Or et Poussière
Lire le chapitre 24: The Aftermath of Justice
La neige avait cessé de tomber sur Gold Creek, mais le vent restait mordant, chargé d'une humidité qui promettait encore du mauvais temps. Maeve O'Donnell se tenait sur le perron de l'hôtel, les bras croisés sous son châle, et regardait le convoi de détenus s'éloigner vers l'est. Pemberton, tête basse entre deux adjoints fédéraux, n'avait pas daigné la regarder une dernière fois. Price, menotté dans le chariot suivant, avait au moins eu la décence de soutenir son regard.
Elle ne savait pas quoi ressentir. Le soulagement, sans doute. Mais aussi une fatigue si profonde qu'elle semblait avoir durci ses os.
— Ça y est, murmura Jamie Cranshaw à côté d'elle, le souffle formant un halo dans l'air froid. C'est fini.
Maeve tourna la tête vers le jeune commis. Il avait une égratignure sur la joue, souvenir de son plaquage héroïque sur Pemberton, et il se tenait avec une fierté toute neuve.
— Fini, peut-être. Réglé, pas encore. Il y aura un procès.
— Un procès qu'on va gagner. Vous avez les preuves. Eli a dit que la lettre de Pemberton suffirait à le pendre, et Price parle comme une pie pour sauver sa peau.
— Price parle comme une pie parce que Price est une pie, répondit Maeve avec un humour las. Cela dit, ce que dit une pie compte moins que ce qu'elle sait. Et elle en sait long.
Jamie hocha la tête, puis enfonça ses mains dans ses poches.
— Qu'est-ce qu'on fait maintenant ?
Maeve regarda la rue principale en contrebas. Elle était presque déserte, à cette heure matinale. Les volets restaient fermés, comme si la ville entière retenait son souffle après ces semaines de tension. Mais quelque chose avait changé. Les hommes et les femmes qui étaient venus à l'hôtel pour la réunion, qui avaient formé la posse, qui avaient vu Pemberton traîné devant la loi — ils ne rentreraient pas tout à fait dans le rang.
— Maintenant, on s'organise. Viens, j'ai besoin de toi.
Dans la salle commune de l'hôtel, le feu crépitait dans la cheminée. Maeve avait fait dresser une longue table de chêne au centre de la pièce, et elle y avait déposé, la veille au soir, tout ce qu'elle avait pu retrouver comme vieux registres, récépissés, et lettres de mineurs réclamant justice. Eli était assis à l'extrémité, sa manche gauche bandée sous sa veste, et il lisait un document en fronçant les sourcils.
— Tu devrais reposer ce bras, dit-elle en s'approchant.
— Je me repose. On peut réfléchir en se reposant. Tiens, regarde ça.
Il poussa une feuille vers elle. C'était une liste, écrite de sa main, avec des colonnes : noms de mineurs, numéros de claims, dates de vente, prix payés. Une bonne douzaine de lignes.
— Qu'est-ce que c'est ? demanda Maeve.
— Ce que j'ai pu reconstituer en interrogeant Silas et en recoupant les registres de Price. Des claims vendus pour une bouchée de pain à des "sociétés d'investissement" qui se trouve être des filiales de Pemberton & Fils. Des mineurs que je connais personnellement. Des gens du coin.
Maeve parcourut la liste lentement. Elle reconnaissait chaque nom. Jed Parsons, qui avait perdu sa concession au nord l'an dernier après une mauvaise récolte d'hiver. La famille Whitlow, qui avait vendu son terrain pour payer des dettes de jeu contractées, soi-disant, chez Pemberton lui-même. Le vieux Tom Alberts, qui avait signé un papier sans le lire parce qu'on lui avait juré que ce n'était qu'une formalité.
— Ils ont tous été dépouillés, dit-elle doucement.
— Oui. Et la plupart n'ont rien dit, parce qu'ils avaient peur. Parce que le banquier possédait leurs dettes. Parce que la loi, ici, leur semblait appartenir à Price, et que Price appartenait à Pemberton.
Maeve leva les yeux. Eli la regardait avec une intensité qu'elle connaissait maintenant, cette manière qu'il avait de la faire se sentir plus intelligente, plus courageuse qu'elle ne l'était réellement.
— Et maintenant ? dit-elle.
— Maintenant, c'est à toi de décider. Je pars bientôt pour rendre rapport à mes supérieurs à Cheyenne. Le procès aura lieu là-bas. En attendant… ce que tu fais ici, c'est toi qui le sais.
Maeve resta silencieuse un moment. Puis elle tourna la feuille vers elle, prit une plume, et écrivit en tête de page : « Association des Mineurs Indépendants de Gold Creek ».
— Qu'est-ce que tu fais ? demanda Jamie, penché par-dessus son épaule.
— On fonde un syndicat. Ou plutôt une guilde. Un collectif. Je ne sais pas encore comment on appelle ça. Mais je sais que tant que les mineurs seront isolés les uns des autres, chacun se débrouillant pour sa portion de terre, un homme comme Pemberton trouvera toujours un moyen de les diviser et de les dépouiller. Ensemble, ils auront un avocat. Ensemble, ils auront une voix. Ensemble, ils pourront refuser de vendre, refuser d'accepter les contrats truqués.
Eli esquissa un sourire en coin.
— Tu parles comme une politicienne.
— J'ai appris d'une bonne ou d'une mauvaise école, je ne sais pas. Mais je sais une chose : la preuve, on l'a vue hier. Des dizaines de personnes ont marché derrière nous pour arrêter Pemberton. Ce n'était pas par peur. C'était parce qu'ils en avaient assez qu'on leur mente et qu'on les vole.
Jamie se redressa, presque militaire.
— Je peux aider. Je connais tous les mineurs du secteur. Je peux faire passer le mot, organiser une première réunion à la salle communale, si vous voulez.
— Non, à l'hôtel, dit Maeve. Ici, c'est chez eux. C'est plus simple. Et puis, on a le poêle le plus chaud de la ville.
Elle griffonna quelques lignes supplémentaires au bas de la liste, puis fit glisser le papier vers Eli.
— Tu le connais, toi, le droit fédéral sur les associations de mineurs ? demanda-t-elle.
Eli prit le papier et le relut, puis hocha la tête.
— Assez pour te conseiller. Mais je ne serai pas là pour la première réunion. Je pars à l'aube.
Maeve sentit son cœur faire un pas de côté dans sa poitrine. Elle avait su qu'il partirait. Elle avait compris, depuis le début, que la venue d'Eli dans sa vie était une parenthèse, un répit. Le gouvernement ne le laisserait pas indéfiniment dans une ville de trois cents habitants. Mais entendre les mots à voix haute, ironiquement par une journée de victoire, lui fit un effet qu'elle n'avait pas anticipé.
— Demain ? répéta-t-elle plus calmement qu'elle ne le pensait.
— Oui. J'ai tout ce qu'il faut pour le procès de Price et pour impliquer Pemberton. Silas est trop faible pour le voyage, mais il a donné une déposition écrite et signée. Ça devrait suffire. Et toi… tu as fait le plus dur.
— J'ai fait ça parce que je ne pouvais pas faire autrement, dit-elle. Parce que c'était ma maison, et que James méritait mieux qu'une mort oubliée.
Eli posa la main sur la sienne, brièvement. Elle ne retira pas la sienne.
— Tu as fait ça parce que tu n'as pas choisi l'autre chemin, dit-il. Celui de la peur. Tu l'as pris de front. Et tu l'as gagné.
La soirée fut longue. Maeve écrivit des affiches pour la première réunion de la guilde, qu'elle afficherait elle-même le lendemain aux coins des rues. Jamie partit avec une liste de noms à contacter. Marguerite, revenue à la cuisine, prépara un ragoût plus copieux que prévu, comme si elle savait que la dernière nuit d'Eli méritait d'être célébrée. Lucie vint tenir compagnie à Silas à l'étage, qui avait repris des forces, mais qui restait encore fragile.
Maeve et Eli dinèrent seuls dans la salle, après que les derniers clients furent montés se coucher. Le ragoût était tiède, le pain frais. Dehors, le vent s'était enfin calmé, et un croissant de lune s'accrochait à la crête des montagnes.
— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Eli, voyant son regard fixé sur la fenêtre.
— Rien. Je pensais à James.
C'était un mensonge. Ou, plus exactement, une demi-vérité. Elle pensait à sa propre violence intérieure, à ce besoin soudain de ne pas voir Eli partir, de le retenir par la manche, de lui demander de rester quelques jours de plus, une semaine, toujours plus.
— Il aurait aimé te voir là, dit doucement Eli. Te voir te battre pour sa mémoire. Je le connaissais un peu, de réputation. C'était un homme droit.
— Oui, il l'était. Et il m'a laissé un hôtel en ruine et une dette de jeu. Je l'ai transformé en autre chose.
— Tu as transformé tout le village en autre chose.
Maeve sourit, d'un sourire un peu triste.
— Ce n'est rien. Tout le monde aurait fait pareil à ma place.
— Non, affirma Eli. La moitié des gens auraient vendu l'hôtel au premier offreur, pris leurs économies et filé vers San Francisco. Une partie des autres auraient accepté l'offre de Pemberton et signé sans lire. Toi, tu as choisi le plus dur. Tu as lu. Tu as douté. Tu t'es entêtée. Et tu as gagné. Ce n'est pas rien.
Elle baissa les yeux vers son assiette. La chaleur du feu, le murmure du vent, la présence d'Eli à l'autre bout de la table : tout cela créait une intimité fragile qu'elle ne voulait pas briser. Et pourtant.
— Est-ce qu'ils t'enverront ailleurs, tout de suite ? demanda-t-elle. Un autre poste ?
— Sans doute. Un peu partout dans le territoire. C'est mon métier, Maeve. Je rétablis l'ordre, puis je pars au prochain endroit où l'ordre n'est pas rétabli.
— Tu dois aimer ça.
— Je l'aimais, oui. Tu as raison. Il y a quelque chose de puissant dans le fait de mettre fin à une injustice et de laisser les gens reconstruire. Mais c'est aussi… fatigant. On arrive, on repart. On ne voit jamais pousser les arbres qu'on a plantés.
Il leva les yeux vers elle, et leurs regards se croisèrent au-dessus de la flamme vacillante de la bougie.
— C'est la première fois, ajouta-t-il, que je regrette de partir.
Maeve sentit son cœur s'emballer. Elle voulut répondre quelque chose d'intelligent, de léger, de sûr. Ce qui sortit fut plus simple.
— Vous pourriez rester.
Eli sourit lentement, en secouant la tête.
— Ce n'est pas si simple.
— Pourquoi ? Tu as dit toi-même que l'ordre était rétabli à Gold Creek. Le juge viendra au printemps. La demeure des mineurs va tenir. Il y aura besoin d'un marshal, ici. Plus que jamais.
Il resta longtemps silencieux, le regard perdu dans la flamme. Maeve n'insista pas. Elle sentait qu'elle avait glissé quelque chose de fragile dans l'air, un objet précieux qu'elle ne savait pas rattraper.
Finalement, Eli se leva. Il contourna la table et vint s'asseoir juste à côté d'elle, si proche qu'elle pouvait sentir l'odeur de la sueur, du tabac et de la savonnette bon marché que Marguerite lui avait donnée pour sa blessure.
— Maeve, dit-il doucement. Je n'ai jamais été bon à rester. Ce n'est pas ce que je sais faire. Mais je suis là ce soir. Et si tu me demandais de choisir entre ce poste et toi… je ne sais pas ce que je répondrais. Et c'est déjà en soi une réponse dangereuse pour un homme de loi.
Elle tourna la tête vers lui. Ses yeux, si proches, semblaient avoir perdu toute la dureté habituelle du marshal. Une lueur de vulnérabilité s'y cachait, timide, qu'elle n'y avait jamais vue.
— Alors ne choisis pas encore, murmura-t-elle. Pars. Fais ton rapport. Reviens, si tu veux. Le printemps est long, en montagne. La nature met du temps à se réveiller.
Eli resta un moment interdit, puis il sourit, d'un sourire à fendre les nuages. Il prit sa main, la porta à ses lèvres, et la baisa délicatement.
— Je reviendrai, dit-il simplement.
À l'étage, une planche grinça sous un pas léger. Lucie, sans doute, qui s'inquiétait pour Silas. Maeve se leva, rangées les assiettes, et souffla les bougies une à une. Dans le noir, elle trouva la main d'Eli, et il la suivit le long du couloir jusqu'à sa chambre, sans un mot de plus.
La porte se ferma derrière eux.
Quand l'aube se leva, pâle et froide, sur Gold Creek, Maeve se tenait de nouveau sur le perron, habillée d'une robe propre et d'un châle qu'elle avait croisé sur sa poitrine. Derrière elle, l'hôtel s'éveillait : bruits de casseroles, voix de Marguerite, chuchotements de Lucie. Devant elle, Eli sellait son cheval, sa sacoche déjà attachée à la selle.
Il enfourcha sa monture et s'approcha du perron, haletant un nuage de vapeur.
— Je reviendrai, répéta-t-il. C'est une promesse.
— Je sais.
Il hésita, comme s'il cherchait une dernière phrase, quelque chose d'important à laisser derrière lui. Finalement, il se contenta d'un sourire et d'un salut de la main, puis tourna la tête de son cheval vers la rue principale.
Maeve regarda sa silhouette s'éloigner, franchir les derniers bâtiments, disparaître dans la lumière blanche du matin.
Elle resta là un long moment, les bras croisés, le vent lui fouettant les joues, à écouter le silence revenu sur la neige fraîche. Dans sa poitrine, un poids qu'elle ne connaissait pas. Pas de la tristesse. Pas tout à fait de la joie. Quelque chose entre les deux, une graine qu'on plante avant l'hiver, dans l'obscurité, sans savoir encore ce qu'elle donnera au printemps.
— Alors on l'a plantée, murmura-t-elle au vent. À lui de revenir la voir pousser.
Elle rentra, referma la porte, et se mit au travail. Il y avait des affiches à coller, des mineurs à convoquer, une guilde à construire. Le monde, lui, ne s'arrêtait pas pour un cœur qui battait plus vite à l'idée de revoir un homme à une saison lointaine.
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