Zone Rouge
Lire le chapitre 30: Missing Colleague Found
La pluie battait les vitres du petit café du port quand le téléphone d'Elise vibra enfin. Un numéro masqué. Elle échangea un regard avec Julien, assis en face d'elle, une tasse de café refroidi entre les mains.
— Décroche, murmura-t-il.
Elle glissa le pouce sur l'écran.
— Elise ?
La voix était rauque, brisée. Mais reconnaissable.
— Pierre ?
Un silence. Puis un souffle.
— Il faut que tu viennes. Seul. Je suis à Nice, à l'hôtel Negresco, chambre 412. Je… je te dois des explications.
La communication se coupa.
Julien fronça les sourcils.
— C'était lui ?
— Oui. Il veut me voir seule.
— Pas question. Après tout ce que Brandt a fait ?
Elise secoua la tête, déjà debout, attrapant sa veste trempée.
— Pierre ne m'a jamais trahie. Il a disparu juste après qu'Ashby m'ait nommée. Whitmore et Colson étaient déjà démasqués. Pierre n'a rien à voir avec eux, sinon il serait resté pour se faire passer pour une victime. Sa disparition était réelle.
— Ou c'est ce qu'il veut que tu penses.
Elle se pencha et l'embrassa brièvement.
— Si c'est un piège, tu seras à deux heures de route. J'aurai le temps de te faire un signe.
Julien ne semblait pas convaincu, mais il savait qu'il ne la ferait pas changer d'avis. Il sortit son téléphone.
— Je préviens Ashby. Et si tu n'as pas donné de nouvelles dans trois heures, j'envoie la cavalerie.
L'hôtel Negresco sentait le luxe ancien, le marbre et le cuir patiné par des décennies de clients fortunés. Elise frappa trois coups à la porte de la chambre 412.
La porte s'ouvrit à peine, une chaîne de sécurité tendue. Un œil sombre, cerné, l'examina.
— Tu es seule ?
— Seule, Pierre. Laisse-moi entrer.
La porte se referma, puis s'ouvrit complètement. Pierre Lebrun avait perdu du poids, au moins cinq kilos. Son visage autrefois poupin était creusé, sa barbe mal taillée, et ses vêtements — un pull trop grand, un jean froissé — semblaient avoir été achetés en urgence dans une supérette de gare.
La chambre était en désordre. Des documents éparpillés sur le lit, un ordinateur portable allumé, des cannettes d'énergie vides.
Elise referma la porte derrière elle.
— Tu as une drôle de façon de prendre des vacances.
Pierre laissa échapper un rire amer.
— Des vacances. Ouais. C'est ça.
Il s'assit lourdement sur le bord du lit, passant une main sur son visage.
— C'est Colson qui m'a menacé. La veille de l'audience. Il a dit qu'il avait des photos de ma sœur, des photos compromettantes. Que si je témoignais ou si je revenais vers l'équipe, il les enverrait à la presse et à ma famille. J'ai paniqué. J'ai pris mes économies et je me suis planqué.
Elise resta debout, les bras croisés.
— Pourquoi m'avoir appelée maintenant ?
Pierre releva la tête. Ses yeux étaient rouges, mais résolus.
— Parce que j'ai appris qu'il avait été démasqué. Que tu avais trouvé la preuve. Mais surtout…
Il attrapa une clé USB posée sur la table de nuit et la lui tendit.
— Parce qu'il m'a demandé de faire une copie de tes fichiers de développement il y a trois mois. Je refusais. Il savait que j'étais le seul à qui tu faisais confiance pour t'assister sur les simulations. Alors il a envoyé quelqu'un chez moi. Pas pour me menacer personnellement. Pour menacer Louise.
Sa sœur. Elise se souvint des photos que Pierre gardait dans son bureau, d'une jeune femme souriante avec les mêmes yeux écartés que lui.
— Il a dit que si je ne coopérais pas, elle aurait un accident. Une simple chute dans les escaliers. Difficile à prouver.
Elise sentit la colère monter.
— Et tu n'en as pas parlé à la FIA ? À Whitmore ?
— Whitmore était déjà dans le coup avec Brandt, tu l'as prouvé. Et à qui j'allais m'adresser ? Colson était le délégué des pilotes, respecté, au-dessus de tout soupçon.
Il désigna la clé USB.
— Mais je suis resté discret. Chaque fois qu'il me demandait des fichiers, je lui en donnais une version modifiée — des paramètres légèrement faussés, des données quasiment identiques mais pas tout à fait justes. Assez pour le convaincre sans faire échouer ton vrai développement.
Il prit une inspiration.
— Mais j'ai gardé des preuves. Des enregistrements de nos conversations. Les messages. Les transferts de compte bancaire qu'il m'a obligé à accepter pour rendre la trahison crédible. Tout est là.
Elise resta un instant silencieuse. Les pièces du puzzle s'assemblaient derrière ses yeux, rapides comme un changement de pneus en deux secondes et demie.
— Tu lui as donné de fausses données ?
— Oui. Et regarde ce qui s'est passé à Silverstone. Leur voiture était meilleure que la nôtre au début de saison, mais elle était construite sur des données qui n'étaient pas exactement les tiennes. L'écart s'est réduit à mesure que nous avons modifié les corrélations.
Il se leva, vacilla légèrement, puis planta son regard dans le sien.
— Tu sais ce que ça veut dire ? Ta stratégie à Austin est encore viable. Ils n'ont jamais eu le vrai package aéro.
La fiche de développement qu'elle avait mise en place — celle qui devait prouver la victoire — n'avait pas été entièrement compromise. Elise sentit un poids énorme se soulever de sa poitrine.
— Pourquoi maintenant, Pierre ?
Parce que ce matin, j'ai vu l'avis de recherche de Colson publié par la FIA. Il est en détention provisoire en attendant l'audience formelle. Brandt est surveillé. Il n'a plus les moyens de faire du mal à Louise.
Sa voix se brisa.
— Et parce que je ne peux plus me cacher. Je me suis dégonflé, Elise. Je t'ai laissée porter ça toute seule. Alain est mort à cause de ces gens, et moi j'étais planqué dans un Ibis Budget à Vintimille en bouffant des sandwichs triangles.
Elise s'approcha. Elle aurait pu lui en vouloir. Elle aurait pu hurler. Mais elle voyait dans ses yeux la même douleur qui la rongeait depuis des semaines.
— Tu as agi pour protéger ta sœur. N'importe qui d'entre nous aurait fait pareil.
Pierre la regarda, incrédule.
— Tu me reprends ?
— Tu étais l'un des meilleurs ingénieurs de l'équipe avant tout ça. Tu peux l'être à nouveau.
Elle s'assit près de lui, sur le lit.
— Mais on va déposer cette clé USB entre les mains des représentants de la FIA aujourd'hui. Et tu vas témoigner à l'audience formelle de Colson.
Pierre hocha la tête, les mâchoires serrées.
— J'ai écrit une déclaration complète. Toute la chronologie. Chaque demande de Colson, chaque pression, chaque menace.
Il marqua une pause.
— Il y a un autre truc. Quelque chose que Colson a dit un soir, après quelques verres. Il était sûr que jamais personne ne le démasquerait parce que Brandt avait un plan plus gros que la simple fuite de données. Un plan pour Austin. Quelque chose qui te visait personnellement.
Le cœur d'Elise ralentit.
— Quoi ?
— Je ne sais pas. Il n'a jamais précisé. Mais il a mentionné un nom. Un mécanicien que Brandt avait placé dans notre équipe il y a deux saisons. Quelqu'un d'autre que Whitmore. Quelqu'un qui attendait.
Il sortit son téléphone et fit défiler des notes.
— « Le contrôleur ». C'est comme ça qu'il l'appelait. Un homme discret, invisible au box, qui gardait un œil sur les données de télémétrie en temps réel.
Elise sentit un frisson glacé parcourir son échine. L'accès anonyme à ses fichiers des dernières semaines. Les données qui semblaient fuiter malgré ses réparations du système.
— Le contrôleur est toujours là, murmura-t-elle.
Pierre acquiesça gravement.
— C'est pour ça qu'il fallait que je te voie seuls. Pas de téléphone, pas de messages. Et c'est pour ça que tu dois faire attention. Colson n'est plus actif, mais Brandt a peut-être déjà activé son agent dans l'ombre.
Elise se leva, le cerveau tournant déjà à pleine vitesse. Elle attrapa son téléphone et composa le numéro de Julien.
— Il est sain et sauf. Je t'envoie la localisation.
Elle raccrocha et se tourna vers Pierre.
— On va déposer ça à la FIA. Ensuite, je te ramène à l'usine. Des équipes de sécurité vont devoir auditer tout le personnel. Mais pour ça, on a besoin d'un front uni.
Pierre froissa le bord de son pull.
— Tu es sûre ? Après ce que j'ai fait — ou plutôt ce que je n'ai pas fait — tu me fais encore confiance ?
Elise soutint son regard. Derrière elle, la pluie ruisselait sur les toits de Nice. Quelque part au loin, une sirène hurlait. Un rappel que le monde ne s'arrêtait jamais de tourner, même quand sa vie à elle semblait suspendue dans un équilibre précaire.
— Tu as eu peur. Tu as fait un choix. Nous avons tous fait des choix que nous regrettons.
Elle pensa à Alain. À sa mort. À sa propre culpabilité.
— Mais ça ne définit pas qui tu es. Ce qui te définit, c'est ce que tu fais à partir de maintenant.
Pierre se leva, épousseta son pull d'un geste nerveux.
— Allons finir ça.
Ils sortirent dans la lumière grise de l'après-midi. Une voiture noire attendait, moteur allumé. Julien était au volant, visage fermé, mais son regard s'adoucit quand il vit Elise monter dans la voiture.
Elle se retourna vers Pierre.
— Un détail. Le contrôleur. Tu as une idée de qui c'est ? Un moustachu ? Un homme âgé ?
Pierre secoua la tête, le front plissé.
— Non. Colson disait toujours « il », mais il riait chaque fois, comme s'il y avait une blague là-dedans.
Il marqua une pause.
— Une fois, il a dit : « Le contrôleur, il a le meilleur des masques. Personne ne soupçonnerait jamais une femme de ce genre de choses. »
Elise se figea. Une femme.
Le puzzle venait de changer de forme. Et la menace s'était brusquement rapprochée.
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