Quand La Ville Retint Son Souffle
Lire le chapitre 30: — ENTRE DEUX SOUFFLES
Un an plus tard, Claire et Julien travaillaient toujours à Saint-Augustin.
Ils n’étaient pas mariés.
Pas encore.
Sophie trouvait cela regrettable. Isabelle trouvait cela prudent. Claire trouvait surtout que reconstruire une relation adulte était plus compliqué et plus intéressant que tomber amoureux à vingt ans.
Ils se disputaient sur les gardes.
Ils négociaient la place des revues médicales dans l’appartement.
Claire découvrit que Julien laissait les portes des placards ouvertes. Julien apprit que Claire devenait silencieuse lorsqu’elle était vraiment en colère.
Ils apprirent surtout à poser des questions avant d’inventer des réponses.
Marc quitta la direction du service mais continua de consulter. Isabelle resta à Lyon.
Laurent reprit lentement la cardiologie. Nadia retourna en pneumologie après un long congé.
Étienne et Sophie ne se remirent pas officiellement ensemble, du moins pas d’une façon que leur fille pouvait définir. Ils dînaient parfois à Dijon. Sophie se rendait de temps en temps à Paris. Aucun des deux ne donnait de nom à cette nouvelle proximité.
Claire décida de ne pas exiger d’étiquette.
Certaines réparations supportent mal l’examen permanent.
Le jour anniversaire de la fermeture de Lyon, elle termina une garde tardive et trouva Julien devant l’hôpital avec deux cafés.
« Pas de lait chaud ? » demanda-t-elle.
« Je croyais qu’on avait évolué. »
« Décevant. »
Ils marchèrent jusqu’au quai.
Julien s’arrêta.
« J’ai quelque chose pour toi. »
Claire le regarda avec méfiance.
« Si c’est une bague en public, je pars. »
« Ce n’est pas une bague. »
Il lui tendit une petite plaque métallique.
Elle lut :
POUR SERVICES RENDUS À LA STABILITÉ ÉMOTIONNELLE D’UNE ADOLESCENTE PENDANT LE SRAS JULIEN MOREL — CONSULTANT DE PORTE
Claire éclata de rire jusqu’aux larmes.
« Tu as vraiment fait fabriquer ça. »
« Le mérite doit être reconnu. »
Puis Julien redevint sérieux.
« Claire. »
Elle le regarda.
« Je ne veux pas une vie spectaculaire avec toi. Je veux une vie ordinaire. Les courses. Les gardes ratées. Les vacances annulées. Les disputes qu’on termine au lieu de partir. Nos parents qui vieillissent. Peut-être des enfants, peut-être pas. Des voyages quand le monde nous laisse voyager. Des maladies quand il ne nous laisse pas le choix. »
Sa voix baissa.
« Je ne te demande pas une vie parfaite. Je te demande une vie partagée. »
Claire pensa à toutes les années perdues parce qu’ils avaient pris le silence pour une solution.
Elle pensa aux patients pour qui comprendre était arrivé trop tard.
Elle pensa au souffle, ce mouvement invisible que personne ne remarque tant qu’il vient facilement.
L’amour ressemblait peut-être à cela.
Pas à une déclaration unique.
À un échange continu.
Donner.
Recevoir.
Inspirer.
Expirer.
« Je veux ça aussi », dit-elle.
Julien sourit.
« Bien. »
« C’était une demande en mariage ? »
« Absolument pas. Tu as menacé de partir. »
« Homme intelligent. »
Ils reprirent leur marche.
Derrière eux, une ambulance entra dans la cour du CHU. Une autre équipe se prépara à l’accueillir.
La vie n’était pas revenue à ce qu’elle était avant.
La survie ne fonctionne jamais ainsi.
Elle était devenue autre chose : marquée, inachevée, ordinaire et précieuse.
Claire prit la main de Julien.
Entre deux souffles, la ville continua de vivre.
FIN
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