Paris Sans Lumière
Lire le chapitre 2: The First Night
La fumée grise rampait encore sous la porte du rez-de-chaussée, mais le feu semblait tenu en respect par les deux lances de la caserne de la rue de Charenton. Camille n'avait pas le temps de vérifier. Ses mains tremblaient à peine quand elle poussa la porte du local du gardien, où Mme Diallo avait posé son fils sur un banc de bois.
Le garçon ne respirait plus. Il ne respirait plus depuis au moins deux minutes.
« Écartez-vous », dit Camille d'une voix qu'elle ne reconnut pas elle-même. Elle tomba à genoux devant l'enfant, ouvrit d'un geste sec le col de son pyjama marin. Les lèvres tiraient déjà sur le bleu.
« Comment il s'appelle ? » demanda-t-elle sans lever les yeux.
« Ibrahima. Ibrahima, mon bébé… »
Camille inclina la tête de l'enfant, vérifia le pouls carotidien. Faible, régulier. Il respirait, mais en sifflant, par à-coups, chaque inspiration un combat perdu d'avance. Le souffle court, le thorax paradoxal, les muscles intercostaux tirés à bloc : crise d'asthme sévère. Et aucun bronchodilatateur à portée de main.
« Il faut une chambre d'inhalation et du salbutamol », lança-t-elle à la cantonade.
Julien venait d'entrer dans la pièce, le casque calé sous le bras. Le visage luisait de sueur et de poussière de plâtre. Il avait aidé à évacuer la trentaine de résidents du 12, rue du Pasteur-Wagner, entassés maintenant dans le petit dépôt du gardien et sous l'auvent de la cour. La nuit tombait sur Paris sans une seule fenêtre allumée.
« La pharmacie est juste à côté, non ? »
« La grille est fermée à clé. Et le code du coffre des stupéfiants est dans le bureau du directeur, au premier étage, au-dessus du feu.»
Le regard de Julien vrilla vers la sortie. Il ne réfléchit pas longtemps.
« Le feu est contenu. Structurellement, le premier étage tient encore. Si on attend que les renforts arrivent pour sécuriser… »
Il laissa la phrase inachevée.
Camille le fixa. Il ne plaisantait pas. L'idée était mauvaise, dangereuse, peut-être absurde. Mais sous ses doigts, la cage thoracique d'Ibrahima se soulevait de peine, chaque inspiration sifflante plus courte que la précédente. Le temps avait cessé d'être une abstraction.
« J'ai une clé de la grille avant. Le code du coffre était noté dans l'agenda du directeur, sous sa souris d'ordinateur, parce que sa mémoire est une passoire. »
Julien sourit dans sa barbe. Un demi-sourire, pressé.
« Alors on ne va pas loin. Donne-moi la clé. »
« Je reste avec lui. »
« Bon. Alors donne-moi la clé et le plan. »
Camille tâta la poche de sa blouse. La clé plate, froide, avec son étiquette mauve — *PH14*. Un geste administratif devenu question de vie ou de mort.
« La pharmacie a deux niveaux. Le coffre est dans la réserve, sous le comptoir de l'arrière-boutique. Retournez la souris, cherchez un post-it vert. Le code est à six chiffres. »
« D'ici dix minutes, je reviens avec le spray. »
Il enfila son casque, l'ajusta d'un claquement sec. Avant de pousser la porte, il se retourna encore une fois, les yeux sur Camille, courbée au-dessus du petit corps dans la lumière bégayante des lampes frontales.
« Tiens le coup. Toi aussi. »
Puis il partit.
Camille ne regarda pas sa silhouette disparaître dans l'encadrement. Elle n'avait pas le temps. Autour d'elle, la pièce murmurait d'une trentaine de voix contenues. Des voisins qu'elle croisait depuis des années sans jamais leur adresser la parole se tenaient serrés les uns contre les autres, des couvertures sur les épaules, les téléphones morts dans leurs mains. Mme Molina, du troisième, monologuait dans le coin, tenant un joint éteint qu'elle ne se décida pas à allumer.
Personne ne regardait l'enfant. C'était le poids exact du silence autour d'elle.
Camille posa ses doigts sur la joue du garçon. « Respire avec moi, Ibrahima. Doucement. Doucement. »
Elle ne savait même pas s'il l'entendait. Elle ne savait pas ce qu'on entendait, quand on ne respirait plus.
Elle entrouvrit la chemise en papier plastifié à sangles qu'elle portait en bandoulière — son sac d'urgence improvisé, rempli à la hâte dans l'officine avant que tout s'écroule : quelques flacons de paracétamol pédiatrique, un stéthoscope, des garrots, un tube de gluconate de calcium. Rien pour les bronches.
Le directeur lui avait appris, il y a dix ans, que l'hôpital se vide mais que la ville reste. Elle n'avait jamais compris ce qu'il voulait dire. Maintenant, elle comprenait peut-être : quand tous les mécanismes s'arrêtent, il ne reste que les gens qui savent faire un geste.
Elle se redressa, balaya la foule du regard.
« Qui a déjà tenu la tête d'un petit pendant une crise ? »
Une femme, les cheveux gris, la main posée sur l'épaule de Mme Diallo, se leva lentement.
« Moi. J'étais kiné, avant la retraite. »
« Prenez sa main. Restez à côté de lui. Je vais m'occuper des résidents qui ont besoin d'être soignés. »
« Mais vous ne connaissez même pas mon prénom. »
« Il m'est arrivé de compter jusqu'à dix avant de délivrer des antidépresseurs, dit Camille en ajustant la lampe frontale d'un voisin. Ce soir, je n'ai plus le temps. Dites-moi quand il ne respire plus. »
La kiné s'assit en tailleur, prit la main d'Ibrahima dans les siennes.
La nuit se fit longue autour d'eux. De la cour montaient des bruits de bouteilles qu'on roule, de portes de camion qui claquent. Les pompiers s'affairaient à l'étage, mais la rumeur du feu, plus faible, continuait de craquer sous les poutres. Camille travailla en silence : une coupure sur le bras de Mme Dujardin, un élancement à la cheville d'un livreur du quatrième, un volet de crise de panique chez un étudiant qui serrait son ordinateur éteint sur la poitrine comme un bébé.
Ils voulaient tous la même chose : une promesse que demain aurait le même goût.
Elle ne promit rien.
Soudain, la porte du local s'ouvrit à la volée. Julien entra, la veste de pompier déboutonnée, des auréoles noires sous les bras, une petite glacière isotherme à la main — du genre de celles qu'on utilise pour la crème glacée. Il la posa sur le banc à côté d'elle sans un mot.
Elle en ouvrit le rabat.
Un aérosol de salbutamol. Une chambre d'inhalation, encore scellée sous plastique. Et, tout en dessous, trois flacons transparents alignés sur un lit de gel réfrigérant, qui n'avaient rien à voir avec l'asthme.
Insuline.
Elle leva les yeux vers lui, interrogative.
« La pharmacie n'avait plus de courant. Tu as parlé de la chaîne du froid. J'ai vu le clavier du système et une liste de médicaments. J'ai pensé que… »
Il s'arrêta, gêné par son propre raisonnement.
« T'as bien pensé », dit-elle.
Elle déchira l'emballage de la chambre d'inhalation, posa le masque sur le visage d'Ibrahima, actionna une bouffée. Fixa chaque seconde. Compta sa propre respiration pendant qu'il cherchait encore le souffle long.
La kiné retenait la sienne.
Cinquante secondes passèrent. Une minute.
Puis le thorax du petit se souleva, et le sifflement diminua, d'un cran. Puis un autre. Et l'enfant ouvrit les yeux et tourna la tête vers sa mère.
« Maman. »
Autour d'eux, personne ne parla pendant quelques secondes. Puis un brouhaha de délivrance monta, des mains posées sur des épaules, des rires nerveux, Mme Molina qui alluma enfin son joint.
Camille resta à genoux, les mains posées sur la glacière isotherme, les flancs du petit respirant régulièrement sous ses paumes.
Julien la regarda et, pour la première fois, ne dit rien non plus. Mais il tendit la main. Elle la prit. Il l'aida à se relever, et elle sentit, sous ses doigts, une paume large et chaude, qui n'avait pas tremblé de la soirée.
Dans sa tête, déjà, elle recomptait les flacons d'insuline. Trois. Il fallait faire un recensement avant l'aube.