Paris Sans Lumière
Lire le chapitre 1: Blackout
La lumière du plafonnier avait clignoté deux fois, comme un œil fatigué, avant de s’éteindre pour de bon. Camille Laurent tenait encore un flacon de sérum physiologique dans la main droite, son pouce posé sur l’étiquette qu’elle vérifiait par pur réflexe professionnel. Le silence dans la réserve de la pharmacie fut total, puis le générateur de secours toussa quelque part derrière le mur, et une veilleuse orange s’alluma au-dessus des étagères métalliques.
Elle compta jusqu’à dix. À Paris, les microcoupures duraient rarement plus d’une minute. À dix, elle posa le flacon, sortit son téléphone de la poche de sa blouse. Pas de réseau. L’écran affichait dix-neuf heures douze, 4% de batterie. Elle le rempocha.
Quelque chose clochait. Le générateur de la pharmacie n’était pas un luxe : il alimentait les frigos à vaccins, la chaîne du froid, les insulines. S’il ne s’était pas enclenché à pleine puissance, c’est que la coupure excédait les capacités de bascule. Camille vérifia la température des frigos — les écrans digitaux étaient morts, mais les sondes mécaniques indiquaient encore 4°C. Elle avait quelques heures. Pas plus.
Elle gravit l’escalier de service deux marches à la fois. La boutique était plongée dans une lumière grise et sale, celle des fins d’après-midi d’hiver quand le ciel se referme sur la ville. Par la vitrine, elle vit le chaos.
Une voiture était montée sur le trottoir, son capot étoilé contre un arbre. Plus loin, un homme criait après un autre, bras levés vers le ciel. Quelqu’un avait renversé un stand de fruits et des oranges roulaient dans le caniveau comme des petites lanternes. Et là-bas, tournant au coin du boulevard Diderot, elle reconnut le rouge et or d’un camion de pompiers. Celui qui était garé chaque jour devant son immeuble.
Son immeuble.
Camille sortit, oubliant de fermer la porte derrière elle. Elle traversa la rue en évitant les débris, ses chaussures plates frappant le sol avec une régularité de métronome. Le camion était stationné en double file, gyrophares éteints, moteur coupé. Deux pompiers en tenue sombre s’affairaient autour d’une fenêtre du second étage d’où s’échappait une fumée grise et paresseuse.
Un grand type, le casque sous le bras, discutait avec un vieil homme énervé qui agitait sa canne vers le porche.
« Je vous dis qu’elle est encore là-haut ! Ma femme ! Elle ne descend pas sans son sac, elle est comme ça, mais elle est seule et elle a son oxygène, elle ne peut pas le porter toute seule ! »
Le pompier leva les mains, un geste apaisant. Sa voix ne portait pas, mais sa posture disait tout : calme, pragmatique, déjà en train de résoudre le problème. Il se tourna vers son collègue et donna un ordre bref. L’autre pompier hocha la tête et disparut dans le porche.
Camille s’approcha. « Vous avez besoin d’aide ? Je suis pharmacienne. »
Le pompier la dévisagea. Il avait les yeux clairs, presque déconcertants dans le crépuscule qui tombait, et une pommette droite barrée d’une coupure superficielle. Il sourit brièvement, sans chaleur mais sans méfiance.
« Pharmacienne. Vous tombez bien. Vous connaissez le bâtiment ?
— J’habite au quatrième, gauche. Depuis huit ans.
— Alors vous savez où vit Mme Barrault ? Deuxième droite ? Elle a soixante-douze ans, sous oxygène, son mari dit qu’elle refuse de partir sans ses affaires.
— Elle ne refuse pas. Elle n’entend plus très bien et elle panique quand on lui crie dessus. » Camille s’approcha de la porte. « Je monte.
— C’est pas une bonne idée. Il y a un départ de feu au rez-de-chaussée, côté cour, et ça fume sérieusement.
— Elle connaît ma voix. Donnez-moi deux minutes et je vous sors une vieille dame survivante au lieu de lui faire une crise cardiaque dans l’escalier. »
Le pompier hésita. Un de ses hommes sortit du porche en toussant, pouce levé vers l’intérieur. Le pompier le regarda, regarda Camille, regarda la rue. Puis il sortit son talkie-walkie — qui ne semblait pas fonctionner non plus — et le rempocha avec une exclamation exaspérée.
« Vous restez collée à moi. Vous ne touchez à rien. Et si je dis reculez, vous reculez et vous ne discutez pas. »
Elle aurait dû se sentir offensée. Au lieu de ça, elle hocha la tête et le suivit.
À l’intérieur, l’air était âcre et tiède. La fumée s’accrochait en volutes basses, éclairées par la torche du pompier. Ils montèrent l’escalier un étage, deux. Au palier du second, la porte droite était entrouverte. Une femme petite, tassée sur elle-même, était assise sur une chaise dans l’entrée, une valise cabine à ses pieds. Elle avait son manteau mis et ses gants, et elle regardait la porte avec une expression de calme obstiné.
« Camille ! » dit-elle avec une voix de crécelle. « Enfin. Ce jeune homme a dit qu’il fallait partir, alors je suis prête. Mais vous me connaissez, il ne faut pas me bousculer. »
Camille s’accroupit devant elle, prit ses mains gantées. « Madame Barrault. On va descendre ensemble, doucement. Votre mari vous attend en bas.
— Mon sac ?
— Je le prends. » Camille attrapa la valise. Elle était légère. Elle pansait sans doute moins de souvenirs qu’elle ne pesait de craintes. Elle aida la vieille femme à se lever et, sans un mot, le pompier prit la valise et leur ouvrit la voie.
Dans la cour de l’immeuble, la lumière faiblissait mais restait utilisable. Les pompiers avaient établi un petit périmètre et le groupe de résidents s’était rassemblé près de la fontaine morte. Une femme tenait un enfant en pleurs. Un homme en peignoir râlait contre le froid. Quelqu’un avait allumé une bougie posée sur un muret.
Le pompier revint vers Camille, la valise posée à ses pieds.
« Merci. Vous avez du sang-froid.
— C’est le métier. » Elle regarda le rez-de-chaussée d’où la fumée montait encore, puis la rue, où l’obscurité s’épaississait. Personne ne semblait savoir où allumettes étaient. Une femme demandait si le métro fonctionnait. Un homme vérifiait son portable, puis le tendait vers le ciel comme pour prier.
« Comment vous vous appelez ? » demanda-t-il.
« Camille Laurent.
— Julien. » Il tendit la main, la retira aussitôt, comme gêné. « Julien Ferrand. Caporal-chef.
— Vous avez un plan ? » demanda-t-elle. « Pour ce soir ?
— On attend les consignes. Mais sans réseau, sans électricité, sans rien, les consignes vont être longues à venir. »
Camille regarda autour d’elle. L’immeuble comptait seize appartements. Elle connaissait la plupart des visages. Elle savait que Mme Diallo avait un diabète de type 1 et que son fils faisait de l’asthme. Elle savait que M. Rousseau avait un pacemaker et qu’il n’avait pas pris ses médicaments depuis ce matin parce qu’il était sorti avec la mauvaise sacoche. Elle savait que la réserve de la pharmacie avait encore huit heures de froid devant elle.
Elle sortit son propre flacon de sérum de sa poche — elle l’avait gardé sans s’en rendre compte. Elle le leva vers Julien.
« Ce bâtiment a un accès direct à la réserve de la pharmacie par la cave, non ? Il suffit d’un peu d’assurance pour ouvrir la grille. »
Julien plissa les yeux. « Vous voulez me dire qu’on va squatter une pharmacie pour installer un poste de secours dans votre cour ?
— Je veux dire, rectifia-t-elle, que dans une heure il fera noir complet et qu’il fera froid. Et que dans cet immeuble il y a du monde qui n’a pas pris ses médicaments aujourd’hui. Ce n’est pas un poste de secours, Julien. C’est un dispensaire de fortune. Vous êtes pompier. Moi, pharmacienne. On a les ressources.
— Et la légalité ?
— Il n’y a plus de loi, ce soir. Il y a juste des gens qui ont besoin d’insuline, de ventoline et de bon sens. »
Le soleil avait disparu. Paris n’était plus qu’un fond noir piqué de rares flammes de bougies. Quelque part dans le lointain, une sirène hurla, seule, comme un animal abandonné.
Julien la regarda. Puis il ramassa la valise de Mme Barrault et la rendit aux mains tremblantes de son mari.
« D’accord », dit-il. Il ne souriait pas, mais il ne détourna pas les yeux. « Mais si on se fait prendre, c’est vous qui signez la déposition. »
Camille n’eut pas le temps de répondre. Un cri s’éleva de la cour : une femme, celle qui tenait l’enfant, hurlait que son fils ne respirait plus.