Zone Rouge
Lire le chapitre 29: The Fallout
Le tribunal du FIA avait des airs de cathédrale. Les vitraux en moins, les colonnes de marbre froid en plus, et cette odeur de papier timbré et de désinfectant qui semblait suinter des murs. Elise avait l'impression d'être minuscule au bout de la longue table de chêne, face à une rangée de visages graveleux qui prenaient leur rôle très au sérieux.
A côté d'elle, Julien n'avait pas bougé depuis deux heures. Pas un muscle. Ses mains étaient posées à plat sur la table, comme s'il essayait d'empêcher le bois de s'envoler. Elle connaissait cette posture. C'était celle qu'il adoptait dans le cockpit quand la pluie s'abattait sur un circuit piégeux et qu'il ne restait qu'à attendre la bonne fenêtre pour attaquer.
Colson était assis de l'autre côté de la salle, entouré de trois avocats en costumes à mille euros. Il n'avait pas regardé Julien une seule fois depuis le début de l'audience. Pas une fois.
— Le pilote Colson Richard est disqualifié du championnat en cours, prononça le président du tribunal d'une voix qui portait jusqu'au dernier rang. Ses points acquis depuis le Grand Prix d'Australie sont annulés. L'équipe Scuderia Voss se voit infliger une amende de vingt millions d'euros pour complicité dans le sabotage d'équipes concurrentes, et son accréditation est suspendue pour une durée de deux ans concernant les données techniques de ses rivaux.
La salle retint son souffle. Vingt millions. Deux ans de restriction. Du jamais vu dans l'histoire moderne du sport.
Stefan Brandt, assis au premier rang derrière Colson, n'avait pas changé d'expression. Il avait même esquissé un sourire quand l'amende avait été annoncée. Comme si ce n'était qu'un revers mineur dans une partie d'échecs bien plus vaste.
Elise sentit la main de Julien trouver la sienne sous la table. Ses doigts étaient glacés.
— C'est fini, murmura-t-il.
Elle hocha la tête, mais quelque chose dans son ventre refusait d'y croire. Brandt souriait toujours.
La conférence de presse qui suivit fut un cirque. Des dizaines de journalistes se bousculaient pour approcher Elise, la traitant comme si elle avait personnellement déjoué un complot international. On la présentait comme la femme qui avait tenu tête à la mafia du paddock, la génie de l'ombre devenue justicière.
— Comment vous sentez-vous, Mademoiselle Moreau ?
— Qu'est-ce qui vous a poussée à continuer quand tout le monde vous tournait le dos ?
— Est-ce que vous allez accepter le poste de directrice technique à plein temps ?
Elise répondait machinalement. Des phrases polies, calibrées, qu'elle avait apprises à force de la voir aux lèvres de son père quand il parlait aux médias dans le garage familial. Oui, elle était soulagée. Non, elle n'avait pas agi seule. Alain aurait été fier.
Alain aurait été fier.
La phrase la frappa en pleine poitrine, et elle dut saisir le rebord du pupitre pour ne pas vaciller. Julien, à ses côtés, s'en aperçut immédiatement. Il glissa une main dans son dos, comme si de rien n'était, comme s'il la soutenait juste un peu pour la photo.
— Merci à tous, coupa-t-il avec son sourire de champion. Nous devons préparer Austin. Le championnat n'est pas terminé.
La meute se dispersa à contrecœur.
Dans le couloir du centre technique, Elise s'arrêta net. Les murs étaient couverts de photos des anciens champions de l'équipe. Des visages souriants, des coupes levées, des casques levés vers le ciel. Tout à coup, elle se souvint qu'Alain était passé par ce couloir des centaines de fois, une tasse de café à la main, un fichier sous le bras, les yeux plissés par ce sourire malicieux qu'il réservait à ceux qu'il aimait bien.
— Elise.
La voix de Julien était douce, presque inquiète.
— Il ne verra jamais Austin, dit-elle dans un souffle.
Julien ne répondit pas tout de suite. Il la prit par les épaules et la guida hors du bâtiment par une porte dérobée, loin des caméras qui attendaient encore près de l'entrée principale. Elle le suivit sans protester, les jambes lourdes, le cœur étrangement vide pour une journée qui aurait dû être victorieuse.
Il l'emmena dans un café près du port de Monte-Carlo. Un de ces endroits que les pilotes ne fréquentaient jamais, où les serveurs ne reconnaissaient que les habitués et où personne ne lèverait un téléphone pour prendre une photo du champion en titre avec sa nouvelle directrice technique.
Ils commandèrent du café et des croissants, et restèrent longtemps silencieux, à regarder les bateaux danser sur les vagues du port.
— Tu n'as pas mangé depuis deux jours, dit Julien enfin.
— Je mangeais.
— Pas vraiment.
Elle leva les yeux vers lui. Il avait les traits tirés, les yeux cernés malgré le sourire qu'il affichait depuis la veille devant les caméras. La trahison de Colson l'avait marqué plus profondément qu'il ne voulait le montrer. Deux ans de complicité, de courses disputées ensemble, de podiums partagés. Deux ans à croire que cet homme était un frère d'armes, pendant qu'il vendait les données de l'équipe au plus offrant.
— Comment tu fais ? demanda Elise. Pour paraître si solide quand tout s'écroule ?
Julien souffla un rire sans joie.
— C'est exactement ce que je me demandais en te regardant répondre aux questions des journalistes. Tu disais que tu allais bien, mais je voyais tes mains trembler sous la table.
— Mes mains ne tremblaient pas.
— Si. Comme maintenant.
Elle baissa les yeux. Elles tremblaient, en effet. Fine, presque imperceptible, mais le tremblement était là, régulier, comme un tic nerveux qu'elle n'arrivait plus à contrôler. Les nuits blanches, les cauchemars où Alain mourait de nouveau, les fichiers chiffrés qui n'avaient pas encore livré tous leurs secrets, l'angoisse permanente que quelque chose lui échappe encore.
— Alain me disait toujours que la force, ce n'était pas de ne jamais tomber, murmura-t-elle. C'était d'accepter de l'aide pour se relever.
— Sage homme.
— Il était sage. Et je l'ai laissé mourir seul dans une chambre d'hôpital.
Sa voix se brisa sur les derniers mots. Les larmes qu'elle avait retenues pendant tout le tribunal, toute la conférence, tout le couloir aux photos de champions, se mirent à couler sans qu'elle puisse les arrêter. Elle se cacha le visage dans les mains, honteuse de cette faiblesse dans un lieu public, incapable de faire autrement.
Julien ne dit rien. Il se leva, vint s'asseoir à côté d'elle sur la banquette de velours usé, et la prit dans ses bras. Il la tint longtemps, sans un mot, les doigts dans ses cheveux, le menton posé sur son crâne. Sa chaleur était réconfortante, et la valait mille réponses faciles.
— Tu l'as vengé, finit-il par dire. Tu as fait exactement ce qu'il aurait voulu que tu fasses. Tu t'es battue pour la vérité, même quand tout le monde te disait de capituler.
Elle renifla contre son épaule.
— Ce n'est pas fini. Brandt n'a pas l'air d'un homme vaincu. Et Pierre n'a toujours pas reparu. Et j'ai encore ce fichier qu'Alain m'a laissé, avec cette puce dont je ne comprends toujours pas l'importance.
— Un problème à la fois. Aujourd'hui, on ne parle plus de Colson. On ne parle plus de Voss. On ne parle plus de sabotage.
— De quoi on parle, alors ?
Julien écarta une mèche de ses cheveux de son front. Il avait un regard qu'elle ne lui connaissait pas. Pas celui du champion qui affronte les caméras, pas celui du pilote en mission qui n'écoute personne. Quelque chose de plus fragile, de plus sincère.
— On parle du fait que tu es épuisée, que tu as besoin d'une pause, et que je vais passer la journée à ne penser à rien d'autre qu'à toi.
Il la fit sortir du café, la prit par la main, et la guida le long du port. Ils marchèrent sans but précis, dépassèrent les yachts de milliardaires et les terrasses bondées, prirent une rue en pente qui s'élevait vers les hauteurs de la ville, loin du bruit et des téléobjectifs.
Ils finirent par atteindre un petit jardin public, presque vide à cette heure de l'après-midi, avec une vue à couper le souffle sur la baie de Monte-Carlo. Élise s'assit sur un banc, les jambes soudain trop faibles pour la porter. Julien s'installa à côté d'elle, assez près pour que leurs épaules se touchent.
— Je devrais travailler, dit-elle sans conviction. Austin dans deux semaines. Le développement aérodynamique est encore en cours de validation.
— Austin est un problème pour lundi.
— Julien…
— C'est un ordre, directrice technique. Le repos fait partie de ton travail.
Elle leva les yeux au ciel, mais un sourire se dessina malgré elle sur ses lèvres. Un vrai sourire, cette fois. Le premier depuis la mort d'Alain.
— Tu n'as aucune autorité sur moi en dehors du circuit.
— C'est faux. Je t'ai embrassée devant des millions de téléspectateurs. Ça me donne au moins des droits de consultation.
Elle rit. C'était un rire fragile, hésitant, presque surpris de lui-même, comme s'il avait oublié le chemin.
Julien lui prit la main – sa main qui avait cessé de trembler – et la porta à ses lèvres. Il y posa un baiser léger, presque timide.
— On va s'en sortir, dit-il doucement. Toi et moi.
Elise le regarda. Elle regarda la mer, le soleil qui commençait à décliner sur l'horizon, les mouettes qui criaient dans le ciel pâle de l'automne méditerranéen. Et elle se laissa aller, pour la première fois depuis des semaines, à la sensation simple d'être vivante, d'être aimée, d'être soutenue.
Elle s'appuya contre son épaule et ferma les yeux. Les images défilèrent encore un instant – le visage d'Alain dans la pénombre de la chambre d'hôpital, le sourire glacial de Brandt, la trahison de Colson – puis elle les chassa. Un à un, elle les rangea dans un coin de sa mémoire, dans une boîte qu'elle pourrait rouvrir plus tard, quand elle aurait la force d'y faire face.
Pour l'instant, il y avait le soleil, la mer, et la présence solide de Julien à ses côtés.
C'était suffisant.
Pour aujourd'hui, c'était plus que suffisant.
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