Blanc Total
Lire le chapitre 10: The Locked Room
Le silence du chalet était un poids sur les épaules de Luc. Dehors, le vent sifflait contre les murs comme une bête affamée, mais à l'intérieur, l'immobilité après l'avalanche secondaire était presque pire que le chaos. Les autres étaient rassemblés dans le salon près du poêle — Viktor et Pierre tenus à l'écart par la présence de Margot entre eux, Henri recroquevillé dans un fauteuil, les yeux perdus, Claire qui faisait tourner un verre vide entre ses doigts.
Luc avait attendu que les murmures s'estompent. Il avait proposé de vérifier la solidité des poutres du couloir ouest, prétexte mince mais accepté sans discussion. Personne ne voulait l'accompagner. Tant mieux.
Le couloir était plongé dans l'obscurité, à l'exception de la lueur tremblante d'une bougie qu'il avait apportée de sa poche. Il avançait à pas mesurés, la mémoire des lieux gravée dans ses jambes. Porte de la cuisine. Porte de la réserve. Le réduit des skis. Et puis, au bout, l'office.
La porte était entrouverte. Le briquet qu'il avait coincé dans la serrure tenait toujours, mais quelqu'un avait poussé le battant depuis l'intérieur pour laisser un passage d'une quinzaine de centimètres. Luc s'arrêta, le souffle court, et tendit l'oreille.
Rien. Que le ronronnement lointain du générateur et le grattement du vent sur les volets.
Il poussa la porte lentement, le bois gémissant comme s'il protestait contre l'intrusion. La pièce était exiguë — trois mètres sur trois à peine — et sentait le renfermé, le vieux papier et la cendre froide. La bougie de Luc révéla le désordre : une table en chêne massif, un fauteuil de bureau en cuir craquelé, des étagères poussiéreuses. Mais surtout, sur la table, un poste de radio VHF trônait comme un monument funéraire.
Il s'en approcha, posa la bougie sur un cendrier, et inspira profondément.
L'appareil était un Icom IC-718, un modèle plus puissant que ce qu'on gardait habituellement dans un chalet privé. Ses connecteurs étaient intacts, mais Luc suivit le câble d'antenne du regard : il avait été sectionné net, à quelques centimètres du boîtier, la lame ayant laissé une entaille propre dans le plastique isolant. À côté, un téléphone satellite Thuraya gisait à moitié dissimulé sous des papiers, sa batterie arrachée et jetée dans un coin.
Luc laissa échapper un long souffle. Une radio. Un satphone. Quelqu'un avait délibérément coupé les deux seuls moyens de communication du chalet, et pas avec l'habileté d'un amateur — fiche de la baie de distribution principale retirée, la batterie du satphone extraite sans endommager le connecteur. Un travail soigné. Professionnel.
Il éclaira les étagères. Des classeurs de comptabilité, des factures de livraison de vin, des registres de réservation. Rien de plus moderne que l'époque où Alois Fischer tenait les lieux. Les documents portaient sa signature dans la précision maniaque de ses annotations marginales, minuscules et nettes comme des fourmis.
Une odeur de cendre flottait encore. Luc se pencha et découvrit dans le foyer de la petite cheminée murale un tas de cendres froides et, à son bord, la moitié d'une photographie cornée par la chaleur mais encore intacte.
Il la ramassa délicatement, entre deux doigts, comme s'il s'agissait d'une preuve sur une scène de crime.
Deux hommes, assis côte à côte sur le capot d'une vieille 4L enneigée. Le premier, Henri Vernet — plus jeune de dix ans, le sourire facile, une écharpe en cachemire négligemment drapée sur l'épaule. Le second était inconnu de Luc : visage anguleux, mâchoire carrée, regard dur sous une toque de fourrure. Il tenait un fusil de chasse en travers des genoux, sans ostentation, comme s'il transportait un attaché-case.
Au dos, une inscription au stylo, d'une écriture qui ressemblait à celle de Fischer sur les registres : *Val des Arches, janvier 02.*
Luc retourna la photo. Les flammes avaient rongé le côté gauche, dévorant ce qui aurait pu être une date ou un nom. Il glissa le cliché dans la poche intérieure de sa veste, contre son cœur, sans réfléchir.
Il allait ressortir lorsqu'il remarqua un tiroir du bureau entrouvert. Il le tira entièrement. Vide — à l'exception d'un simple badge d'accès cartonné, bleu délavé, frappé du logo d'une société qu'il connaissait bien : *Mercier-Guilde, Chamonix.*
L'entreprise de guides dans laquelle Fischer avait travaillé avant de venir ici. Le badge portait encore une photographie plastifiée — celle de l'homme anguleux de la photo, cette fois en gilet technique et casque de cascade. Luc le retourna. *Nom : K. Lévy. Fonction : Chef de sécurité, Nivologie.*
Luc resta un long moment immobile, la carte entre les doigts. Pourquoi la photographie de Fischer et de cet inconnu avait-elle été brûlée ? Pourquoi le badge était-il resté dans ce tiroir, comme une pièce que quelqu'un avait oublié de détruire ?
Un craquement dans le couloir le fit sursauter.
Il éteignit aussitôt la bougie d'une pincée de doigts, laissa la pièce retomber dans le noir, et colla son oreille contre le battant. Des pas. Légers, mais pressés, qui s'arrêtèrent à quelques mètres de la porte. Luc retint son souffle. Le silence s'étira.
Puis la porte de la réserve à skis claqua. Les pas repartirent, vite, étouffés par la moquette du couloir.
Luc attendit encore une minute, le cœur battant trop fort contre ses côtes. Il entrouvrit la porte d'un centimètre, jeta un œil — le couloir était désert. Seule l'ombre tremblante d'une des lampes torches posées aux intersections éclairait faiblement le sol.
Il sortit de l'office, la photo dans sa poche, le badge contre sa poitrine. L'air froid du couloir lui sembla étrangement réconfortant après l'atmosphère confinée de la pièce. Il remit en place le briquet dans la serrure, s'assurant que la porte restait entrouverte, comme il l'avait trouvée.
Quand il revint dans le salon, le visage impassible, il vit que la dynamique avait changé. Henri s'était levé, rouge de colère, et Viktor lui faisait face, les poings serrés. Margot s'interposait, mais Luc vit que même elle commençait à fatiguer — ses épaules affaissées, son regard fuyant, son pouls battant visible à la tempe.
— Le Français nous cache quelque chose depuis le début, cracha Viktor. Il nous fait visiter des caves, vérifier des générateurs, mais jamais il ne parle de cette pièce là-bas.
— Quelle pièce ? demanda Luc d'une voix neutre, en s'approchant.
Pierre, qui était resté près du poêle, désigna le fond du couloir d'un menton tremblant.
— Il a vu une lumière. Juste avant que vous reveniez. Une lampe torche qui bougeait. Henri a dit que c'était lui, qu'il cherchait le placard des boissons, mais vous étiez dans l'office à ce moment-là.
Les regards convergèrent vers Luc. Henri haussa les épaules, trop théâtral pour être honnête.
— Je me suis trompé de porte, c'est tout. Le chalet est grand, et le vin était… ailleurs. Rien de plus.
Luc le dévisagea, pesant chacun de ses mots. Sur sa poitrine, la carte plastifiée de K. Lévy semblait peser plus lourd que le plomb.
— L'office du fond ? dit-il lentement, choisissant ses mots. Elle était fermée à clé depuis mon arrivée. Si Henri dit qu'il l'a ouverte par erreur, pourquoi était-elle déverrouillée ? Et pourquoi quelqu'un a-t-il coupé la radio et le téléphone satellite qui se trouvaient à l'intérieur ?
Il y eut un silence si total que Luc entendit le générateur tousser dehors.
Henri blêmit. Personne ne parla.
À cet instant précis, une plainte sourde monta du toit, suivie d'un craquement sec qui sembla traverser tout le chalet. Les murs vibrèrent brièvement. La neige accumulée glissait par plaques le long des pentes du toit, mais ce bruit venait d'ailleurs — plus proche, plus lourd. Luc se raidit instinctivement, la main sur un étai de bois dont la fissure venait de s'élargir de deux millimètres.
— Qu'est-ce que c'était ? murmura Claire.
Luc, les prunelles braquées sur la poutre maîtresse du salon, vit la fissure traverser le grain du bois comme une veine noire.
— Le deuxième étage est en train de céder, dit-il d'une voix plate.
Et, pour la première fois depuis des journées, il n'était pas sûr d'avoir le temps de réparer quoi que ce soit.