Paris Sans Lumière
Lire le chapitre 41: Reunion
Le bruit des talons de Léa sur le pavé neuf de la rue Montgallet fit sourire Camille avant même de lever les yeux. Sa vieille amie traversait la chaussée d'un pas vif, un café à la main, les cheveux courts désormais teints d'un bleu électrique qui jurait joyeusement avec le gris du ciel d'hiver.
« Consultant en cybersécurité, et ça s'habille comme une punk de 1997 », lança Camille depuis le seuil de la pharmacie reconstruite.
Léa s'arrêta, feignant l'offense. « Dis donc, toi qui passes tes journées à compter des boîtes de doliprane, tu devrais être plus aimable avec quelqu'un qui a accès à des données de santé. »
Camille l'attira dans ses bras. L'étreinte dura plus longtemps qu'une bise sociale, et Léa s'y abandonna, son menton niché contre l'épaule de Camille.
« Tu es restée, murmura Léa. J'ai regardé les infos depuis Lyon, je voyais des images du quartier... »
— Je suis restée, oui. Et toi, tu es revenue.
— Pour de bon, cette fois. J'ai pris un poste chez Thalès, antenne de Paris. Et j'ai gardé la fréquence radio, au cas où.
Camille recula, les mains sur les épaules de Léa. Leurs visages portaient des traces différentes de ces trente jours — les cernes, la faim passée, mais aussi quelque chose de plus solide, une patine que seules les épreuves partagées gravent dans les traits.
« Alors, la reine des ondes revient au bercail. On a une cérémonie à l'angle, dans une heure. Tu viens ?
— J'ai apporté le marteau. »
Elles se rendirent à l'angle du bâtiment reconstruit, là où le rez-de-chaussée encore inachevé laissait voir les blocs de béton brut et les étais métalliques. Le reste de l'immeuble brillait d'une fraîcheur de crépi neuf, et une dizaine de voisins s'étaient regroupés près d'une bâche blanche qui recouvrait une forme rectangulaire sur le mur.
Nadia tenait un petit discours, son bébé calé sur la hanche, que Camille connaissait par cœur. Marc, le gardien devenu guide de l'ombre, mort dans le métro au deuxième jour du black-out. Julien, parti sur son fauteuil roulant, l'avait fait transporter au premier étage avec l'ascenseur de chantier.
Camille se fraya un chemin jusqu'à lui, déposant un baiser sur ses cheveux, là où la cicatrice disparaissait dans la masse brune.
« Tu es sûr de vouloir rester debout pour ça ?
— Je tiens. » Il serra la main sur la canne anglaise, ses jointures blanchissant à peine. Ses exercices de rééducation commençaient à payer ; il tenait désormais vingt minutes en station debout.
Léa s'accroupit pour se présenter au niveau de Julien, une main tendue qu'il serra avec sa main valide.
« La fameuse Léa. Camille m'a tout raconté. La tour de contrôle à l'insu de tous pendant trois semaines, avec des téléphones réhospitalisés et un chargeur de voiture.
— L'improvisation est une discipline. » Léa sourit. « Et puis, il fallait bien que quelqu'un garde un œil sur cette tête brûlée. »
Camille rougit, et Julien lui vola un regard complice. L'échange avait moins de lourdeur que les conversations hospitalières, quelque chose comme une respiration normale.
Le marteau de Nadia s'abattit sur le clou de la plaque en cuivre, dont les lettres gravées avaient été payées par la souscription du quartier. Elle lut :
« À la mémoire de Marc Lefebvre et de tous les absents qui ont veillé sur nous dans la nuit. »
La rue entière se tut. Le vent fit tournoyer une feuille morte. Quelqu'un, plus loin, ouvrit une fenêtre pour la première fois depuis les travaux, et la lumière électrique se déversa sur le pavé.
Léa monta ensuite sur l'appui de la fenêtre de l'épicerie pour visser une seconde plaque, plus petite, discrète — un QR code gravé dans l'inox. « Scannez pour l'annuaire de voisinage. Ça reste à jour sans électricité, en mode dégradé. Les gosses vous apprendront. »
Des rires. Une camaraderie qui avait survécu à l'obscurité.
Plus tard, Camille monta avec Léa dans l'appartement du troisième étage — celui qu'elle partageait désormais avec Julien, son fauteuil roulant temporairement rangé dans le couloir. Les cartons de déménagement de Léa, en bas, attendaient au rez-de-chaussée, dans le local inachevé qu'elle comptait transformer en atelier partagé entre les habitants, avec l'aide de la fondation que Camille montait.
« C'est immense, ici », souffla Léa en s'avançant vers la baie vitrée qui donnait sur l'épicerie, le café, la place triangulaire où les enfants jouaient encore à la tombée de la nuit, leurs jeux invisibles mais leurs rires clairs.
— Ce sera le local de la réserve communautaire, la chambre d'urgence, et... les deux chambres pour nous. On pensait que tu pourrais prendre celle de gauche quand tu veux.
Léa se retourna, un sourcil levé. « Vous m'invitez à cohabiter ?
— Je t'invite à avoir une porte. » Camille croisa les bras, redevenue pharmacienne pragmatique. « Le quartier est en convalescence, toi aussi, tu as besoin d'un toit stable. Et on a besoin de quelqu'un qui comprend les réseaux, pour la fondation. Tu serais la directrice technique dès que les papiers sortent. »
Léa regarda ses bottes, puis Camille, puis la fenêtre où Julien arrivait, appuyé maladroitement contre le chambranle, un plateau de cafés dans une main.
« Je croyais que tu ne refaisais jamais plus confiance aux planificateurs de réseaux, dit-il en souriant.
— Je fais confiance à mes amis qui planifient. C'est différent. »
Elle lâcha un rire. « J'accepte. Mais je garde la fréquence radio branchée. Au cas où. Les vieilles habitudes. »
Ils s'installèrent autour de la table basse en bois de palette — un meuble construit par les voisins pendant les travaux. Le crépuscule tombait sur la ville rallumée, les fenêtres qui s'illuminaient les unes après les autres comme un inventaire de certitudes. Le métro roulait au loin, un grondement familier qui avait cessé d'être une menace.
Camille posa sa main sur l'avant-bras de Julien. Il ne frémit pas, ses muscles encore douloureux peut-être, mais il ne retira pas le bras.
Léa leva sa tasse : « Aux absents qui veillent. Aux présents qui restent. Et à la lumière. »
Ils burent. En bas, la rue pavée éclata de rires d'enfants, de conversation d'adultes, du chuintement d'une casserole qu'on posait sur un feu de camp devenu rare. La nuit tombait, mais elle n'était plus une fin. Elle n'était plus qu'une nuit, qui serait suivie d'un matin.
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