Zone Rouge
Lire le chapitre 32: Collision Course
Le dernier tour. Le compteur de télémétrie défilait dans un flot de chiffres que son cerveau traitait à la vitesse de la lumière. Elise avait coupé la radio. Elle ne pouvait pas entendre la voix de Julien, le souffle court, le crissement des pneus. Toute la stratégie, tout le bluff, toute la douleur de l'année se réduisaient à ce moment pur, à ce calcul froid.
Derrière eux, à l'écran, elle voyait la flèche rouge de Roussel se rapprocher de la flèche bleue de Julien. Un demi-seconde. Quatre dixièmes. Le DRS était ouvert sur la ligne droite, mais Julien avait bien placé sa voiture à la corde dans la chicane précédente, gardant une ligne parfaite pour la sortie. Le championnat se jouait à quelques dixièmes.
« Il va tenter une attaque à l'épingle, murmura-t-elle, mais elle ne savait pas si elle parlait à l'air ou à ses cartes.
Le virage n°8, célèbre pour ses pièges. Dans le briefing, ce matin — avant que le monde ne semble s'écrouler — elle avait dessiné une ligne sur le papier, une trajectoire en arc élargi que personne n'avait osé essayer en course, un pari sur la stabilité de la suspension arrière. Julien l'avait regardée, avait haussé un sourcil, puis avait souri.
« Tu veux que je danse sur le fil.
— Je veux que tu survives.
Il avait pris la ligne. Il avait pris son risque.
Dans le virage n°7, la voiture de Julien zigzagua pour un bref instant sous l'aspiration de Roussel, l'arrière qui chassait. De son box, Elise retint son souffle, les mains agrippées au mur de consoles. Un centimètre. C'est tout ce qui les séparait de la glissière de sécurité, du mur de pneus, de la fin de tout.
Roussel se jeta à l'intérieur, aileron avant dans la roue arrière de Julien. Le bruit de l'impact, même à travers les écouteurs, était un craquement déchirant. Elise vit la voiture de Roussel se soulever, le nez gauche qui se brisait, un essieu qui se tordait. Julien maintint la trajectoire, mais la violence du choc le poussa vers l'extérieur du virage, vers le bord de la piste, là où l'herbe verte commençait et où adhérence et rêve se noyaient dans la terre.
« Tourne, tourne, tourne, implora-t-elle, une prière païenne à la mécanique, à la friction, à tout ce qu'elle pouvait supplier.
Au lieu de laisser la voiture le porter à l'extérieur, il fit ce qu'ils avaient répété. Le dévers du virage était plus généreux sur le flanc. Sa ligne — cette ligne impossible dessinée à 4 heures du matin devant un café froid — l'amenait à raser le vibreur extérieur, un accélérateur placé à la perfection, la voiture qui se pliait sur ses amortisseurs comme une athlète dans un ultime effort.
Julien l'a sorti. Par un cheveu. Il maintenait la voiture juste à côté de la piste, les roues dans l'herbe tondue, un nuage de poussière dans son sillage, puis il l'a ramenée avec une violence qui a fait vibrer le châssis. Roussel était mort dans le virage, le nez planté dans le mur de pneus, la course finie.
En face de la ligne. Droit, net.
« VICTOIRES, VISIBLE DANS LES STATISTIQUES.
Elise resta figée. Le silence dans son casque était total — un sarcophage d'ouate. Le rugissement du public lui parvenait comme un son venu d'un autre monde, la couleur des drapeaux à damier défilant en un flou blanc et noir. Puis le circuit se déchaîna. Les membres de l'équipe se jetèrent sur elle, une vague de corps, de casques retirés, de hurlements de joie.
Elle se débattit pour se libérer, une dernière bouteille de champagne au loin déjà ouverte par un ingénieur survolté, des embrassades qui la soulevaient du sol. Mais elle avait les yeux rivés sur un point : la voiture bleue qui ralenti dans le tour d'honneur, le casque qui se virait de la monoplace, ce visage qu'elle connaissait par cœur même à cent mètres de distance.
Il courut vers elle, pas comme un pilote aux yeux du monde, mais comme un homme qui se précipitait vers un point fixe dans un chaos. Casque sous le bras, combinaison à moitié zippée, il la rejoignit sous une pluie de confettis et de cris. Il ne dit rien. Il la prit simplement dans ses bras, la serrant si fort qu'elle sentit les coutures de sa combinaison contre sa joue.
« Tu m'as écouté à la radio ? À la fin ? demanda-t-elle, la voix étranglée. La ligne...
Il la reposa au sol, tenant son visage entre ses mains gantées.
« Je t'ai écoutée, Elise. Je t'écouterai jusqu'au bout. »
Autour d'eux, l'équipe hurlait, explosait, dansait. Luc, Sophie, même le vieux chef mécano qui pleurait sans s'en cacher. Le monde allait les dévorer dans une seconde, les écraser sous les interviews, les félicitations, les pressions. Mais pendant trois secondes — trois secondes éternelles — il n'y avait qu'eux deux, perdus au sommet de ce rêve impossible, un champion du monde dans les bras de la femme qu'il avait appris à croire.
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