Zone Rouge
Lire le chapitre 33: Championship High
Le soleil d'Abu Dhabi s'accrochait encore à l'horizon, mais l'air vibrait déjà du cri des moteurs réduits au silence. La ligne d'arrivée, encore fumante de gomme, devenait une scène de chaos joyeux. Des mécaniciens en bleu Scuderia Voss se jetaient dans les bras les uns des autres, des larmes traçant des sillons dans la poussière de carbone sur leurs joues.
Elise Moreau était restée figée au mur des stands, son casque audio autour du cou, les écouteurs encore tièdes des communications fiévreuses de la dernière heure. Ses mains tremblaient. Pas de peur — d'une libération si complète qu'elle n'avait pas de nom.
Julien avait sauté de la monoplace avant même que l'équipe ne l'ait rejointe. Il avait arraché son casque, ses cheveux blonds trempés de sueur collés sur son front, et il cherchait quelqu'un du regard. Un photographe le croisa, une caméra braquée sur lui, mais il l'écarta d'un geste presque brusque.
Il la trouva. Ses yeux bleus, délavés par le soleil couchant, se verrouillèrent sur elle.
— Elise !
La foule de mécaniciens s'écarta instinctivement. Il traversa la ligne des stands, ses bottes crissant sur le bitume chaud, et il la prit dans ses bras sans un mot. Le souffle de sa course, le battement de son cœur contre la clavicule d'Elise, l'odeur de carburant et de caoutchouc brûlé qui imprégnait son cuir — tout cela la submergea une seconde, un étourdissement bien doux.
— On l'a fait, murmura-t-il contre ses cheveux. *Tu* l'as fait.
Elle voulut répondre, mais sa gorge se serra. Elle se contenta de le tenir, ses doigts s'enfonçant dans le tissu de sa combinaison, et pour la première fois depuis des mois, elle respira sans compter les tours.
Autour d'eux, les flashs crépitaient. Des cris. Des célébrations. Le directeur d'équipe hurlait quelque chose dans sa radio, un sponsor criait de joie, mais tout cela semblait arriver de l'autre côté d'une vitre.
Julien relâcha son étreinte, mais garda ses mains sur ses épaules. Son visage était transformé. Toute la tension nerveuse des dernières semaines, toute la méfiance qu'elle avait apprise à lire dans ses yeux avant chaque course, tout cela s'était dissipé dans une expression d'enfant émerveillé.
— Viens, dit-il.
— Julien, on ne peut pas — la conférence de presse, le trophée, les journalistes…
— Viens.
Il lui prit la main, et il la tira à travers le chaos. Un steward essaya de l'arrêter, mais Julien lui jeta un mot en italien, quelque chose de rapide et de confiant, et l'homme s'écarta avec un sourire. Ils passèrent derrière le paddock, sous les gradins métalliques, là où l'écho des haut-parleurs devenait sourd et où l'air sentait la bière et le béton chaud.
Il s'arrêta près d'un pylône, hors de vue, le soleil couchant dessinant des ombres longues sur le sol.
— Je sais qu'il y a des choses en suspens, commença-t-il. La contrôleuse. Pierre. L'avenir de l'équipe. Mais il faut que je te dise quelque chose avant que tout cela ne nous submerge.
Elise croisa ses bras, un geste réflexe d'autoprotection. L'adrénaline du podium commençait à retomber, laissant place à une fatigue profonde, presque douloureuse.
— Quoi ?
Julien passa une main dans ses cheveux, un geste de gêne qu'elle ne lui connaissait pas.
— Ce jour-là. La première fois, à Monaco. Quand tu m'as présenté ton plan de développement et que je t'ai dit que tu étais une ingénieure de simulation qui n'avait aucune idée de ce que c'était que de piloter une vraie voiture dans de vraies conditions.
Elle sentit son estomac se serrer. Le souvenir de l'humiliation — cent têtes qui se détournent, des murmures étouffés, le sourire narquois de Brandt dans le fond de la salle — était encore en elle, un hameçon planté profond.
— Pourquoi me reparler de ça maintenant ?
— Parce que c'était l'erreur la plus stupide de ma carrière. Pas le dépassement de Suzuka. Pas la sortie de piste de Bakou. Ça. Ce que je t'ai dit. Et je l'ai su dès que tu as posé les premiers chiffres sur la table, mais j'étais trop fier pour l'admettre.
Il recula d'un pas, comme pour encaisser lui-même l'aveu.
— Tu m'as demandé de te faire confiance. Et je t'ai jeté tes diplômes à la figure. Tu aurais eu toutes les raisons de fuir, de prendre un autre poste, de laisser une autre ingénieure gérer mes conneries. Mais tu es restée. Et tu m'as rendu meilleur que je ne le méritais.
Elise sentit les larmes monter. Elle cligna des yeux plusieurs fois, les refoulant.
— Tu as rendu ma stratégie possible, dit-elle, la voix éraillée. J'ai eu besoin de toi pour oser. Tu n'étais pas simplement un pilote qui exécutait des consignes.
— Non, dit-il en souriant. Je suis le pilote qui t'a insultée, qui a failli tout perdre à cause de son orgueil, et qui a fini par te supplier de prendre les rênes de ma carrière. C'est bien ça ?
Elle rit, malgré elle, un rire brisé qui lui échappa.
— À peu près.
Il prit ses deux mains dans les siennes. Ses paumes étaient calleuses, familières — des mains qui serraient un volant à 300 kilomètres-heure, des mains qui la tenaient maintenant comme on tient une certitude.
— Je veux que tu sois mon ingénieur de course permanent. Pas pour quelques courses. Pas pour un championnat. Pour toute ma carrière. Je signerai n'importe quel contrat que tu mettras devant moi, je suivrai toutes les stratégies que tu calculeras, je fermerai ma gueule quand tu me diras de fermer ma gueule —
— Jamais, le coupa-t-elle.
— J'ai dit que j'essaierais.
Elle baissa les yeux sur leurs mains entrelacées, puis les releva sur son visage. Le soleil couchant faisait danser des reflets cuivrés dans ses yeux. Il semblait vulnérable — un pilote champion du monde debout dans la poussière du parc fermé, demandant à une ingénieure de rester.
— Oui, dit-elle. Je reste. Je resterai tant que tu ne me laisseras pas tomber.
— Jamais, dit-il gravement.
Un cri retentit de l'autre côté des gradins. Un coordinateur d'équipe hurlait leur nom.
— Il faut y aller, dit Elise.
— Encore une seconde.
Il se pencha et l'embrassa. Pas un baiser prudent volé sous les projecteurs — un baiser décidé, profond, une déclaration plus éloquente que tous les aveux qu'il venait de murmurer. Elle se laissa aller, une main plaquée contre sa nuque, les derniers rayons du soleil brûlant doucement sa peau.
Quand ils se séparèrent, il avait un sourire maladroit, presque contrit.
— Ma réputation, dit-elle en haussant un sourcil.
— Ta réputation sera ce que tu en feras, dit-il. Et moi, je serai le type à côté de toi quand tu la bâtiras.
Ils revinrent au paddock main dans la main. Les photographes se précipitèrent — deux flashs, trois, dix — et Elise sentit la main de Julien se resserrer brièvement sur la sienne.
Ils n'avaient pas besoin de parler pour s'accorder. C'était une communication nouvelle, sans radio, sans télémétrie, juste l'écho tranquille de la confiance.
Des heures plus tard, après la conférence de presse, après les interviews, après que le trophée eut été soulevé et reposé, après que les derniers mécaniciens furent rentrés à l'hôtel, Elise se tenait seule sur la terrasse du paddock. Le complexe scintillait sous les lumières artificielles, déjà en cours de démontage. Le désert, immense et silencieux, s'étendait de tous côtés.
Derrière elle, des pas légers sur les dalles.
Julien s'arrêta à sa hauteur, les bras appuyés sur la balustrade.
— Tu ne dors pas.
— Je n'arrive pas à me reposer, dit-elle. Mon cerveau continue de tourner. Les données. La contrôleuse. Ce qui vient ensuite.
— Marseille, dit-il doucement. Austin. Les essais de pré-saison. Les nouveaux règlements. La voiture à développer.
— Et l'équipe à reconstruire. Le directeur technique qui va probablement partir. Les sponsors qui vont vouloir négocier maintenant que tu as le titre.
— Et nous, dit-il. On commence par là.
Elle se tourna vers lui. Le vent du désert soulevait ses cheveux sombres, et pour la première fois depuis des mois, elle vit un avenir où elle n'aurait pas à se battre seule.
— On commence par nous, répéta-t-elle doucement. Puis le reste suivra.
Il tendit la main. Elle la prit.
Ensemble, ils regardèrent le désert scintiller sous les étoiles, et pour la première fois depuis le début de cette saison impossible, aucun des deux ne regardait derrière lui.
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