Or et Poussière
Lire le chapitre 26: The New Offer
L’arrivée de l’homme se fit entendre avant qu’on ne le vît. Le claquement des roues d’un boghei, le hennissement nerveux d’un alezan, puis ce rire trop sonore qui portait jusque dans la cuisine du Gold Creek.
Maeve s’essuya les mains sur son tablier et gagna la fenêtre. Une calèche vernie, trop neuve pour ces routes de poussière, s’immobilisait devant l’hôtel. Deux hommes à cheval l’encadraient, des espèces d’employés à l’air dur. Le passager descendit sans attendre l’aide du cocher, un homme d’une cinquantaine d’années, vêtu d’un costume trois pièces de coupe citadine et d’un chapeau melon qui jurait avec le soleil de plomb.
Il gravit les marches du porche comme s’il possédait déjà la maison. Il toqua, puis entra sans qu’on l’y invitât.
— Mme O’Donnell ? dit-il en soulevant son chapeau d’un geste étudié. Walter Finch. Représentant autorisé de la Pacific Mountain Consolidated Company.
Maeve croisa les bras. Le nom lui fit l’effet d’une gorgée d’eau glacée. La lettre que Silas lui avait remise la veille, criblée de chiffres rondelets et de promesses de modernité, revenait en force.
— Nous étions fermés pour la matinée, monsieur Finch.
— Je ne viens pas prendre une chambre, madame. Je viens vous faire une proposition.
Il posa une mallette de cuir sur le comptoir de l’accueil, en fit jouer les fermoirs. Maeve ne bougea pas. Elle avait appris, avec la mort de James puis la menace de Pemberton, que les hommes qui ouvrent leurs valises trop vite cachent souvent le pire dedans.
— J’ai déjà reçu votre offre, dit-elle. Par l’intermédiaire de Silas McCrae. Je ne l’ai pas acceptée.
— Vous avez reçu une offre écrite. Je vous apporte la version de vive voix. Celle qui compte. Le conseil d’administration m’a envoyé pour négocier.
— Le conseil d’administration, répéta Maeve, lente. Et qui siège à ce conseil, monsieur Finch ?
Il sourit, un sourire de banquier qui a réponse à tout.
— Des hommes d’affaires honnêtes, madame, qui voient dans cette vallée un potentiel immense. Des chemins de fer, des puits modernes, un moulin à minerai qui traiterait cinquante tonnes par jour. Votre petit hôtel deviendrait une étape de premier ordre. Les mineurs, des employés salariés, avec des logements sains et un médecin payé par la compagnie.
Maeve ne mordit pas à l’hameçon. Elle sortit de derrière le comptoir, s’approcha de la porte pour la laisser ouverte, comme pour aérer une pièce trop étroite. Finch nota le geste, mais ne broncha pas.
— J’ai onze pensionnaires, dit-elle. Des mineurs indépendants, des artisans, une femme qui fait des coutures, un vieil homme qui m’aide à la comptabilité. Si vous achetez tout le district, ils deviennent quoi ?
— Ils deviennent employés, madame. Avec un salaire fixe. C’est mieux que d’être à la merci d’un filon qui s’épuise.
— Le filon n’est pas épuisé, répondit-elle. Il est seulement mal défendu. C’est ce qu’on vient de prouver au tribunal.
Finch hocha la tête, compatissant.
— Une triste affaire, ce Pemberton. La compagnie le condamne. Le nom de notre maison est sans tache, je vous prie de le croire. C’est précisément pourquoi nous voulons faire les choses proprement. Nous avons les fonds. Nous avons la caution des plus grandes banques de Chicago. Ce district mérite des investissements sérieux, pas des querelles de clocher.
Maeve réfléchit à toute vitesse. La lettre de Silas, l’offre sur la table, la mention d’un certain Jonathan Whitmore. Ce nom l’avait traversée comme une lame. Price avait dit, dans son témoignage, que derrière Pemberton il y avait « une tête froide » qui ne s’était jamais sali les mains. Elle avait demandé un nom. Price avait souri, répondu : « Vous le saurez quand il se montrera. »
— Vous connaissez un dénommé Jonathan Whitmore ? demanda-t-elle.
Finch cligna des yeux. Une hésitation d’un quart de seconde, presque invisible. Presque.
— Whitmore ? Le nom ne me dit rien, madame. Je travaille pour le conseil, pas pour les directeurs. Question de hiérarchie.
— Hiérarchie, fit-elle. Et pourtant vous signez les chèques.
Elle tendit la main vers la porte et appela Silas qui passait dans la cour avec un seau de grain pour les poules. Le vieil homme s’approcha, essoufflé, s’appuyant sur la rampe. Il avait la pâleur de ceux qui ont trop souffert cette saison, mais le regard vif.
— Silas, tu veux bien apporter la lettre que tu m’as donnée hier ?
Le vieil homme hocha la tête et rentra dans l’hôtel. Finch le suivit d’un œil, le rôle changea de camp. Maeve vit qu’il n’aimait pas ça. Un négociateur n’aime pas qu’on lui prouve qu’il a menti. Elle revint à lui, délibérément placide.
— Je vous écoute, monsieur Finch. Vous offrez combien ?
— Trente mille dollars pour le district entier, contrats signés sous huitaine. C’est un prix de père Noël. Avec une réserve pour les mines en activité. Vous gardez votre hôtel, si vous le souhaitez, en tant que franchise de la compagnie.
— Ma franchise ?
— Vous en seriez la gérante, madame. Avec un salaire confortable et une part des bénéfices. On ne demande pas à une femme de votre réputation de repartir de zéro.
Maeve pensa aux gisements qu’elle connaissait par cœur, à la patte de montagne qu’elle parcourait avec Jamie, à la prospection que James avait commencée juste avant de mourir. Elle pensa au petit claim de Marguerite, qu’on avait failli lui voler avec de faux papiers. Elle pensa au mot « franchise » qui sonnait comme une cage dorée.
Silas revint avec la lettre. Maeve la déplia, la parcourut, puis la présenta à Finch.
— C’est l’offre initiale. Signée par Jonathan Whitmore, président du conseil d’administration. Pas par vous, pas par un trésorier. Whitmore président. Mais Whitmore n’est pas chez vous, c’est ce que vous dites ?
Finch respira plus fort. Il prit la lettre, l’examina, la replia lentement. Il la rendit sans une émotion visible.
— Le président ne se déplace pas, madame. Il délègue.
— Il délègue la signature, vous la parole. Vous êtes un visage, un costume, un accent. Mais le nom, c’est lui.
— Et ce nom vous inquiète ?
— Price me l’a cité, il y a deux jours. Dans sa déposition, sous serment, en présence du juge fédéral. Il a dit que Pemberton recevait ses ordres de Whitmore. Que Whitmore dirigeait le réseau depuis Denver, sans jamais poser un pied dans le district.
Le silence attendit, comme une corde tendue. Finch resta un long moment immobile, son sourire un peu ébréché.
— Price est un criminel, madame. Il est prêt à vendre sa propre mère pour une réduction de peine. Vous ne pouvez pas fonder une accusation sur la parole d’un faux-monnayeur.
— Non, dit Maeve. Seulement une offre pleine de vigilance.
Elle jeta un coup d’œil par la fenêtre. Dans la rue, des mineurs s’étaient arrêtés. Quelques-uns s’appuyaient sur leurs pelles. Ils avaient vu la calèche. Ils se demandaient si l’hôtel était en train de changer de mains. Maeve savait que cette question-là, si elle restait sans réponse, pèserait plus lourd qu’un jugement de tribunal.
— Je vais vous dire ce que je propose, monsieur Finch. Je convoque une assemblée des mineurs du district pour demain matin, sur l’esplanade. Vous y présenterez votre offre en public. On votera. Si la majorité accepte, je ne m’y opposerai pas.
Finch parut presque déçu.
— Un vote ? Dans ce canton perdu ? Vous savez bien que ces hommes sont superstitieux et prompts à la suspicion. Un vote échouera.
— Alors l’offre n’était pas si bonne, répondit Maeve. Ou vous n’aviez pas prévu que le district ait une opinion.
Il ramassa sa mallette, se redressa. Au moment de sortir, il se retourna.
— Mme O’Donnell, je ne suis pas venu ici pour vous menacer. Mais sachez que la Pacific Mountain Consolidated Company n’abandonne pas si facilement ce qu’elle a décidé d’acquérir. C’est une compagnie de chemins de fer et de banques. Elle a des juristes, des ingénieurs et des fonds illimités.
— Et moi, dit Maeve, j’ai quarante-deux mineurs qui m’ont suivie contre Pemberton, et un marshal fédéral qui témoignera devant la commission de Denver.
— Le marshal est parti au train de six heures, dit Finch. Aimablement. On ne l’a pas vu en ville depuis quatre jours. Dans huit jours, une autre compagnie ferroviaire achètera des terres adjacentes, et la vôtre sera encerclée de dynamite et de rails.
Il sortit, remonta dans la calèche, et disparut dans un nuage de poussière.
Silas vint se placer à côté de Maeve. Il souffla un grand coup, s’appuya sur le chambranle, les poumons sifflants.
— Tu vas pas accepter, hein ?
— Non, dit Maeve. Mais il a un point. Eli n’est pas là. Et le vote ne suffira pas si Whitmore a des hommes sur place.
— Tu crois que c’est lui, le cerveau ?
— Whitmore est le nom. Et le nom est partout : sur la lettre, dans la bouche de Price, dans les registres. Je le savais avant même que cet homme ne sorte de sa voiture. Mais maintenant je sais une chose de plus.
— Laquelle ?
Maeve regarda le sillage de la calèche s’effacer au bout de la rue principale.
— Finch connaissait Whitmore. Pas de nom, pas de poste, mais il l’a regardé quand je l’ai prononcé. Et il n’est pas parti quand je l’ai démasqué. Un négociateur ordinaire aurait fui. Lui, il s’est contenté de changer de ton. Ça veut dire qu’il a des instructions précises, et que la compagnie a les moyens de patienter.
— Ça veut dire surtout, dit Silas, qu’on n’attend plus que toi pour faire la guerre.
Maeve rentra dans l’hôtel, saisit son châle. Elle avait une idée, et elle lui serrait le cœur : la cabane brûlée de James. La boîte en fer que Price avait évoquée, qui contenait encore quelque chose d’utile. On l’avait toujours repoussée, à cause du danger, à cause du temps.
L’heure du danger venait. Et le temps, lui, ne s’arrêtait plus.
— Silas, dit-elle, sors les chevaux. Je vais chez James.
Le vieil homme ne discuta pas. Il savait que certains deuils doivent être traversés pour devenir des armes.
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