Blanc Total
Lire le chapitre 12: The Bad Step
La corde était proprement tranchée. Pas de fibres effilochées, pas de déchirure brutale. Un trait net, comme si on y avait passé une lame de rasoir.
Luc la fit glisser entre ses doigts, le froid mordant ses phalanges découvertes. Il avait escaladé ce versant des dizaines de fois dans sa vie — du temps où il guidait encore, avant que l’ombre de cette crevasse ne le suive partout. Il connaissait chaque vire, chaque faille. Il savait exactement où le pont suspendu devait se trouver.
Il l’avait trouvé. Ou ce qu’il en restait.
Les câbles d’ancrage pendaient dans le vide, tordus, une moitié de tablier arrachée emportée par la pente. Le torrent en contrebas rugissait, invisible sous trois mètres de neige et de glace. Le village — Portes-du-Val — se trouvait à six kilomètres. Six kilomètres de couloirs avalancheux, de cornices instables, de froid polaire. Mais sans pont, ce n’était plus une distance. C’était une impossibilité.
Le couteau avait dû être le sien. Quelque part dans son sac, ou posé près de son bivouac de fortune la veille au soir, quand il était allé chercher le petit pot de mazout pour le réchaud. Trois minutes. Il avait tourné le dos trois minutes.
Luc se redressa lentement, le genou droit protestant. Le vent charriait des cristaux de glace qui lui cinglaient les joues. Il contempla les câbles sectionnés, puis la coupe franche de sa corde, roulée en boule dans sa main. Deux sabotages. Le pont, impossible à briser d’un coup de main sans explosifs — mais les amarres, elles, pouvaient être fragilisées à l’avance. Qui que ce fût avait coupé les tendeurs principaux avant l’avalanche, ou juste après, quand tout le monde paniquait à l’intérieur.
Il fallait un professionnel. Quelqu’un qui savait comment un pont de montagne se déstabilisait. Ou quelqu’un qui avait eu accès aux plans.
Luc inspira profondément, l’air lui brûlant les poumons. Il n’y avait pas d’autre route. Le col du Loup était impraticable en février, le tunnel de la Tête-Rousse bloqué par l’effondrement de 2019. Le téléphérique, sur l’autre versant, était à dix heures de marche en conditions normales. Avec la météo qui se dégradait, c’était de la folie.
Il ramassa sa corde et commença la remontée.
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Le chalet émergea de la poudreuse comme une bête blessée. La moitié de la façade nord disparaissait sous la neige, le toit ployait sous le poids accumulé. La fissure dans la poutre maîtresse n’était pas visible de l’extérieur, mais Luc la sentait dans chaque craquement du bois quand le vent soufflait.
Il se débarrassa de ses skis de randonnée et entra par l’appentis côté garage. Le couloir sentait le brûlé — le poêle de masse qu’on avait chargé trop fort. Des voix parvenaient du salon. Des voix tendues.
« — je dis simplement que si Moreau était vraiment compétent, on ne serait pas dans cette situation. »
Pierre. Toujours le même refrain.
« Il est revenu. » C’était Ali, plus calme. « Il aurait pu rester là-bas, non ? »
Luc entra dans le salon. Le feu dansait dans la cheminée, éclairant des visages fatigués. Camille tricotait près de la fenêtre, mâchoire serrée. Viktor, affalé dans un fauteuil, tenait une tasse de thé qu’il n’avait pas bue. Henri se tenait debout près de la poutre fissurée, les bras croisés, l’air absent. Petra et Thomas jouaient aux cartes dans le coin, feignant l’indifférence.
« Le pont est coupé, dit Luc sans préambule.
Un silence. Complet. Le genre de silence qui tombe après un coup de massue.
« Coupé comment ? demanda Camille.
— Les câbles. Sectionnés. Pas arrachés par la neige. »
Il laissa la corde tomber sur la table basse. La coupe franche était visible dans la lumière du feu.
« Et ma corde aussi. Pendant que je préparais mon départ. Quelqu’un est entré dans mon sac à l’étage, entre le moment où j’ai annoncé que je partais et celui où j’ai quitté le chalet. »
Viktor se redressa. « Tu nous accuses ?
— Je ne vous accuse pas. Je constate. Deux actes délibérés en deux heures. Quelqu’un ici ne veut pas qu’on parte, et ne veut pas que quelqu’un vienne nous chercher. »
« C’est absurde », souffla Petra. « Pourquoi voudrait-on nous piéger avec des... »
« Pas nous », coupa Luc. « Moi. »
Il laissa la phrase flotter. Les visages se décomposaient un à un — Thomas fronça les sourcils, Petra blêmit, Viktor ouvrit la bouche puis la referma. Henri, lui, ne bougea pas. Il regardait la corde, les yeux fixes.
« Moreau, dit Pierre d’une voix lourde, je t’ai demandé de ne pas prendre de décision seul. Tu es parti sans rien dire. Tu reviens avec une histoire de corde coupée. Tu cherches à créer un coupable ?
— Je ne cherche pas un coupable, Pierre. Je cherche celui qui veut nous tuer. »
Il s’avança vers Henri. « L’office. Le matériel de communication. L’antenne radio. La batterie du satellite. Qui d’autre savait que cette pièce existait ? »
Henri ne soutint pas son regard. Une goutte de sueur perla à sa tempe, malgré le froid.
« Je t’ai dit que c’était mon bureau privé.
— Un bureau privé dans un chalet que Fischer gérait. Le même Fischer mort trois jours après son départ. »
Pierre se leva, les poings serrés. « Qu’est-ce que tu racontes ? »
Luc tenait enfin leur attention. Mais le regard d’Henri ne cillait toujours pas, et quelque chose dans la façon dont Viktor avait réagi — une micro-expression, un tressaillement du pouce — lui dit qu’il n’avait pas la bonne cible.
Il recula d’un pas, balayant l’assemblée du regard.
« La vérité est simple. Celui qui a coupé cette corde connaissait mon matériel, mes habitudes, mes horaires. Celui qui a détruit les communications savait où se trouvaient les câbles et les batteries. Celui qui a fragilisé le pont connaissait la structure. »
Il marqua un temps.
« Ce n’est pas un accident. C’est un piège. Et celui qui nous a piégés est dans cette pièce. »
La poutre craqua dans le silence, comme pour ponctuer ses mots. La neige continuait de tomber dehors, épaisse, implacable.
Luc regarda chacun des visages tournés vers lui — et pour la première fois depuis le début de cette affaire, il ne savait pas lequel de ses regards croiserait le sien.
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