d'attendre.
— Je sais aussi.
Elle attrapa son poignet, sentit les battements de son pouls contre sa propre peau. La pluie redoubla, martelant les fenêtres, et quelque chose dans ce bruit sourd, incessant, la poussa à franchir le pas qui les séparait.
Leurs lèvres se rencontrèrent sans hésitation, naturellement, comme si leurs corps avaient toujours su ce que leurs esprits n'osaient admettre. Sa main glissa dans ses cheveux bouclés, tirant doucement, et il répondit en l'attirant contre lui, une main dans le creux de ses reins, l'autre enroulée dans le tissu de sa chemise.
Ils basculèrent sur le canapé dans un désordre de vêtements et de rires étouffés. La valise fut poussée au sol, un caleçon plié glissa sous le meuble. Les lampes restèrent allumées, et Mara vit tout : la façon dont la lumière dessinait l'arc de son épaule, la manière dont ses doigts s'attardaient sur la couture de sa robe avant de la faire glisser, la gravité tranquille de ses yeux alors qu'il s'arrêtait, juste un instant, pour la regarder.
— Qu'est-ce que tu regardes ? demanda-t-elle, la voix rauque.
— Toi. Pour de vrai. Pas à travers un viseur.
Elle rit, et le son se brisa quand il se pencha pour embrasser sa gorge, la courbe de son cou, la clavicule qui saillait sous sa peau. Elle sentit son souffle se mélanger au sien, leurs battements de cœur s'accordant, désaccordés, se retrouvant encore.
Plus tard, beaucoup plus tard, lorsque la pluie se calma en un murmure, ils restèrent enlacés sous le drap froissé. Les affaires de Robbie étaient toujours éparpillées, la valise toujours ouverte, mais il semblait s'en moquer. Une main remontait doucement le long de son épine dorsale, encore et encore, une caresse apaisante qui disait plus que des mots.
— Tu pourrais me photographier, dit-il soudain.
Elle souleva la tête, les sourcils froncés.
— Maintenant ?
— Comme ça. Sans artifice. Avant que je parte.
Elle hésita. Ce n'était pas son corps nu qui la retenait – ils étaient amants, maintenant, ce pas avait été franchi – mais l'idée d'immortaliser cet instant, de le transformer en preuve. Preuve qu'ils avaient existé, tous les deux, ici, avant qu'il ne prenne ce train.
— D'accord, murmura-t-elle.
Elle se leva, un drap enroulé autour des hanches, et fouilla dans son sac pour en sortir son Leica. Puis elle se tourna vers lui. Il était toujours étendu, la lumière de la fenêtre qui perçait enfin la pluie en dessinant les contours. Un bras replié derrière la tête, le sourire paisible d'un homme qui n'avait rien à prouver.
Elle leva l'appareil.
— Ne pose pas, dit-elle. Fais comme si j'étais pas là.
Il rit, et elle déclencha au moment précis où la lumière changeait, où son visage basculait d'une expression à l'autre. Elle captura ce rire naissant, l'éclair des yeux, la main qui se tendait vers elle dans un geste d'invitation.
Elle cliqua, encore et encore. Vingt-huit, vingt-neuf, trente images. La dernière, elle s'approcha, s'accroupit près du canapé, et le cadra dans le viseur tout en le voyant en même temps, sans intermédiaire, et elle comprit que c'était peut-être ça, son véritable apprentissage : tenir l'appareil tout en restant présente.
— Je reviendrai, dit-il.
— Je sais pas si je serai là, dit-elle.
— Moi si. Je serai là.
Elle baissa l'appareil et le regarda par-dessus, sans viseur.
— Promis ?
— Promis.
La matinée les trouva encore éveillés, parlant dans le noir, échangeant des histoires d'enfance, des peurs, des rêves simples. Elle lui apprit le nom de la fleur qui poussait dans les terrains vagues de Manchester – une épilobe, rose et fragile, qui poussait après les incendies. Il lui enseigna les accords de basse de la chanson qu'il n'avait jamais terminée.
Lorsque la lumière grise filtra à travers les rideaux, Robbie se leva, s'habilla lentement, sans hâte. Mara l'observa depuis le lit, mémorisant chaque mouvement : la façon dont il boutonnait sa chemise en commençant par le milieu, le geste machinal pour réajuster une mèche qui lui tombait sur le front, le temps qu'il passa à contempler la valise avant de la fermer.
— Tu veux venir à la gare ? demanda-t-il.
— Cette fois, je te photographie au départ. Pas à l'arrivée.
Il sourit, un sourire qui se voulait léger mais qui tirait quelque chose au coin de ses yeux que Mara choisit de ne pas nommer.
La gare d'Euston était un chaos de voyageurs matinaux, de vapeur et de sifflets. Robbie portait sa valise d'une main, et de l'autre, il tenait la main de Mara. Personne ne les remarqua parmi la foule anonyme – un homme avec une basse dans un étui sur le dos, une femme avec un appareil photo en bandoulière.
Le train pour Brighton attendait sur le quai 7, son moteur grondant doucement, des panaches de vapeur s'élevant vers le verrière en arche. Ils s'arrêtèrent devant la porte de la voiture de queue.
— Voilà, dit-il.
— Voilà, dit-elle.
Il hésita, fit un pas vers elle, l'attira contre lui. Elle sentit la laine de son manteau contre sa joue, l'odeur de savon et de tabac, le rythme régulier de son cœur. Il embrassa ses cheveux.
— Tu sais que je n'ai jamais fait ça avant ? demanda-t-il, sa bouche contre son oreille.
— Quoi ? Partir pour une tournée ?
— Non. Avoir quelque chose à laisser derrière moi.
Le contrôleur siffla. Robbie se détacha avec une lenteur délibérée, comme si chaque seconde pouvait être étirée, et monta dans le train. Il se retourna dans l'entrebâillement de la porte.
— Photographie-moi, dit-il.
Elle leva son Leica. La lumière était douce, diffuse, la vapeur créait un halo autour de lui. Il ne posait pas. Il la regardait simplement, avec cette intensité tranquille qu'elle avait appris à reconnaître chez lui, et elle savait que la pellicule saisirait quelque chose de véritable.
Le train s'ébranla. Elle marcha le long du quai pendant qu'il glissait, et à la fenêtre de la voiture arrière, Robbie leva la main. Pas un au revoir théâtral – un geste simple, la paume ouverte, comme s'il offrait cette image à l'appareil.
Mara déclencha une dernière fois.
Puis le train accéléra, et sa silhouette s'amenuisa, devint une forme, un point, une absence. Elle baissa l'appareil lentement, resta sur le quai jusqu'à ce que la voie soit vide, jusqu'à ce que la vapeur se dissipe, jusqu'à ce que le silence revienne.
L'appartement était vide quand elle y retourna. Elle ne s'attarda pas – elle n'avait rien à chercher dans les traces qu'il laissait, pas encore. Elle prit son sac de pellicules et marcha jusqu'à son studio, le petit local qu'elle louait sous les toits de Camden avec sa chambre noire improvisée.
Elle passa l'après-midi entière à développer les rouleaux qu'elle avait accumulés pendant l'année. Les concerts d'abord : des silhouettes noyées dans la fumée de scène, des visages saisis dans l'éclat blanc des flashes. Puis les sessions de répétition, le studio enfumé, les doigts de Dex écorchés par les cordes. Il y avait des images de Whitmore – elle les écarta sans les développer. Des rues de Londres sous la pluie d'automne, un marché de Brick Lane, son père vu de dos dans la lumière d'une cuisine de banlieue.
Mais le dernier rouleau était différent.
Elle l'avait chargé la veille, avant de rejoindre Robbie. Il contenait les images du matin – la lumière sur son corps, ses rires, ses yeux qui la cherchaient. Le négatif s'enroulait entre ses doigts gantés, les images émergeaient dans le bac de révélateur comme des souvenirs qui prennent forme, et une à une, elle les regarda naître.
Robbie sur le canapé, tête renversée en arrière, la pomme d'Adam saillante.
Robbie debout à la fenêtre, silhouette parfaite dans la lumière changeante.
Robbie lui tendant la main, souriant sans défense.
Les dernières images étaient du quai de la gare : la main levée, la fenêtre qui s'éloigne, la voie vide.
Elle les accrocha à la corde à linge avec une pince en bois et recula d'un pas. Dix-sept images de celui qui partait. Puis elle prit une pellicule vierge, chargea son appareil, installa le trépied face à la porte de la chambre noire.
Elle se mit en place, cadre, régla la minuterie. Le déclic retentit, et elle courut s'asseoir sur le tabouret, face à l'objectif. Le flash blanc explosa.
Elle réitéra, plusieurs fois. Seule dans la lumière rouge de la chambre noire, sans faux-semblant. Elle développa ce rouleau avec des gestes précis, appris à la sueur de ses erreurs, et lorsque les images émergèrent dans le bac, elle les regarda pendant longtemps.
Son propre visage. La fatigue aux yeux, la bouche qui s'était prise à sourire malgré tout. Les mèches folles qui échappaient à son bandana. L'appareil photo posé sur ses genoux comme une extension d'elle-même.
Elle tira une seule épreuve : la première, celle où elle ne savait pas encore exactement comment se tenir, mais où quelque chose en elle basculait, un équilibre enfin trouvé.
Elle la fixa au mur.
Au-dessus, les dix-sept images de Robbie séchaient encore. En dessous, la sienne. La dernière image, enfin nette, était celle d'une femme qui savait où elle commençait et où elle finissait. Et cela, compris Mara en éteignant la lumière rouge, valait tous les négatifs du monde.
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