Zone Rouge
Lire le chapitre 12: Missing Colleague
Le bourdonnement des scies à métal et des clés dynamométriques résonnait à travers le garage Apollon quand Elise poussa la porte des systèmes de télémétrie. L'air sentait le caoutchouc chaud et le café refroidi. Le bureau de Pierre était vide, mais son ordinateur affichait encore un écran de veille animé de circuits tracés en néon — un détail qui la figea sur le seuil.
Pierre ne laissait jamais son poste allumé. Jamais. Il déverrouillait sa session à chaque départ, même pour aller chercher un soda. Obsessionnel jusqu'à la paranoïa. Elle l'avait taquiné pour ça, un soir de simulateur, et il avait répondu : *« Dans ce sport, la paranoïa est un capteur de plus. »*
Deux tasses dans l'évier minuscule. Une veste de l'équipe encore accrochée au dossier de sa chaise. Le sac de voyage — un vieux cuir éraflé qu'il trimballait depuis l'époque de la Formule Renault — était posé contre le mur, à moitié ouvert.
Elise s'approcha, le cœur cognant contre ses côtes. Son instinct lui hurlait de ne pas toucher, de prévenir la sécurité. Mais la sécurité interne, c'était précisément ce que Pierre auditat. Et il venait de leur signaler l'effacement du technicien lié à la fréquence fantôme.
À peine vingt-quatre heures plus tôt.
Elle s'accroupit devant le sac. Une chemise émergeait de la fermeture éclair, suivie d'un chargeur. Les vêtements étaient pliés à la hâte, pas soigneusement comme il les aurait rangés s'il avait préparé son départ. Ce sac avait été rempli vite. Dans la panique.
Ses doigts effleurèrent le tissu et rencontrèrent une résistance. Un rectangle de papier cartonné, glissé entre les plis d'un pull, presque invisible. Elle le sortit — un post-it plié en quatre, le texte griffonné au stylo bille, l'écriture de Pierre illisible à force de vitesse :
*Dossier Besson. Le signal vient de l'intérieur. REGARDE LES CAPTEURS DE L'ONBOARD CAR №14. Ils ont modifié la passerelle de nuit. - P.*
Le frisson lui remonta la colonne vertébrale. La voiture n°14, c'était celle de Julien. Et la « passerelle de nuit » désignait le protocole de maintenance non programmée, les fenêtres où les techniciens pouvaient accéder aux systèmes sans supervision standard. Une faille connue, sous-auditée — précisément le genre de portillon que Besson exploitait.
Mais Pierre avait découvert autre chose. Quelque chose de plus grand. Pourquoi disparaître au lieu de venir la trouver directement ?
Elle vérifia son téléphone. Trois messages envoyés sans réponse depuis la veille au soir. Le dernier, tapé à 23 h 47 : *« J'ai trouvé. RDV demain à 6 h au garage. Ne dis rien à personne avant. »*
Six heures. Il était maintenant 8 h 12. La disparition avait au moins deux heures.
Elle parcourut la pièce du regard. La table de réunion était dégagée, à l'exception d'un dossier ouvert — un dossier à en-tête de l'équipe, étiqueté « MAINTENANCE - ENQUÊTE INTERNE (CONFIDENTIEL) ». La plupart des pages étaient blanches, mais deux feuilles restaient visibles. Des tableaux de logs d'accès. Le nom de Pierre y figurait en caractères gras, avec des horaires de badge attestés. Le dernier badge enregistré datait de 4 h 57 ce matin.
Quatre heures cinquante-sept. Il avait signé l'entrée. Puis plus aucune trace.
Soudain, un bruit. Pas celui des mécaniciens dans le garage principal — un pas feutré, trop proche, dans le couloir derrière elle. Elise pivota, la main sur le post-it, le glissant dans sa poche d'un geste réflexe.
Didier Fontanel se tenait dans l'embrasure, sourire figé, téléphone à la main.
- Elise. Je vous cherchais. La conférence de presse de Monaco exige une biographie à jour, et votre dossier contient toujours cette fameuse période non documentée.
- Je vous enverrai les papiers ce soir, Didier.
Son regard dériva vers le sac de Pierre, puis vers la chaise vide. Un éclat d'acier traversa ses yeux — trop rapide pour être innocent.
- Vous attendez quelqu'un ?
- Pierre m'a proposé de croiser ses notes de sécurité avant le week-end. Il a dû partir tôt.
Mensonge. Simple, propre, livré sans hésitation. Mais Didier était un professionnel de la vérité — ou du moins, de la version officielle de la vérité. Sa pause dura une seconde de trop.
- Ah. Pierre Bardet. Un homme consciencieux. J'espère qu'il ne s'est pas perdu en route. Monaco, c'est un labyrinthe.
Il insista sur le dernier mot avec une précision chirurgicale. Puis il sortit du bureau sans un regard en arrière.
Elise attendit que ses pas s'éteignent dans le couloir avant de rouvrir la poche. Le post-it la brûlait physiquement. Les capteurs de l'onboard. La passerelle de nuit. Un signal fantôme identique à celui de l'équipe de Besson en 2018.
Le calcul s'assembla lentement dans son esprit, pièce par pièce, comme un casse-tête qu'elle avait repoussé depuis des semaines. Si quelqu'un à l'intérieur d'Apollon avait accès aux fenêtres de maintenance nocturne, cette personne pouvait modifier les données de télémétrie avant qu'elles n'atteignent les ordinateurs. Saboter une course. Dissimuler une faille structurelle. Effacer des techniciens. Faire disparaître des hommes.
Elle parcourut des yeux la pièce déserte, le sac à moitié fait, la veste abandonnée, et comprit avec une clarté glaciale que Pierre n'avait pas fui.
On l'avait fait disparaître. Parce qu'il avait trouvé la taupe.
Et si la taupe savait qu'Elise connaissait Pierre, qu'ils avaient partagé des informations sur la fréquence fantôme, à quelle vitesse les projecteurs se tourneraient-ils vers elle ?
Son téléphone vibra. Un message de Julien : *« Simulateur à 10 h. Prêt ? »*
Elle regarda l'écran, puis le bureau vide, puis le post-it froissé entre ses doigts. Le dimanche, à Monaco, la voiture n°14 prendrait le départ. Avec un réglage potentiellement saboté dans ses capteurs. Et une taupe quelque part dans l'ombre, qui savait déjà qu'Elise savait.
Elle tapa sa réponse, pensa deux fois, supprima.
Puis elle écrivit : *« Oui. Mais il faut qu'on parle avant. Seuls. »*
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