Obturateur et Silence
Lire le chapitre 35: Aftermath: The Morning After
L’aube s’étirait en fines bandes grises au-dessus de Londres quand Mara s’assit devant la machine à écrire de sa cuisine. La veille, elle avait gagné. Le mot lui semblait encore étranger, lourd d’une victoire qui ne ressemblait à aucune autre — pas un trophée, mais une porte ouverte sur un terrain miné.
Elle inséra une feuille blanche, tapa trois lignes, puis s’arrêta. Son doigt suspendu au-dessus de la touche, elle relut ce qu’elle venait d’écrire : « Communiqué de presse — Suite au jugement rendu hier par le tribunal… »
Le reste restait à tracer. Elle regarda le curseur, ces lettres noires qui attendaient. Elle savait ce que Whitmore aurait fait à sa place — il aurait signé de la main de son avocat, ou pas signé du tout, laissant le silence faire office de stratégie. Mais elle n’était pas Whitmore.
Elle effaça la ligne, recommença :
*« Les photographies de Mara Ellis, photographe indépendante, sont et demeureront sa propriété exclusive. Toute reproduction sans son accord fera l’objet de poursuites. »*
Mara Ellis, photographe.
Elle répéta la phrase à voix basse, la savourant. Deux fois. Puis elle se mit à taper la suite : une note courte, clinique, sur le jugement rendu, sur sa gratitude envers le tribunal, sur son intention de continuer son travail. Pas de mention de Robbie. Pas de mention des Unknowns. Cette fois, c’était elle qui tenait la plume.
Elle signa : *Mara Ellis*.
Pas « Marianne ». Pas « Ellis, assistante de Baxter ». Mara Ellis.
Elle posa la feuille à côté de la machine, puis enfonça ses paumes dans ses yeux. L’épuisement venait par vagues, mais elle ne pouvait pas dormir. Dans moins de quarante-huit heures, le van partait pour Brighton. Et après Brighton — la tournée mondiale. Les mots s’entrechoquaient dans sa tête comme des ampoules sur une scène vide.
Un bruit de clé dans la serrure. La porte s’ouvrit sur Robbie, un sac en bandoulière, les cheveux encore humides de la douche. Il marqua une pause sur le seuil, la regardant assise devant la machine, la lumière mate sur ses avant-bras.
— Tu as dormi ? demanda-t-il.
— Non.
Il entra, déposa le sac contre le mur, puis vint s’accouder au chambranle de la cuisine. Il ne dit rien tout de suite — il faisait ça, parfois : il remplissait l’espace de son silence, comme un musicien accorde son instrument avant de jouer.
— Je t’ai apporté le café que tu aimes, dit-il enfin. Celui du coin.
Il sortit deux gobelets de son manteau, en poussa un vers elle. Elle le saisit, sentit la chaleur traverser ses doigts.
— Tu as vu ça ? demanda-t-elle en désignant le communiqué.
Il se pencha, lut lentement, puis un sourire — rare, fragile — tira le coin de sa bouche.
— Tu signes enfin ton nom.
— C’est le mien. Il était temps que je l’utilise.
Il hocha la tête, mais elle vit quelque chose passer dans son regard — une ombre, un courant sous la surface. Il ne la regardait pas comme un homme qui célèbre une victoire.
— Qu’est-ce qu’il y a ? dit-elle.
— Rien.
— Robbie.
Il laissa échapper un souffle, s’assit en face d’elle, les coudes sur la table. Le tas de tirages qu’elle avait étalés la veille — les Unknowns en répétition, un gros plan de Dex les yeux fermés, une silhouette de Robbie contre un mur de briques — reposait entre eux comme un champ de bataille à l’envers.
— J’ai parlé à Edgar, hier soir, après le tribunal. La tournée part de Brighton dans deux jours, et ensuite — États-Unis, Japon, Europe. Dix mois. Peut-être plus.
— Je sais, dit-elle.
— Ça veut dire que le groupe va vivre dans un bus, dans des hôtels, dans des salles où toi tu ne pourras pas entrer.
Elle fit passer le gobelet d’une main à l’autre.
— Tu me demandes de choisir ?
Il secoua la tête, mais lentement, comme si le geste pesait plus qu’il ne voulait le montrer.
— Non. Je te demande de ne pas m’attendre. Et de ne pas me laisser t’attendre non plus.
Le mot resta suspendu entre eux, massif, impossible à contourner.
— Tu viens à peine de gagner ton droit de signer ton propre nom, Mara. Tu ne peux pas le passer à attendre que la tournée se termine. Et moi — je ne peux pas traverser dix mois sans savoir si tu es là parce que tu me choisis, ou parce que tu t’accroches à quelque chose qui n’existe que quand on est dans la même pièce.
Elle aurait voulu le contredire, mais elle savait. Elle avait vu les couples de musiciens se défaire, les femmes de manches, les fiancées qui attendaient près du téléphone jusqu’à ce que la distance ait rongé le fil. Elle n’avait pas traversé tout ça pour devenir la femme qui attend.
— Tu penses qu’on ne survivra pas à dix mois ? dit-elle.
— Je pense qu’on ne survit à rien si on se promet de survivre à tout. Je veux que tu sois là parce que tu es là. Pas parce que tu t’es juré de l’être.
Elle baissa les yeux vers ses mains — elle avait encore de l’encre sous les ongles, du fixateur séché sur la peau entre les doigts.
— Et si je suis là parce que je veux y être ?
— Alors on verra. Mais je ne demande pas que tu me le promets. Je ne te demande rien. C’est pour ça que je te le dis avant de partir — pour que tu puisses penser à toi d’abord.
Elle le regarda, les traits tirés, les cernes qu’elle ne lui avait jamais vus si profonds. Il portait le poids du témoignage d’hier, elle le savait — il avait parlé de son travail comme d’une déclaration d’amour devant une salle de journalistes, et elle n’avait jamais répondu, jamais confirmé, jamais dissipé le malentendu.
— Hier, au tribunal, tu as dit que cette photo était un cadeau, dit-elle. Pourquoi ?
Il réfléchit, les yeux baissés vers le gobelet.
— Parce que c’était vrai. Tu me l’as donnée comme on donne une chose précieuse — sans calcul. Et quand j’ai vu Dex essayer d’en faire un objet de commerce, c’est ce mot-là qui m’est venu. Cadeau. Il n’y en avait pas d’autre.
Elle sentit ses yeux picoter, mais elle ne voulut pas pleurer devant lui — pas maintenant, pas alors qu’il lui demandait de le laisser partir sans filet.
— Tu pars dans deux jours, dit-elle.
— Brighton d’abord. Le festival. Puis le reste.
— Et tu reviens ?
— Ce sera notre problème de décider ce qui reste en revenant.
Elle se leva, fit le tour de la table. Il leva la tête vers elle, et elle posa une main sur son épaule — légère, sans emprise.
— Je ne vais pas t’attendre, dit-elle. Mais je ne vais pas non plus t’oublier en te regardant partir. C’est ce que tu veux entendre ?
Il laissa échapper un rire court, sans joie.
— C’est ce que j’ai besoin que tu me dises.
Elle retira sa main, retourna s’asseoir devant la machine. Elle glissa une nouvelle feuille, la roula dans le cylindre. Les touches s’enfoncèrent sous ses doigts, le claquement net brisant le silence de la cuisine.
« À l’attention de la rédaction — Photo Weekly, London.
L’affaire Whitmore c. Ellis étant résolue, je vous prie de prendre note que la totalité de mon œuvre, passée, présente et future, est et demeurera sous la signature unique de Mara Ellis, photographe. Toute mention de travail non attribué sera portée à votre connaissance. »
Sa signature, encore. Encre fraîche.
Robbie restait assis, le gobelet entre les mains, la regardant taper. Il ne bougea pas, ne l’interrompit pas. Quand elle eut fini et qu’elle relut la feuille à voix basse, il posa sa main à plat sur la table, paume ouverte — pas pour la prendre, juste pour être là, à portée, alors qu’elle choisissait.
Elle glissa la feuille dans une enveloppe kraft, inscrivit l’adresse de la rédaction, timbra. Puis elle resta un instant, les doigts sur l’enveloppe, le nom encore frais sur le papier à côté.
Mara Ellis, photographe.
Elle n’avait plus besoin de personne pour écrire son nom à sa place.
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