Zone Rouge
Lire le chapitre 19: Data Chip Payoff
La poussière de carbone collait encore à ses doigts quand Elise ouvrit le boîtier scellé du data chip. La nuit avait été courte, l'adrénaline cannibalisant toute velléité de sommeil. Dans le silence du garage Apollon, seuls les néons bourdonnaient, jetant une lumière crue sur la table d'ingénierie où elle avait posé le précieux fragment.
Julien se tenait en retrait, bras croisés, les yeux rougis par la fatigue mais l'attention intacte. Il n'avait pas posé de questions depuis qu'elle avait déverrouillé le compartiment secret du boîtier de télémétrie. Il lui faisait confiance, maintenant. C'était nouveau, et ça la désarçonnait presque autant que la menace du mole.
« Je dois cross-référencer les données avec les logs de pression des pneus, » murmura-t-elle en branchant le chip sur son poste de travail. L'écran s'alluma, déroulant des colonnes interminables de chiffres. Elle plissa les yeux, les doigts volant sur le clavier.
Julien s'approcha, son ombre se projetant sur l'écran. « Qu'est-ce que tu cherches exactement ?
— Un motif. Quelqu'un a altéré les lectures de pression. Si je peux trouver quand, et sur quelles séances... »
Elle s'interrompit. Là. Une anomalie. Sur le grand prix de Barcelone, huit tours avant l'accident de la Ferrari de Ricciardo — qui avait miraculeusement survécu à un tête-à-queue spectaculaire — la pression du pneu arrière gauche avait chuté de manière imperceptible pendant deux tours, puis s'était réinitialisée comme si de rien n'était.
« Merde, » souffla-t-elle.
« Quoi ?
— Regarde. » Elle fit pivoter l'écran vers lui. « Barcelone. Pneu ARG. La lecture chute de 0,3 psi à un moment précis, puis revient à la normale. Un capteur ne fait pas ça. Un capteur signale une vraie perte de pression. Quelqu'un a bidouillé les données pour masquer une défaillance réelle.
— Tu veux dire que l'accident de Ricciardo aurait pu être évité ?
— Pire. » Elise fit défiler les données. « Ça s'est reproduit ici même, à Monaco, l'an dernier. Et à Monza. Et à trois autres courses. Chaque fois, la même signature : une altération qui précède un incident de quelques tours. » Elle se tourna vers lui, les yeux brillants. « Ce n'est pas un sabotage ponctuel. C'est un système. Quelqu'un pirate les données de pression pour provoquer des accidents chez nos concurrents — ou pour masquer des problèmes chez nous. »
Julien fronça les sourcils. « L'accident de Ricciardo a éliminé un rival. Ça nous a profité.
— Exactement. Et l'incident de Monza a permis à Alessandro de se qualifier devant. » Elle ouvrit un autre fichier. « Le motif est clair : chaque altération coïncide avec un avantage pour Apollon.
— Alors le mole est un des nôtres, mais il ne sabote pas notre voiture. Il manipule les données des autres ?
— Ou les nôtres, en apparence, pour détourner l'attention. » Elise se leva, faisant les cent pas dans l'espace exigu. « Ce n'est pas juste un espion. C'est un manipulateur. Il a accès au système central de télémétrie.
— Ça réduit le champ, » dit Julien, sa voix grave. « Seuls les ingénieurs de piste et le chef mécanicien ont ce niveau d'accès. Et toi, bien sûr.
— Et si le mole travaille pour une autre équipe, il pourrait être le maillon d'une chaîne. Quelqu'un de l'extérieur lui donne des instructions, il exécute. »
Elise passa une main dans ses cheveux, tirant sur les racines. La fatigue lui tirait les paupières, mais son cerveau carburait à plein régime. Elle repensa au message codé sur le brûleur : « La piste est prête ». S'agissait-il d'une piste de données, prête à être altérée ?
« Il faut porter ça à Whitmore, » dit Julien. « Tout de suite.
— Pas encore. » Elise se rassit, les doigts suspendus au-dessus du clavier. « Il nous faut une preuve irréfutable. Un lien direct entre l'altération des données et une personne précise. Sinon, Whitmore ne pourra rien faire — ou pis, il paniquera et l'alertera.
— Tu as une idée ?
— Nous allons tendre un piège. » Un sourire mince, calculateur, étira ses lèvres. « Reconstitue la séance d'hier soir. Si les données sont altérées à un moment précis, il y a un horodatage. Il faut croiser avec les badges d'accès de l'équipe. Qui était dans le garage à ce moment-là ?
— Whitmore a dit qu'il examinerait les caméras après le Canada, pas Monaco. Et on n'a pas encore accès aux registres de badges.
— Alors on les obtient. » Elise ouvrit un autre écran, celui du système interne. « J'ai des accès résiduels à l'administration, depuis mon arrivée. Ils n'ont pas encore révoqué mes permissions.
Elle tapa une séquence, contournant le pare-feu. Julien observait, un mélange d'admiration et d'inquiétude dans le regard. Quelques secondes plus tard, une liste s'afficha : les mouvements de badges dans le garage Apollon, Monaco, hier, entre 14h et 16h.
Elise superposa les deux jeux de données. Son pouls s'accéléra.
« L'altération a eu lieu à 14h37. » Elle pointa l'écran. « À ce moment-là, une seule personne était dans le garage en plus de nous deux : Ricardo Alves, le chef mécanicien. »
Julien se figea. « Ricardo ? Ça ne tient pas debout. Il travaille ici depuis dix ans. Il a formé la moitié de l'équipe. Il a été mon mécanicien quand je roulais en F3.
— Les liens personnels ne protègent pas de la corruption. » La voix d'Elise était douce mais ferme. « Quelqu'un a pu l'approcher. Un rival qui lui a offert une somme qu'il ne pouvait pas refuser. »
Il secoua la tête, incrédule, les yeux fixés sur l'écran comme s'il pouvait démentir les faits. « Il était là parce qu'il vérifiait ma voiture avant les qualifications. C'est son boulot.
— Je sais. Et c'est justement ça qui le rend parfait pour ce rôle : il a une excuse légitime pour être près des données à tout moment. »
Un silence tomba entre eux. Le néon bourdonnait, obstiné. Elise se frotta les tempes. Elle voulait croire que c'était une erreur, elle aussi. Mais les chiffres ne mentaient pas. Les horodatages correspondaient. Le motif était trop cohérent.
« Il faut le confronter, » dit-elle enfin. « Mais pas tout de suite. Pas sans preuve supplémentaire. » Elle ferma les écrans, éjecta le chip et le glissa dans une poche intérieure de sa veste. « Si je l'accuse maintenant, il se retournera, niera tout, et nous n'aurons plus rien. Le moindre accès nous sera coupé.
— Alors qu'est-ce qu'on fait en attendant ?
— On observe. » Elise croisa son regard. « On continue nos inspections. On fait comme si de rien n'était. Et on attend qu'il fasse une erreur. Il en fera une. Ils en font toujours.
Julien la dévisagea longuement. Dans la pénombre du garage, ses traits tirés paraissaient plus doux, presque vulnérables. Il avait déposé sa carapace de champion, celle qu'il portait devant les caméras, devant la presse. Devant Léa, peut-être. Avec elle, il n'y avait plus que cet homme fatigué, qui avait failli perdre sa carrière et qui commençait tout juste à reconstruire sa confiance.
« Tu crois vraiment qu'on peut gagner contre lui ? Contre eux ? »
Elle voulut répondre par une certitude, mais les mots s'étranglèrent. Au lieu de ça, elle dit ce qui lui traversa l'esprit, simple et honnête :
« Je crois qu'on peut essayer. Et c'est la seule chose qui compte, ici. Il n'y a que la course. »
Julien hocha lentement la tête, puis un sourire se dessina sous sa fatigue. « J'ai dit ça un jour. Dans une interview, il y a des années. »
Elise cligna des yeux. « Je sais. Je l'avais lue. C'est pour ça que j'ai accepté de travailler avec toi, au début. À l'époque, je pensais que tu ne pensais qu'à toi. » Elle détourna le regard. « Je me trompais. »
Un pas derrière eux fit sursauter Elise. Whitmore apparut dans l'embrasure de la porte, son téléphone à la main, le visage fermé.
« Je viens de recevoir les images de surveillance du Canada, » dit-il, sa voix résonnant dans le garage. « Il y a quelque chose que vous devez voir. »
Elise échangea un regard avec Julien. La preuve attendue venait peut-être de se matérialiser sous une autre forme. Mais dans son esprit, le nom de Ricardo tournait encore, insistant, douloureux, comme une écharde sous la peau. Le piège se resserrait. Elle ne savait plus qui était le chasseur et qui était la proie.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.