Zone Rouge
Lire le chapitre 13: Aftermath at Monte Carlo
La nuit était tombée sur Monte-Carlo comme un rideau de velours bleu nuit, et les lumières du port scintillaient à travers les baies vitrées du centre d'ingénierie. Elise n'avait pas allumé les plafonniers. Seule la lueur bleuâtre de trois écrans d'ordinateur éclairait son visage fatigué. Ses doigts tremblaient encore légèrement lorsqu'elle passa une énième fois les logs de télémétrie d'hier soir.
Pierre n'avait pas donné signe de vie depuis quarante-huit heures. Son appartement était vide. Ses affaires de course étaient restées dans son casier. Sa voiture de location était toujours garée au parking réservé au personnel. Il s'était simplement évaporé.
Le message codé qu'il avait laissé — *« Regarde les capteurs la nuit. Ils ne sont plus seuls. »* — était imprimé sur une feuille pliée dans sa poche intérieure. Elle l'avait lu cent fois. Saisi au vol dans son bureau avant que Didier Fontanel ne fasse son inspection quotidienne.
Le bruit d'une porte qui se fermait la fit sursauter. Son cœur cogna contre ses côtes. Elle tourna la tête, déjà prête à éteindre son écran.
Julien se tenait dans l'embrasure, vêtu d'un sweat noir à capuche, les mains enfoncées dans les poches. Il n'avait pas son habituelle aisance de champion ; il semblait presque hésitant.
— Tu m'as fait peur, souffla-t-elle.
— Désolé. J'ai vu la lumière de la rue.
Il fit deux pas dans la pièce, s'arrêta devant la table de conférence. Le silence s'étirait entre eux, meublé seulement par le ronronnement des ventilateurs des stations de calcul.
— Pierre était ton ami, dit-il finalement.
Ce n'était pas une question.
Elise détourna le regard. La gorge serrée.
— Il était plus qu'un collègue. On se comprenait sans parler.
Julien s'adossa au bord de la table, les bras croisés. Son regard balayait les écrans, les notes manuscrites éparpillées, les circuits imprimés sur la paillasse. Il revint vers elle.
— Tu sais que je n'ai pas besoin d'être ton ami, Moreau. Mais j'ai besoin d'avoir confiance en ceux qui touchent à ma voiture. Et quand j'ai su qu'un de mes propres capteurs avait été trafiqué, j'ai pensé qu'il fallait qu'on décide clairement où on en est.
Elle releva les yeux.
— On en est où ?
— Je ne sais pas. Toi, tu me dis ?
Quelque chose dans sa posture — le léger penchement des épaules, la manière dont ses mains restaient visibles, ouvertes — suggérait qu'il tentait un geste vers elle. Elise avait appris à lire ce langage chez les pilotes. Celui-ci était un officier rendant les armes sans dire le mot.
Elle prit une inspiration. Sa main gauche tripotait machinalement son alliance — habitude nerveuse involontaire.
— Pierre a disparu après avoir découvert que quelqu'un, à l'intérieur, trafiquait les capteurs de ta voiture. De nuit. Il m'a laissé un mot.
Elle sortit la feuille pliée de sa poche et la posa sur la table, entre eux.
Julien s'en saisit, la déplia, lut. Son froncement de sourcils se fit plus profond. Il relut une seconde fois.
— « Ils ne sont plus seuls »… ça veut dire quoi ?
— Que les signaux étaient relayés. Que l'on ne trafiquait pas seulement les capteurs — on y ajoutait des émetteurs fantômes. Une signature radio que j'ai retrouvée dans les logs. Identique à une fréquence que j'ai déjà vue en 2018.
Elle s'arrêta. Trop de choses à la fois. Le visage de son père. La marque de Roland Besson. Les mensonges qu'elle avait construits.
Julien ne dit rien. Les secondes passèrent.
— Tu me caches encore quelque chose, dit-il. Je le vois à ta main gauche.
Elise regarda ses doigts — elle les avait noués autour de son poignet, sans s'en rendre compte. Elle les laissa retomber.
— J'ai promis à quelqu'un de ne pas t'en parler pour l'instant. Et j'ai l'intention de tenir cette promesse, pour l'instant.
— À qui ?
— À moi-même, Julien.
Il y eut une lueur de compréhension dans ses yeux, ou peut-être seulement de reconnaissance — ils étaient tous deux acculés par des fantômes qu'ils nourrissaient en silence.
— D'accord, dit-il enfin. Alors voilà mon offre. On ne se dit pas tout. Mais on cherche Pierre ensemble. Je te donne accès à certains contacts, à la communauté des pilotes, aux anciens de l'écurie. Tu me donnes accès à ce que tu trouves. Quand quelque chose touche à ma voiture, tu me le dis en premier. Avant la presse, avant Fontanel, avant l'écurie.
Elise pesa les termes.
— Et quand tu découvriras une vérité qui ne concerne pas la voiture ? Par exemple, sur mon passé ?
Julien fit une moue ambiguë.
— J'ai déjà entendu des choses sur toi qui ne me plaçaient pas en position de te juger. Personne n'est propre en Formule 1, Moreau. La question, c'est de savoir qui retire les taches, et qui les ajoute.
Elle hocha lentement la tête. Ce n'était pas une amnistie — c'était un cessez-le-feu provisoire. C'était plus qu'elle n'aurait osé espérer il y a trois semaines.
— Je veux une chose en retour, dit-elle.
— Vas-y.
— Demain, en libre 1 ici à Monaco, tu me laisses tester une configuration de l'aileron avant que je pense défensive. Pas la configuration prévue par les ingénieurs de course. La mienne. Celle que j'ai calculée hier soir.
Julien laissa échapper un rire bref, presque incrédule.
— Tu me proposes un pacte de confiance mutuelle, et ta première exigence, c'est que je mette ma voiture en danger selon tes calculs secrets ?
— Mes calculs sont bons.
— Je sais qu'ils sont bons. C'est pour ça que ça me tente.
Il passa une main dans ses cheveux, geste d'embarras qui le rajeunissait. Il n'était pas qu'un champion blasé — il était encore capable d'étonnement. Peut-être même d'admiration.
— Barça m'a convaincu, dit-il. Pas à cent pour cent. Mais assez pour tenter une course. Et si ta théorie sur les capteurs se vérifie à Monaco, alors j'irai au combat avec toi sur tous les fronts.
Elise sentit une chaleur monter dans sa poitrine — pas le triomphe, mais quelque chose de plus fragile. La confiance, encore chancelante, qui commence à pousser sur un sol sec.
— Alors on est d'accord ?
— On est d'accord pour ne pas être d'accord sur le reste. On cherche Pierre, on débusque la taupe, et on gagne Monaco. Et ensuite, on parlera. Tout.
Elle serra sa main quand il la tendit. La paume était chaude, sèche. Pas la main d'un homme qui mentait.
— Marché conclu.
Il secoua la tête, un sourire au coin des lèvres.
— Tu me fais courir le risque de ma vie avec des ailerons secrets. Je pourrais te détester pour ça.
— Mais tu ne me détestes pas.
Il fut peut-être une seconde plus long à répondre qu'elles n'aurait dû.
— Non, dit-il. Je ne te déteste pas.
Il se dirigea vers la porte, s'arrêta sur le seuil, la silhouette découpée dans la lumière.
— Elise.
— Oui ?
— Tu as parlé de capteurs trafiqués. Mais ce n'est pas la seule chose que Pierre a découverte, si j'ai bien compris. Il y a autre chose. Quelque chose que tu gardes encore pour toi.
Elle ne répondit pas. Son cœur battait fort.
— Très bien, dit-il comme si elle avait parlé. Tu finiras par me le dire. Quand tu seras prête à être aussi courageuse avec moi que tu l'es avec une voiture.
La porte se referma avec un déclic doux. Elle resta seule dans l'obscurité bleue des écrans.
Ses mains retombèrent sur le clavier. La question tournait dans sa tête comme un circuit impossible à boucler : Julien avait-il connu Besson ? Savait-il quelque chose sur 2018 qu'il n'avait jamais révélé ? Ou bien cherchait-il seulement à obtenir ses secrets en feignant une alliance ?
Elle ouvrit le fichier corrompu qu'Alain lui avait envoyé. Le fichier « Besson_2018_part2 ». Elle n'avait jamais réussi à le réparer entièrement. Des fragments apparaissaient par intermittence, comme des phares dans une mer de codes invalides. Ce soir, quelque chose scintillait sur l'écran.
Elle zooma. Un chiffre — partiel, difficile à déchiffrer — se dessinait dans un bloc de données cryptées. Elle le reconnut. C'était le numéro de châssis d'un modèle de karting fabriqué il y a dix ans. Une marque liée à un circuit de province où Roland Besson avait fait ses débuts de sponsors.
Et sous ce numéro, une autre ligne, plus récente : un nom.
Le cœur d'Elise s'arrêta presque.
C'était le nom de l'écurie de karting de Pierrick Lambert.
La même piste qui, selon les recherches d'Alain, reliait la dissimulation de Besson aux opérations actuelles d'Astra Motorsport.
Et maintenant, ce nom apparaissait dans le fichier de son mentor mourant.
Elle relut le message de Pierre, le sortit de sa poche, le posa à côté de l'écran. « Ils ne sont plus seuls. »
Ils — l'équipe d'Astra. Le réseau de Besson. Les saboteurs.
Ils avaient eu accès aux données de la voiture de Julien. Ils savaient probablement qu'Elise avait découvert leur trace. Ils savaient qu'elle parlait à Julien.
Mais ce qu'ils ne savaient pas, c'est qu'elle avait maintenant une arme supplémentaire — un nom qui reliait toutes les parties de la conspiration, et qui venait d'Alain.
Et ce qu'ils ne savaient pas non plus, c'est que Julien, pour l'instant, était de son côté.
Elle sauvegarda le fichier réparé sur une clé USB qu'elle cacha dans le creux de sa semelle, là où aucun agent de sécurité ne regardait jamais. Puis elle éteignit les écrans un par un, laissant la pièce s'assombrir jusqu'à ce que seule la lueur lointaine des yachts de Monaco filtre entre les stores.
Dehors, le moteur d'une voiture démarra. Elle ne pouvait dire si c'était celle de Julien ou celle de quelqu'un qui l'observait depuis le parking.
Elle resta encore une heure assise dans le noir, à écouter son propre souffle, à reconstruire le plan pour demain. La piste, les caprices de Monaco, les capteurs trafiqués, les données d'Alain. Tant de fils dans une seule voiture.
Mais pour la première fois depuis la disparition de Pierre, elle ne sentait plus le froid de la solitude.
Le pacte tiendrait. Du moins, elle le ferait tenir.
Elle se leva, glissa la clé USB dans son sac, et quitta la pièce sans se retourner.
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