Blanc Total
Lire le chapitre 9: Avalanche
Le grondement arriva sans prévenir — pas le fracas d’une détonation, mais un roulement sourd, venu des profondeurs de la montagne, comme si la terre elle-même tirait un souffle trop long avant de le relâcher.
Luc leva la tête. Le plafond trembla, un léger nuage de poussière tomba des poutres. Il était à la cuisine, une tasse de café refroidi dans la main, en train de réfléchir à la note anonyme qu’il avait glissée dans sa poche intérieure.
Puis le chalet entier gémit. Une secousse brutale, suivie d’une autre, plus violente. Les vitres vibrèrent dans leurs châssis, une étagère d’épices bascula, projetant des bocaux qui se brisèrent sur le carrelage.
Des cris montèrent du salon. Luc jeta la tasse dans l’évier et courut.
Le couloir tanguait autour de lui. Le plancher vibrait. Il passa sous le lustre de l’entrée, dont les chaînes grincaient comme des dents serrées, et déboucha dans une scène de confusion. Dominique était accroupie derrière le canapé, les mains sur la tête. Margo et Clémence se tenaient par les bras, figées comme des statues de cire. Viktor avait remonté le col de son manteau et hurlait quelque chose contre le toit, les poings levés vers le plafond, comme si la montagne pouvait l’entendre.
Pierre était adossé au mur, pâle comme la neige au-dehors, son verre de vin vide serré contre sa poitrine, fissuré à la main.
Henri Vernet se tenait debout à côté de la porte du salon. Il ne regardait pas le plafond. Il regardait Luc, calme, accusateur, comme si le séisme portait son nom.
Le grondement s’intensifia une dernière fois, puis mourut. Un silence de plomb s’abattit, plus lourd que le bruit.
De l’extérieur, quelqu’un cria.
Luc ne comprit d’abord pas l’exclamation, mais le regard de Dominique, soudain averti, lui dit tout. Elle se releva d’un bond, courut vers la baie vitrée.
« Luc. »
Il la rejoignit. Le monde extérieur était désormais une mer blanche. L’ouragan de poudreuse et de neige soufflée avait presque entièrement englouti les fenêtres — on ne voyait plus que quelques centimètres de ciel gris, là où une heure plus tôt s’ouvrait la vallée. Des plaques de neige adhéraient aux baies vitrées, comme si une main énorme avait poussé la montagne contre le chalet.
« La petite avalanche, murmura Luc. La pente au-dessus du garage. »
Il laissa Dominique et se tourna vers le groupe. Il fallait les stabiliser. Maintenant.
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Le vestibule nord était une étagère de neige. L’entrée principale s’était effondrée partiellement sous la charge — deux poutres avaient cédé et une masse blanche bloquait maintenant les trois quarts du passage. L’air entrait, glacé, sifflait dans l’interstice, mais la porte était impossible à ouvrir. Les autres sorties du rez-de-chaussée étaient ensevelies jusqu’aux poignées. Les fenêtres du premier étage restaient libres, mais escalader une paroi de verre gelé sans échelle était inenvisageable.
Luc inspecta la fissure dans le mur du salon. Une lézarde fine mais profonde courait de la plinthe au plafond. Rien de structurellement catastrophique — pour l’instant. Mais si la neige continuait d’exercer sa pression, la fissure grandirait.
« On reste ici, lança-t-il. On n’essaie pas de sortir. C’est une coulée secondaire, pas une avalanche générale. Le chalet a été construit pour encaisser ce genre de charge. »
Il ne dit pas ce qu’il pensait : que cette « petite » avalanche n’avait rien de naturel dans son timing, si proche de la première. Que la pente au-dessus du garage était stable depuis quarante-huit heures — il l’avait contrôlée lui-même au télescope. Qu’une coulée secondaire aussi rapide après la première aurait exigé une instabilité de mule.
Ou un déclencheur humain.
« Le chauffage ? demanda Clémence, les bras croisés, la voix tendue.
— Générateur de secours, répondit Luc. Il tourne déjà en autonomie. Le problème, c’est le temps que ça dure. Je vais vérifier le carburant. »
Il fit un inventaire mental. Produits secs suffisants pour deux semaines. Eau : des réserves dans la cave et la neige fondue à volonté, si le générateur continue — les chaudières électriques étaient reliées au même réseau. En cas de panne prolongée, on pouvait encore fondre la neige au feu de la cheminée.
Le vrai problème n’était pas le froid à venir. Il était devant lui, debout dans le salon, à se jeter des regards noirs.
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« Personne ne sort seul. Jamais. Même pour aller chercher une bûche. » Luc planta ses mains dans ses poches et fixa chaque visage l’un après l’autre. « Si quelqu’un glisse ou tombe malade, on est tous perdus. »
Viktor ricana, l’air méprisant.
« Tu nous prends pour des enfants, Moreau ?
— Je prends personne pour rien. Mais je vais assigner des tours de garde. On ne sait pas si cette coulée a bougé la neige en hauteur. Si une troisième arrive, il faut que ce chalet soit évacué en trente secondes. »
Pierre se redressa, un peu rigide, son verre encore à la main.
« Des tours de garde. Pour surveiller quoi ? La neige ?
— Pour surveiller les issues. Et pour écouter. Et pour signaler si quelque chose change. »
Luc distribua les heures sans laisser de débat s’ouvrir. Viktor avec lui la première nuit — de minuit à quatre heures. Pierre avec Dominique ensuite. Henri avec Clémence. Margo la ferait en journée, avec des siestes intercalées.
Personne n’osa protester. C’était le ton de Luc, on l’entendait parfaitement. Une commande militaire dans une boîte de verre et de bois.
Il y avait autre chose. Il ne le dit pas à voix haute. Mais l’aiguille dans sa tête ne cessait de tourner : si le saboteur était dans ce chalet, il avait désormais une couverture supplémentaire. Une panne imminente, des accès restreints, des allées et venues nocturnes à justifier par des tours de garde. Les cartes venaient d’être rebattues en sa faveur.
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Le chalet retrouva un semblant de calme. Dominique prépara du thé — elle semblait se réfugier dans les gestes simples. Margo et Clémence se tassèrent sous des plaids dans le salon, parlant à voix basse. Viktor arpentait, refusant de s’asseoir. Pierre avait disparu dans sa chambre après une dispute muette avec le reste du groupe.
Henri Beaumont s’était assis près de la fenêtre, un verre de vin qu’il ne buvait pas à la main, regardant fixement la neige qui continuait de s’amonceler contre la vitre.
Luc passa d’abord au générateur. Il descendit à la cave en éclairant les marches de sa lampe frontale. Le bruit du moteur lui fit fermer les yeux quelques secondes — un ronronnement régulier, du diesel. Le réservoir était encore à hauteur de soixante pour cent. Il pouvait prolonger cette autonomie, mais pas indéfiniment. Si la neige ne se dégageait pas d’ici quatre jours, on devrait économiser.
Il remonta. Le couloir était vide. Les murmures du salon lui parvenaient à travers la cloison, noyés par le sifflement de la neige sur le toit.
C’est là qu’il le vit.
La porte du bureau d’Henri Vernet — le petit bureau verrouillé, celui que le patron gardait jalousement — était légèrement entrouverte. Pas assez pour révéler quoi que ce soit de l’intérieur, mais assez pour qu’on remarque que le verrou ne jouait plus son rôle.
Luc marqua un temps. Le chalet était calme. Trop calme, peut-être. Mais les silhouettes qu’il avait repérées plus tôt — celle qui filait vers le col, celle qui se glissait près du bureau — étaient peut-être en train de trouver leur justification définitive dans cette porte entrouverte.
Il s’approcha sans bruit. La porte était lourde, en bois massif, et le cadre semblait intact. Pas de trace d’effraction. Henri avait dû l’ouvrir lui-même — ou quelqu’un qui connaissait le fonctionnement de cette serrure.
Luc poussa la porte de trois centimètres du bout des doigts.
La pièce était plongée dans une obscurité totale, aucun rai de lumière ne filtrait entre les volets clos. Une odeur de papier et de vieux cigare, une atmosphère confinée. Une forme sombre dépassait d’un meuble — un assemblage métallique, impossible à identifier avec précision.
Luc prit sa lampe frontale. Il l’éteignit aussitôt. S’il allumait, toute personne dans le chalet pourrait voir la lumière sous la porte.
Il remit la lampe dans sa poche, l’esprit en ébullition.
Il n’avait pas le temps de flâner. Quelqu’un allait venir le chercher. Il fallait décider quoi faire de cette porte entrouverte — la refermer, ou la laisser, et entrer plus tard.
Il recula d’un pas. De sa poche, il sortit le briquet qu’il gardait toujours sur lui, et il le cala dans l’interstice de la porte, contre la serrure, de sorte que la porte ne puisse plus se fermer complètement.
Puis il l’abandonna.
Retour dans le salon. Le temps d’écouler une heure, et il reviendrait — cette fois en entrant.
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Il trouva Margo seule près de la cheminée. L’air surpris, elle le détailla alors qu’il s’annonçait d’un pas calme, une serviette à la main.
« Luc. J’ai cru que vous étiez descendu plus longtemps. »
Il haussa les épaules. « Le générateur tient. J’ai resserré deux vannes, rien de dramatique. »
Elle hocha la tête, sans sourciller.
Luc s’assit en face d’elle, prenant soin de ne pas faire de bruit. « Vous êtes restée ici, tout le temps ? »
Elle le dévisagea. Trop rapide, dans les yeux.
« Oui. Avec les autres. Dominique a fait du thé. »
La cheminée crépitait. Luc regardait Margo, son visage impassible, ses mains fines qui semblaient toujours trop propres. C’est elle qui avait remarqué les allers-retours près du bureau le matin même.
« Vous avez vu quelqu’un descendre vers le bureau, tout à l’heure ? demanda Luc avec désinvolture.
— Le bureau ? Henri peut-être. Il aime s’y enfermer.
— La porte était ouverte, Margo. »
Un éclat passa dans le regard de la vieille dame. Quelque chose qu’elle ne voulut pas montrer pleinement.
« Dans ce chalet, à cet instant, ce n’est pas tous les jours qu’on voit une porte ouverte. Vous devriez peut-être trouver qui a oublié de la refermer. »
Luc se redressa. « C’est exactement ce que je compte faire. »
Il ne se retourna pas en quittant la pièce. Margo regardait dans le feu, les mains croisées.
La neige hurlait au-dehors. La chaleur de la cheminée ne parvenait pas à effacer le froid qui soufflait par les interstices des fenêtres.
Luc remonta vers l’étage. Dans le silence de la montagne en colère, il savait que cette porte entrouverte était bien plus qu’une négligence. C’était une invitation. Ou un piège.
Il avait le temps, cette fois.
Lentement, il descendit à nouveau l’escalier, cette fois en croyant entendre une respiration derrière lui.
Il se retourna.
L’entrée était vide.