Un Cœur Sans Sortilège
Lire le chapitre 36: The Heart's Truth
L’aube filtrait à travers les rideaux de lin, pâle comme une promesse retenue. Cordelia n’avait pas dormi. Elle avait écouté le vent, les craquements de la vieille demeure, et le souffle régulier de Roderick, étendu près d’elle, les mains encore bandées, la mâchoire crispée même dans le sommeil.
Elle se leva sans bruit, enfila une robe de lainage simple, et s’assit près de la fenêtre. Le parc s’éveillait, brumeux, indifférent aux tempêtes de la veille. Sir Hugh dormait dans une cellule, la maison respirait à nouveau, et pourtant une question lui brûlait la poitrine depuis des semaines, depuis ce premier baiser pris sous un orage de scepticisme.
Une question qu’elle n’avait jamais osé poser sans son pouvoir pour la protéger.
Lorsque Roderick s’agita, ouvrit les yeux, il la trouva là, silhouette sombre contre la lumière naissante. Il ne dit rien. Il attendit.
— Roderick, commença-t-elle, la voix plus ferme qu’elle ne s’y attendait.
Il se redressa, adossé à la tête de lit, les yeux déjà vifs, déjà attentifs. Les bandages blanchirent sous la pression de ses doigts.
— Je t’ai demandé, autrefois, d’aimer sans magie. Je t’ai demandé de me faire confiance alors que je portais un don qui aurait pu te plier à ma volonté. Je t’ai épousé deux fois, une fois dans le mensonge des registres, une fois dans la nudité d’une chapelle vide.
Elle marqua une pause. Le cœur lui cognait aux tempes.
— Mais je ne t’ai jamais demandé la seule chose qui compte.
Il ne bougea pas, mais quelque chose dans son regard se fit plus doux, plus patient.
— M’aimes-tu ? dit-elle.
Le silence dura une éternité. Mais ce n’était pas un silence cruel. C’était un silence qui pesait, qui respirait, qui attendait qu’elle le remplisse.
Elle le sentit à cet instant — rien. Aucune vibration, aucun écho de pouvoir, aucune lueur dorée au creux de ses paumes. Sa magie ne dormait plus, mais elle ne s’éveillait pas non plus. Elle se tenait simplement là, comme une spectatrice, parce que Cordelia ne l’avait pas appelée.
Pour la première fois de sa vie, elle se tenait nue devant un homme sans aucun artifice.
Roderick se leva lentement, traversa la chambre, s’arrêta devant elle. Il prit ses mains dans les siennes — doucement, malgré ses doigts blessés, comme si elle était faite de verre soufflé.
— Cordelia Ashworth. Entends-moi bien.
Elle leva les yeux. Les siens étaient noirs comme l’encre, mais sans aucune ombre.
— J’ai grandi en croyant que les mots n’étaient que des armes. Que les serments étaient des pièges. J’ai épousé une femme que je ne connaissais pas, et je me suis préparé à passer ma vie avec une étrangère. Puis tu m’as regardé avec tes yeux de tempête, et tu m’as demandé de te croire sans que tu me charmes.
Il resserra à peine l’étreinte.
— J’ai vu ta peur, ton courage, ta rage contre ton propre sang. J’ai vu la façon dont tu m’as recousu les mains sans trembler, la façon dont tu t’es jetée devant moi pour affronter un homme qui voulait ta perte. J’ai vu celle que tu es quand tu ne te caches pas, quand tu ne charmes pas, quand tu ne calcules pas.
Sa voix baissa, à peine plus qu’un souffle.
— Je n’ai jamais eu besoin de magie pour savoir que je te veux pour tous mes jours.
Cordelia sentit les larmes monter, vastes et imprévues, comme un raz-de-marée à marée basse. Elles roulèrent sur ses joues, chaudes, sans retenue, tandis qu’elle s’efforçait de respirer.
— Tu me crois, murmura-t-elle. Tu me crois vraiment.
— Je te crois. Je ne t’ai pas crue parce que tu m’as charmé. Je t’ai crue parce que tu as choisi de ne pas me charmer. C’est la seule preuve qui compte, pour un homme comme moi.
Elle hoqueta, un rire mouillé, brisé, et il la tira contre lui, ses bras solides malgré leurs blessures, son menton appuyé sur le sommet de sa tête.
— Si j’avais su, dit-elle contre le drap de sa chemise, que c’était si simple… j’aurais posé cette question dès la première nuit.
— Tu n’étais pas prête, dit-il. Et moi non plus. Quelque chose devait s’effondrer en nous, d’abord.
Elle pleura longuement, pas des larmes de douleur, mais ces larmes qui nettoient, qui repoussent les éboulis de l’âme. Il ne parla pas, ne la pressa pas. Il tint seulement l’espace, comme un rempart.
Quand le calme revint enfin, elle releva la tête, écrasa ses joues du revers de la main, et le regarda avec des yeux enfin clairs.
— Je t’aime, dit-elle. Sans qu’on me l’arrache. Sans qu’on me le vole. Sans que ma famille décide pour moi. Je t’aime, Roderick. Et la seule magie que je veux désormais, c’est celle que nous fabriquons ensemble, sans trucage.
Il eut un sourire lent, rare, qui creusait ses joues et adoucissait sa mâchoire.
— Alors jure-le-moi encore une fois.
— Tu veux que je jure ?
— Devant personne d’autre que nous deux, dit-il, et sa voix était grave comme un secret.
Elle prit son visage entre ses mains, caressa du pouce la cicatrice naissante près de son œil, et dit :
— Je te jure, Roderick, comte d’Ashworth, que je ne t’emploierai jamais mon don. Que je te ferai confiance sans filet. Que je construirai avec toi un monde où les cœurs n’ont pas besoin d’être forcés pour s’aimer.
Le soleil était levé maintenant, dorant la chambre de poussière lumineuse. Le boudoir vide du grimoire reposait sur la commode, ouvert, inoffensif, témoin de leur nouveau serment.
Roderick inclina la tête et posa son front contre le sien.
— C’est la première fois, dit-il, que je me sens libre.
Elle ferma les yeux. Sous ses paumes, la chaleur de sa peau. Dans sa poitrine, un battement qui n’appartenait qu’à elle. Et dans l’air du matin, plus rien d’autre que la promesse ténue et solide d’un amour sans enchantement.
— Moi aussi, murmura-t-elle.
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