Blanc Total
Lire le chapitre 13: After Math
La tempête avait redoublé d'intensité, comme si la montagne refusait d'oublier leur présence. Luc s'accroupit près de la fenêtre du salon, le souffle court, les mains encore tremblantes de froid après son retour forcé. Le bois craquait sous les rafales, et le silence qui suivait chaque plainte semblait plus lourd que le bruit lui-même.
Camille se tenait à quelques pas, adossée au mur, les bras croisés. Son visage de grand-mère bienveillante avait cédé la place à quelque chose de plus tranchant, une attention clinique qu'elle réservait sans doute aux urgences de son passé. Ali était affalé dans un fauteuil, son ordinateur portable fermé sur ses genoux, les yeux encore écarquillés par la révélation que Luc venait de faire.
— Répète, dit Camille. Encore une fois.
Luc passa une main sur son visage gelé.
— Mon matériel était en ordre avant que je parte. Corde, broches, mousquetons. Quand j'ai atteint le pont, il était coupé. Structuré, net. Et ma corde aussi. Quelqu'un est entré dans le vestiaire technique pendant que je préparais mon sac.
— Tu as laissé ton sac sans surveillance ?
— Trois minutes. Le temps de prendre la lampe frontale à la cuisine.
Ali se pencha en avant, ses doigts tambourinant sur le plastique de l'ordinateur.
— Trois minutes, ça suffit pour couper une corde. Si tu sais précisément où elle est et ce que tu cherches.
— Exactement, dit Luc. Quelqu'un savait que je partais. Quelqu'un a attendu le bon moment.
Camille décroisa les bras.
— Qui savait que tu partais ?
Luc réfléchit. Il avait annoncé son intention de chercher le village devant tout le monde, dans le salon. Ce qui voulait dire tout le monde.
— Tout le groupe.
— Alors ça ne nous avance pas, grommela Ali.
— Ça nous avance, dit Luc en se relevant. Ça nous dit que le saboteur est l'un des nôtres. Et qu'il est organisé. Il a détruit le pont, mis hors service les communications, coupé ma corde. Rien de ça n'est improvisé.
Un rafale secoua la vitre, et les trois se tournèrent vers le noir au-delà.
Camille rompit le silence.
— Je connais les gens. J'ai passé quarante ans à les écouter sur leur lit de douleur, à regarder comment ils se comportent quand ils ont peur. Et je vais te dire quelque chose, Luc : la plupart des gens dans ce chalet sont juste terrifiés. Tous sauf quelques-uns.
— Qui, selon toi ?
— Viktor est nerveux, mais c'est le genre d'homme nerveux parce qu'il n'a pas l'habitude de subir. Henrik est en colère, il cache quelque chose, c'est sûr, mais c'est la colère d'un homme pris en faute, pas d'un planificateur. Élise est pétrie d'anxiété, elle n'arrête pas de resserrer ses foulards autour de son cou comme si elle se préparait à une exécution. Sandra est du genre à regarder les gens autour d'elle plus que la porte de sortie. Elle remarque tout.
— Et Pierre ? demanda Luc.
Camille hésita. Un silence qui en disait long.
— Pierre est un cas à part. Il a servi dans les opérations spéciales. Il sait lire le terrain, il sait lire les gens, et il sait exactement comment un professionnel ferait ce que tu décris.
— Il m'a sauvé la vie au bord de la falaise, dit Luc pour lui-même.
— Je ne dis pas qu'il l'a fait pour les bonnes raisons.
Le poids de la phrase s'installa entre eux. Ali leva la main comme un écolier timide.
— Il y a autre chose. Quelque chose que je voulais te dire avant, mais c'était confus.
Luc se tourna vers lui.
— Vas-y.
Ali sortit son téléphone portable, l'alluma, et navigua vers une photo.
— Là. Le garde-corps du balcon ouest. Je le filmais hier pour mettre à jour le sistema de sécurité de la maison, le relevé des accès, pour les assurances. Regarde ça.
Luc s'approcha. La photo montrait le balcon enneigé, la rambarde en bois apparente sur quelques centimètres là où la neige avait glissé. Quelque chose était attaché à la base du garde-corps, près du montant. Un fin filament sombre, presque invisible dans la lumière blanche.
— C'est du fil de pêche, dit Ali. Mon père était pêcheur en Bretagne. Je connais ça. Personne ne met du fil de pêche sur un balcon en altitude. Pas par accident.
— Tu penses que c'est pour quoi ? demanda Camille.
Luc examina l'image, le cerveau en surchauffe malgré la fatigue.
— Pour faire tomber la neige. Un déclencheur. Si quelque chose tirait ce fil, il ferait glisser la corniche accumulée au-dessus du balcon, directement sur la fenêtre de la cuisine. Où nous prenons nos repas.
Les traits d'Ali se crispèrent.
— C'est ce qui a provoqué la première avalanche ? Celle qui nous a coincés ?
— Peut-être. Ou la deuxième. Les déclenchements contrôlés sont une science de précision. Y a des gens qui passent leur vie là-dessus.
— Comme toi, dit Camille doucement.
Luc ne répondit pas. L'idée prenait forme, un puzzle aux pièces détestables. Le fil de pêche sur le balcon. Le pont coupé. La radio éventrée. Quelqu'un avait planifié plusieurs scénarios, plusieurs chances de les tuer tous — ou au moins de les emprisonner dans cet abri devenu piège.
— Pourquoi ? murmura Ali. Pourquoi tout ce travail ?
— Parce qu'ils veulent que ça ait l'air d'un accident, dit Luc. Une avalanche dans la vallée, une corde qui casse au mauvais moment, une tempête qui n'en finit pas. Tout le monde meurt, et personne n'est jamais coupable.
— Sauf s'ils s'en vont après, dit Camille. Sauf si une seule personne survit pour raconter une autre histoire.
Luc hocha la tête. C'était exactement ce qu'il redoutait. Le saboteur n'était pas là pour piller ou pour une simple vengeance. Il éliminait des témoins, méthodiquement, pour faire disparaître un passé.
— Écoutez, dit-il, la voix soudain plus grave. Je n'avais pas l'intention de vous mettre au courant. Mais j'ai besoin de deux paires d'yeux qui ne me trahiront pas.
Camille le regarda avec un éclat presque maternel.
— Tu nous as déjà confié plus que tu ne penses, Luc. Dis-nous simplement quoi faire.
— Il faut continuer à jouer les groupes, dit-il. Normalement. Chacun fait sa routine, c'est vital. Moi je surveille les structures, les équipements. Toi, Ali, tu surveilles le réseau. Tes outils, tes analyses satellites, même si c'est faible, note tout. La moindre transmission, la moindre interruption. Et toi, Camille, tu surveilles les gens. Leurs habitudes, leurs répliques, l'endroit où ils dorment. Rien ne doit t'échapper.
— Et on se retrouve ici, dit Camille, à chaque relève de garde ?
— Chaque fois qu'on peut sans attirer l'attention. Trois minutes. Pas plus.
Ali caressa la coque de son ordinateur portable.
— Je peux commencer maintenant. J'ai un logiciel d'analyse spectrale dans le van, enfin dans la réserve technique. Si quelqu'un a utilisé une radio non-autorisée depuis le début, je pourrai peut-être retrouver la fréquence.
— Sans éveiller les soupçons, précisa Luc.
— La couverture parfaite : je vais prétendre chercher des signaux de la télévision pour passer le temps.
Un sourire mince traversa le visage d'Ali, la première expression de détermination que Luc voyait chez lui depuis des heures.
Camille se leva et ajusta son pull, comme on ajuste un uniforme.
— Je vais m'occuper des plaies de Viktor. Il s'est ouvert la main en déblayant l'entrée. Ça me donnera une excuse pour passer du temps dans les chambres, voir qui cache quoi.
— Attention à Henri, dit Luc. Il prétend que le bureau était le sien, mais j'ai trouvé des choses qui ne sont pas à lui.
— Comme quoi ?
Luc hésita. La photo. Le badge au nom de K. Lévy. Les souvenirs d'Alois Fischer.
— Des documents. Des vieux papiers. Rien de récent.
Il vit le regard de Camille peser sa réponse, mais elle ne la releva pas.
— D'accord, dit-elle. On fait comme ça.
Un bruit de pas dans le couloir fit sursauter les trois. Luc s'écarta de la fenêtre, Ali referma son ordinateur d'un geste brusque, Camille prit une pose innocente près de la table.
Élise passa la tête dans l'embrasure.
— Vous êtes là ? Il y a du thé chaud dans la cuisine. Sandra demande si quelqu'un veut un tour de garde anticipé, elle dit qu'elle n'arrive pas à dormir.
— Merci, dit Luc avec un sourire qu'il ne sentait pas. On arrive.
Élise disparut aussi vite qu'elle était venue.
Le silence retomba, lourd de ce qu'ils n'avaient pas dit.
Camille posa la main sur l'épaule de Luc, une pression légère, presque imperceptible.
— On tiendra, Luc. Tu as fait sortir des gens de la montagne avant. On fera pareil. Tous les trois.
Luc croisa son regard, y cherchant quelque chose qui ressemblerait à de la certitude.
— Tous les trois, répéta-t-il.
Mais dans sa tête, l'image restait obstinément la même : une corde coupée à hauteur d'homme, un pont à nu sur le vide, et la photo brûlée d'un homme qu'il ne connaissait pas, absorbant peu à peu la chaleur des flammes.
Il laissa Camille et Ali sortir, puis resta seul dans la pénombre du salon, à écouter le chalet gémir sous la tempête.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.