Blanc Total
Lire le chapitre 11: Cracks
La lame du couteau de cuisine tremblait encore dans la main de Viktor quand Luc entra dans le salon. Le groupe s'était regroupé autour de la cheminée éteinte, les visages tirés par le froid qui s'infiltrait par les fenêtres mal isolées. Henri Beaumont se tenait à l'écart, près de la bibliothèque, les bras croisés, le menton relevé avec cette arrogance que Luc commençait à détester.
— Il est temps de parler franchement, dit Luc en s'approchant de lui.
Henri haussa un sourcil.
— De quoi encore ? Vous avez trouvé une autre paire de gants qui ne m'appartient pas ?
— Du bureau. L'ancien bureau d'Alois Fischer. Vous y étiez.
Le silence tomba sur le salon. Margo cessa de frotter ses mains pour se tourner vers eux. Pierre, affalé dans un fauteuil, se redressa lentement.
Henri esquissa un sourire, mais ses yeux ne riaient pas.
— C'était mon bureau, Moreau. Fischer n'était qu'un employé. Le chalet appartient à ma famille depuis trois générations. J'ai parfaitement le droit d'y entrer.
— Vous y étiez juste après le premier effondrement, dit Luc. Avant que je ne découvre que les communications étaient sabotées. C'est vous qui les avez coupées ?
La mâchoire d'Henri se crispa.
— Absolument pas. Je cherchais des documents personnels. Des papiers de succession que je n'avais pas encore récupérés.
— Des papiers qui n'auraient pas pu attendre que nous soyons sauvés ?
— Sauvés par qui ? lança Viktor depuis l'angle de la pièce. Les pistes sont coupées. Les hélicoptères ne volent pas dans cette neige. Et le seul guide parmi nous semble plus intéressé par des histoires de bureau que par notre survie.
Luc se tourna vers lui, mesurant ses mots.
— C'est parce que je cherche qui nous a mis dans cette situation. Le sabotage des communications exigeait une connaissance précise du chalet — qui savait où se trouvaient le matériel, qui avait accès, qui connaissait les habitudes de Fischer.
— Et vous croyez que c'est moi ? demanda Henri, la voix montant d'un cran. Vous me connaissez depuis trois jours. Vous accusez un homme qui vous a engagé pour protéger ses invités.
— Je n'accuse personne. J'essaie de comprendre pourquoi chaque fois que je trouve un indice, il semble pointer vers quelqu'un de différent. D'abord le bâton de ski — avec votre gant. Ensuite la note accusant Pierre. Et maintenant un bureau — le vôtre, apparemment — contenant du matériel de communication délibérément détruit.
Léa, jusque-là silencieuse près de la fenêtre, intervint d'une voix douce mais ferme :
— Monsieur Beaumont, vous nous avez dit être allé aux toilettes quand Anne et moi sommes descendues pour chercher Luc. C'était faux, n'est-ce pas ?
Henri la regarda, puis baissa les yeux. Ses épaules s'affaissèrent légèrement.
— J'étais dans le bureau. Je vous l'ai dit. Mais je n'ai touché à rien.
— Vous mentez mal, dit Viktor en s'approchant. Votre père aurait honte.
Henri se raidit.
— Ne parlez pas de mon père. Vous n'étiez qu'un domestique à ses yeux.
— Messieurs, coupa Luc en levant la main. Nous perdons du temps. Quelqu'un essaie de nous diviser. Que nous soyons en vie dans vingt-quatre heures dépend de notre capacité à rester ensemble et rationnels.
Il marqua une pause. Le crépitement du givre contre les vitres combla le silence.
— Je vais sortir. À pied. Le village de Sainte-Marie est à environ sept kilomètres par le sentier des Crêtes. En conditions normales, c'est une marche de deux heures. Avec la neige, peut-être cinq.
Le silence qui suivit fut total.
— Vous êtes fou, dit Pierre en se levant. Vous venez de voir ce que cette avalanche a fait. Les balises sont enfouies. Le sentier doit être méconnaissable.
— C'est exactement pourquoi quelqu'un doit y aller. Le temps que les secours pensent à venir nous chercher, la poutre du salon aura cédé et le générateur sera à sec. Nous avons assez de carburant pour peut-être deux jours de chauffe minimale. Vous avez vu les températures dehors.
— Et si vous mourez en route ? demanda Margo, les yeux écarquillés.
Luc la regarda. Le poids de son ancien échec pesait soudain sur la conversation. La face nord du Droites, le corps gelé de Mathieu qu'il n'avait pas pu atteindre, la veuve à Chamonix qui ne lui avait jamais pardonné.
— Je ne mourrai pas, dit-il simplement.
Il quitta le salon sans ajouter un mot. Dans l'entrée, il s'équipa méthodiquement : veste Gore-Tex par-dessus son pull, guêtres, piolet, douze mètres de corde légère qu'il trouva dans un placard de service, un sac à dos avec de l'eau, du chocolat, une lampe frontale, et un transceiver de recherche qu'il gardait depuis le premier jour. Il vérifia la batterie. Un tiers.
La porte principale était partiellement bloquée par la neige compactée et les débris du second effondrement. Il passa par la cuisine et poussa la porte de service qui donnait sur l'arrière-cour. Elle céda contre une congère de soixante centimètres. Il s'y enfonça jusqu'à la taille, puis commença à grimper la pente qui menait au sentier des Crêtes.
Le vent était tombé, mais le froid était sec et mordant. La lumière du petit matin — il était environ six heures — teintait les sommets d'un rose irréel. Le paysage était d'une beauté terrible, immaculée. Les traces de l'avalanche qui avait touché le chalet étaient visibles comme une cicatrice géante à travers la forêt de pins.
Luc marcha à un rythme régulier, plantant son piolet à chaque pas en montée, cherchant la ligne la plus stable à travers les plaques de neige instables. Il croisa les vestiges du sentier par endroits, des sections parfois dégagées, parfois enfouies sous deux mètres de neige fraîche.
Il atteignit le col après une heure et demie d'efforts soutenus. La vue plongeait sur la vallée en contrebas — et il s'arrêta net.
Le pont des Anges, le petit ouvrage de pierre qui franchissait le torrent gelé et reliait le versant du chalet au reste du monde, n'était plus. Une section entière de travée, d'environ quatre mètres, pendait dans le vide, arrachée par la force de l'avalanche secondaire qui avait ricoché à travers la goulotte du versant nord. L'eau en dessous était un chaos de blocs de glace.
Pas moyen de franchir sans matériel d'escalade complet.
Luc s'accroupit au bord du ravin, estimant ses options. Le ravin était profond d'une vingtaine de mètres, aux parois de glace vive. Traverser serait suicidaire. Remonter vers le glacier au nord ajouterait au moins dix kilomètres et présenterait des risques de crevasses sans équipement.
Il soupira, se releva. Il devait rentrer.
Alors qu'il rangeait sa corde, il remarqua quelque chose. Elle était plus courte qu'avant. Il la déroula sur la neige. Huit mètres manquaient à l'appel.
Sa mâchoire se serra. Il vérifia l'extrémité : une coupe nette, pas une déchirure. Quelqu'un avait coupé sa corde pendant qu'il se préparait dans la penderie, entre le moment où il avait décidé de partir et celui où il avait quitté la cuisine. Une coupe au couteau, propre, volontaire.
Quelqu'un lui avait sciemment mis une corde trop courte pour n'importe quelle descente technique.
Quelqu'un voulait sa mort.
Il se retourna vers le chalet, silhouette sombre à flanc de montagne dans la lumière montante, et commença la marche de retour. Le soleil était encore bas, la neige pas encore ramollie, et chaque pas lui sembla soudain plus lourd — non par fatigue, mais parce qu'il savait désormais avec certitude :
Le saboteur n'attendait pas qu'ils gèlent. Il les éliminait un par un.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.