Quand La Ville Retint Son Souffle
Lire le chapitre 1: — RETROUVAILLES
Le 2 janvier, Claire Martin resta bloquée trente-cinq minutes sur le pont de la Guillotière sans avancer de plus de deux cents mètres.
La radio parlait de reprise après les fêtes, de grippe saisonnière et de bonnes résolutions lorsqu’un flash local interrompit l’émission : deux voyageurs pris de forte fièvre avaient perdu connaissance à la gare de la Part-Dieu. Les secours tentaient d’évacuer le secteur.
Claire releva les yeux.
Une ambulance passa sur la voie réservée, puis une autre.
Son téléphone vibra sur le siège passager. Le groupe du service de pneumologie s’était animé depuis l’aube.
Le professeur Marc Delmas, chef de service, annonçait une réunion exceptionnelle avec la direction. Plusieurs hôpitaux de la région avaient signalé des pneumonies virales atypiques. Il demandait à ceux qui consultaient de porter un masque de protection renforcée lorsqu’ils recevaient des patients fébriles.
Claire répondit simplement : Reçu.
Son téléphone sonna aussitôt.
Antoine Delcourt.
« Tu n’es même pas passée au réveillon. »
« J’étais de garde. »
« Tu pouvais échanger. »
« Tout le monde voulait être avec sa famille. »
Antoine soupira avec l’agacement de quelqu’un qui n’avait jamais compris pourquoi les contraintes ordinaires semblaient s’appliquer si durement à Claire.
Il venait d’une famille aisée de promoteurs et d’hôteliers. Il aimait les dîners nombreux, les week-ends improvisés, les voyages décidés trois jours avant le départ. Il avait poursuivi Claire pendant quatre ans avant qu’elle accepte enfin de sortir avec lui.
Depuis deux ans, ils découvraient que la persévérance ne résolvait pas tout.
« Mes parents te le disent aussi : viens à Paris avec moi. Tu peux travailler en clinique privée. Tu n’as pas besoin de passer ta vie dans un CHU. »
Claire serra le volant.
« Je suis médecin, Antoine. »
« Tu dis ça comme si c’était une condamnation. »
Elle mit fin à la conversation avant de répondre quelque chose qu’elle regretterait.
Elle arriva de justesse au centre de congrès où se tenait une journée scientifique sur les pathologies respiratoires professionnelles. À l’entrée, son ancienne colocataire d’internat, Élodie Perrin, lui sauta presque au cou.
Elles ne s’étaient pas vues depuis des années.
Après dix minutes consacrées aux enfants d’Élodie, à son mari cardiologue et à leur maison trop petite, son amie se pencha vers elle avec un sourire suspect.
« Tu as regardé le programme de l’après-midi ? »
Claire baissa les yeux.
Dr Julien Morel — Nocardiose pulmonaire chez le patient immunodéprimé.
Son ventre se contracta.
Julien avait été son premier amour.
Le brillant élève de son père.
L’homme qu’elle avait quitté huit ans plus tôt sans parvenir à lui expliquer toute la vérité.
Il était parti travailler à Heidelberg. Elle avait choisi Lyon.
Élodie murmura : « Il revient en France. Définitivement. »
Les lumières de la salle baissèrent.
Une heure plus tard, quelqu’un s’assit sur le siège qu’Élodie venait de quitter.
Claire sut qui c’était avant de tourner la tête.
Certaines présences survivent dans le corps comme des cicatrices.
Julien lui sourit.
« Bonjour, Claire. »
Elle oublia la conférence.
« Bonjour, Julien. »
« Huit ans. »
« À peu près. »
« Tu prends un café avec moi ? »
« Non. »
« Cinq minutes dehors ? »
Elle aurait dû refuser une seconde fois.
Elle se leva pourtant.
Dans l’air froid du Rhône, Julien garda une distance prudente.
« J’ai vu ton père avant de venir. »
Claire se raidit.
Le professeur Étienne Martin, infectiologue renommé à Paris, communiquait plus facilement avec ses élèves qu’avec sa fille.
« Il s’inquiète pour toi », dit Julien.
« Il a une manière très personnelle de le montrer. »
« Il participe à une cellule d’expertise sur les pneumonies signalées ici. »
Claire se tourna vers lui.
« Qu’est-ce qu’il sait ? »
Julien hésita.
« Pas assez. »
Pour un médecin, il existait peu de réponses plus inquiétantes.