Zone Rouge
Lire le chapitre 34: Future Plans
Un mois s'était écoulé depuis Abu Dhabi. La pluie battait les vitres du restaurant perché au-dessus du port de Monaco, transformant les yachts en silhouettes fantômes. Elise Moreau fixait la flûte de champagne que le serveur venait de déposer devant elle, mais ses pensées étaient ailleurs — dans le bureau de Maranello où, trois heures plus tôt, elle avait signé son contrat de directrice technique.
— Tu n'as pas l'air d'une femme qui vient d'être promue, dit Julien en s'asseyant en face d'elle.
Il portait un blazer bleu nuit qu'elle ne lui avait jamais vu. Ses cheveux étaient encore humides de la course à pied qu'il avait faite le matin même, le long du circuit. La pluie ne l'avait pas arrêté. Elle ne l'arrêtait jamais.
— J'essaie encore de comprendre comment c'est arrivé.
— Comment c'est arrivé ? Tu as passé dix ans à construire des stratégies qui défient la logique. Tu as démasqué un sabotage industriel. Tu as transformé une voiture moyenne en machine de championnat. Le conseil d'administration n'avait pas le choix.
— Ils auraient pu choisir quelqu'un avec plus d'expérience.
Julien secoua la tête, un sourire naissant aux lèvres.
— Tu te souviens de ce qu'on m'a dit la première fois que je t'ai vue arriver dans le garage ? Que tu étais trop jeune, trop discrète, trop calculatrice pour comprendre la course. Trois ans plus tard, tu es la seule personne que je laisse toucher à ma voiture.
Elise baissa les yeux sur la nappe blanche. Les mots de Julien avaient le pouvoir étrange de la déstabiliser davantage que les critiques les plus acerbes.
— C'était il y a quatre ans, pas trois.
— Quatre ans. Le temps passe vite quand on arrête de se mentir.
Elle releva la tête. Sous la lumière tamisée du restaurant, le visage de Julien avait perdu cette tension permanente qu'elle y avait vue pendant la saison. Il semblait presque léger.
— On aurait dit que tu avais quelque chose à me dire, insista-t-elle.
Julien se racla la gorge. Il sortit de sa poche intérieure un petit écrin de velours noir qu'il posa sur la table, sans le pousser vers elle.
— Le directeur technique de l'équipe — l'équipe que nous sommes en train de construire — devra peut-être déménager son bureau. S'installer ailleurs. Peut-être juste à côté de la piscine d'une villa que j'ai visitée hier, sur les hauteurs de Roquebrune.
Elise regarda l'écrin. Puis Julien. Puis l'écrin de nouveau.
— Tu envisages de m'embaucher comme voisine ?
— Non, dit-il en ouvrant la boîte. Comme femme.
Le diamant capta une fraction de lumière et la renvoya en éclats dorés. Elise resta immobile, le souffle court. L'anneau était simple — une pierre ovale sur un fin bandeau de platine. Pas de fioritures. Pas d'excès.
— Julien...
— Je sais ce que tu vas dire. C'est trop tôt. On a traversé trop de choses. Je t'ai douté publiquement. Je t'ai fait du mal. Mais je sais aussi que je n'ai jamais été aussi intact que depuis que tu as pris ma radio. Et je ne parle pas des victoires.
Elise sentit une pression derrière ses yeux. Elle cligna une fois, deux fois, mais les larmes s'accumulèrent quand même.
— C'est ici, dit-elle doucement.
Julien fronça les sourcils.
— Quoi donc ?
— Cet endroit. Ce restaurant. Tu te souviens de la première fois qu'on y est venus ?
Le regard de Julien balaya la salle, les tables éparses, les éclairages tamisés. Puis il laissa échapper un rire grave.
— Le dîner de présentation de la saison. Tu m'avais dit que ma ligne de course dans le virage 6 était trop conventionnelle pour gagner le championnat.
— Et tu m'avais répondu que la seule chose qu'une femme pouvait savoir sur ce virage était comment le rater en beauté.
Julien grimaça.
— Je méritais une claque ce soir-là.
— Tu méritais pire. Mais je t'ai affronté plutôt que de te fuir. Et regarde où on en est.
Elle étendit la main. Ses doigts tremblaient légèrement — un tremblement nerveux qu'elle ne parvenait plus à contrôler depuis la course d'Abu Dhabi. Julien sortit l'anneau de sa boîte et le glissa sur son annulaire.
— Alors ? demanda-t-il, une lueur d'inquiétude dans les yeux.
— Alors oui. Bien sûr que oui.
Il se pencha au-dessus de la table et l'embrassa. Le baiser goûtait la pluie et le sel de la mer et quelque chose de doux qu'elle ne put identifier — peut-être simplement la certitude d'être enfin regardée par quelqu'un qui la voyait entièrement.
Quand ils se séparèrent, le serveur avait discrètement disparu. Elise contempla la bague à son doigt.
— Une villa à Roquebrune ?
— Avec vue sur la mer. Un garage pour quatre voitures. Et un bureau qui donnerait sur la falaise, si tu veux dessiner tes stratégies avec le soleil levant.
— Tu as pensé à tout.
— J'ai pensé à nous, corrigea-t-il. Et à ce qu'on va construire maintenant que la saison est finie.
Elise se redressa. Des plans commençaient à se former dans son esprit, des dessins d'organigrammes, des listes de priorités.
— Le conseil m'a donné un budget de développement pour l'année prochaine. Mais si on veut notre propre équipe, il faudra autre chose qu'un budget. Il faudra une structure.
Julien la regarda avec une expression qu'elle ne savait pas encore déchiffrer — un mélange d'admiration et d'amusement.
— C'est ce que je préfère chez toi, Elise. On vient de se fiancer, on est assis dans le restaurant où on s'est détestés pour la première fois, et tu es déjà en train de calculer les coûts d'opération d'une nouvelle écurie.
— La saison prochaine commence dans quatre mois. Les essais hivernaux sont dans dix semaines. Tu comptes attendre que le championnat commence pour réfléchir ?
Il rit. Vrai rire, profond, qui fit vibrer sa poitrine.
— Non. J'ai déjà commencé à planifier de mon côté.
Il sortit son téléphone et lui montra une esquisse — un logo épuré, un cheval rouge stylisé sur fond noir, avec deux lignes argentées qui convergeaient vers un point unique.
— J'ai parlé à quelques investisseurs. Discrets. Des gens du sport, pas de la politique. Ils croient au projet d'un pilote-champion qui deviendrait copropriétaire de sa propre équipe.
Elise prit le téléphone. Ses doigts effleurèrent l'écran, agrandissant le logo.
— Et quel serait le nom ?
— C'est pour ça que je t'ai amenée ici, dit-il en reprenant le téléphone. Je ne voulais pas te le demander dans un garage, entouré de mécaniciens et de capteurs de pression. Le nom, la structure, les premiers choix techniques — tout ça, c'est ton territoire.
Il marqua une pause.
— Mais j'ai une idée. Moreau-Lefèvre Racing. Ça te va ?
Elise sentit quelque chose se dénouer dans sa poitrine. Pendant des années, elle avait lutté pour que son nom soit prononcé avec respect dans les paddocks. Maintenant, il allait être peint sur une voiture de course.
— Ça me va, dit-elle. Mais Lefèvre en premier ? Ou Moreau ? L'ordre doit être réfléchi.
— Je m'en fiche de l'ordre. Je veux juste qu'il soit ensemble.
Elle baissa les yeux vers la bague. Puis vers l'homme qui avait douté d'elle, l'avait affrontée, l'avait vaincue et avait fini par lui faire confiance.
— Ensemble, répéta-t-elle. Équipe Moreau-Lefèvre. Avec toi comme pilote et moi comme directrice technique.
— Et on gagne, ajouta-t-il simplement.
— Et on gagne.
Dehors, la pluie redoubla. Mais à l'intérieur du restaurant, la lumière était chaude et dorée, et l'avenir se dessinait avec une clarté désarmante.
Plus tard, alors qu'ils marchaient le long du port sous un parapluie volé au restaurant, Elise s'arrêta. Elle se tourna vers la mer agitée, vers les bômes des voiliers qui claquaient sous le vent.
— Tu te souviens de la première course ici ? murmura-t-elle.
— Monaco, l'année où je t'ai sous-estimée. Le virage 6.
— Non. La première fois que j'ai vu ce port, c'était à la télévision, à Douai, dans le salon de ma mère. J'avais huit ans. Je regardais les mécaniciens changer les pneus et je me suis dit que je voulais faire partie de cette monde-là. Ma mère m'a dit que c'était un rêve d'homme.
Julien resserra son bras autour de ses épaules.
— Elle a changé d'avis ?
— Elle est morte avant que je le lui prouve. Mais aujourd'hui, je le prouve pour nous deux.
Ils restèrent un moment sans parler, écoutant la houle s'écraser contre les quais. Puis Julien l'entraîna vers la voiture de location.
— On rentre à la villa ? demanda-t-il.
— Oui. J'ai des plans d'ingénierie à établir.
— Ce soir ?
— La saison commence dans quatre mois.
Il lui prit la main, la porta à ses lèvres et embrassa ses doigts, s'attardant sur la bague neuve.
— Tu n'as pas changé, Elise. Toujours en avance sur le monde.
— Et toi tu apprends enfin à suivre, répondit-elle avec le sourire rare qui ne fissurait que lorsqu'elle était vraiment heureuse.
Ils s'éloignèrent dans la pluie, serrés l'un contre l'autre, et derrière eux le port de Monaco scintillait comme un pressentiment de toutes les victoires à venir.
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