Paris Sans Lumière
Lire le chapitre 40: The Watch Returns
Une pluie fine battait les vitres du cinquième étage. L'hôpital avait retrouvé son bourdonnement artificiel—climatisation, écrans de monitoring, lumières fluorescentes qui ne clignotaient plus. Camille tenait la montre dans sa paume, le métal tiède de ses heures passées contre sa peau.
Julien était assis dans son lit, les jambes allongées sous le drap. Sa jambe gauche reposait dans une attelle, la cicatrice encore violacée qui serpentait de son genou à sa cheville. Il tournait les pages d'un vieux recueil de poésie—celui de Malik—mais ses yeux étaient ailleurs.
— Tu me surveilles ou tu admires le paysage ?
Elle sourit et s'approcha. Les béquilles étaient posées contre le mur, prêtes pour sa première tentative de déambulation prévue pour l'après-midi. La physiothérapeute avait promis qu'il serait debout pour l'hommage à la brigade, dans dix jours.
— Je t'ai apporté quelque chose.
Sa voix était plus douce qu'elle ne l'aurait voulue. Elle déposa la montre dans sa main ouverte. Le cadran était simple, usé aux angles, le bracelet de cuir assoupli par des années. Une fine rayure traversait le verre—un souvenir de la façade effondrée, du sauvetage du journal.
Julien la retourna, découvrit la gravure au dos. Des initiales : P.L. Et une date.
— 1987. C'était celle de ton père.
— Elle a traversé la coupure. Elle a gardé l'heure, tout du long. Même quand on ne savait plus quel jour on était, elle avançait. Camille s'assit au bord du lit, les mains croisées sur ses genoux. — Je veux que tu la gardes.
Il leva les yeux vers elle, la montre toujours dans sa paume.
— Camille, je ne peux pas accepter ça. C'est ton père, c'est—
— C'est une promesse. Elle prit une inspiration. — Quand tu la porteras, tu sauras que je t'attends. Que je t'attendrai. Aussi longtemps qu'il faudra.
Le silence s'étira entre eux, habité par le bip régulier du monitoring. Julien referma ses doigts sur la montre, puis la glissa à son poignet. Le cuir était un peu lâche ; il resserra le fermoir d'un geste précis, presque mécanique, comme s'il avait toujours porté ce poids.
— Tu sais que je suis têtu. Il esquissa un sourire fatigué. — Je vais te forcer à tenir cette promesse jusqu'au bout.
— Je l'espère bien.
Camille laissa sa main s'attarder une seconde sur la sienne, là où le métal rencontrait la peau. Puis elle se leva, tira une enveloppe de la poche intérieure de sa veste.
— J'ai aussi ça. Des paperasses, comme tu dis. J'ai déposé le dossier pour la fondation.
Il haussa un sourcil interrogateur.
— La fondation de préparation communautaire aux urgences. C'est le nom administratif. Rue des Rosiers, on l'appellera autrement. Le truc, c'est de former les gens—les pharmacies, les immeubles, les concierges—à réagir avant l'arrivée des secours officiels. À stocker, à communiquer, à savoir qui vit seul, qui a besoin d'insuline, de dialyse, d'oxygène.
— Un fichier de vulnérabilités. Sa voix était neutre, mais ses yeux brillait d'un éclat nouveau.
— Une cartographie de la solidarité. Les gens ont appris à se connaître pendant la coupure—ils ne doivent pas oublier. Cette mémoire, c'est notre vraie réserve. Pas les batteries, pas les générateurs. Les liens.
Julien tourna le poignet, regardant la montre qui marquait midi pile.
— Ton père aurait aimé ça. Il aurait aimé que ce soit toi.
Camille sentit une chaleur monter derrière ses paupières. Elle la réprima—elle avait toujours su le faire, c'était une compétence acquise pendant les trente jours sans lumière.
— Il m'a appris à compter les pilules. Pas à compter sur les gens. Ça, c'est venu après.
La porte s'ouvrit sur une aide-soignante qui poussait un fauteuil roulant.
— Monsieur Delorme, prêt pour votre tour du couloir ?
Julien regarda Camille, puis la montre.
— Je crois que je peux essayer les béquilles aujourd'hui. On m'a dit qu'il y avait une terrasse au bout de l'aile. La vue sur le quartier, il paraît qu'elle est belle depuis la coupure.
L'aide-soignante hésita, consulta son planning.
— Le kiné passe à 14 heures. Si vous voulez attendre, je peux—
— Non. Il écarta le drap, fit glisser ses jambes hors du lit. — Si j'attends, je vais réfléchir. Et si je réfléchis, je ne le fais pas.
Camille tendit les béquilles. Il se hissa debout, les muscles de ses bras saillant sous la pression. Une grimace traversa son visage—plus une contrariété qu'une souffrance—puis il trouva son équilibre, la montre glissant légèrement sur son poignet.
— Voilà. Il fit un pas incertain, puis un autre. — Le couloir ou la terrasse ?
— La terrasse. Camille ramassa sa veste. — Je te dois bien une vue sur notre quartier ressuscité.
Ils avancèrent lentement, au rythme des béquilles qui frappaient le linoléum. Les infirmiers qu'ils croisaient souriaient—ils connaissaient l'histoire, la rumeur avait couru les étages avant le retour du courant. Le pharmacien et le pompier qui avaient rallumé Paris. Julien dut s'arrêter deux fois pour reprendre son souffle ; Camille ne proposa pas son aide, elle savait que c'était un chemin qu'il devait tracer seul.
La porte de la terrasse s'ouvrit sur un ciel lavé par la pluie. Le quartier s'étendait en contrebas, éclaboussé de couleurs neuves—des géraniums aux balcons, du linge qui séchait, des façades où la bâche bleue avait cédé la place à des échafaudages et des maçons. L'immeuble de Camille se dressait à quelques rues, sa base encore en chantier, mais le rez-de-chaussée avait retrouvé ses vitres.
— On dirait que la vie est revenue. Julien s'appuya contre la rambarde, la montre brillant au soleil filtrant. — On y croirait presque, qu'il ne s'est rien passé.
— Il s'est passé quelque chose. Camille le rejoignit, ses épaules frôlant son bras. — On sait maintenant ce qu'on vaut. Aucune machine ne peut enseigner ça.
En bas, une femme poussait un landau ; deux adolescents filaient à vélo ; la boulangerie rouvrait ses portes, une file patiente formée devant la vitrine. La vie, obstinée, reprenait ses droits.
— Je dois y aller. Camille consulta sa propre montre—une vieille à quartz, sans histoire, achetée aux soldes. — Le comité de quartier se réunit ce soir. On doit décider de l'emplacement de la plaque.
— Pour Marc ?
— Pour tous les absents. Malik, Marc, les autres. Les noms qu'on ne doit pas oublier.
Julien acquiesça, les doigts caressant le verre de la montre de son père à elle.
— Tu reviens demain ?
— Tous les jours. Jusqu'à ce que tu sortes. Et après, aussi.
Il ne dit rien—il n'avait pas besoin de le dire. Le poids de la montre à son poignet, l'heure qu'elle scandait, la promesse qui battait au rythme de son pouls. Camille s'éloigna, s'arrêta à la porte.
— Julien ?
— Oui ?
— La terrasse, tu y retourneras. Dans dix jours, tu y retourneras avec moi, sans béquilles. Et ce jour-là, je te montrerai la plaque, et on pourra commencer à construire.
Elle laissa la porte se refermer. Julien resta seul sur la terrasse, la main posée sur la rambarde, les béquilles à ses côtés. La montre marquait midi et quart. Pour la première fois depuis la coupure, il savait exactement ce que l'heure suivante lui réservait : il y avait quelqu'un qui l'attendait.
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