Blanc Total
Lire le chapitre 14: The Boast
Le vin avait un goût de rouille et de désespoir, mais Viktor le buvait comme si c'était du nectar. Il était assis au bout de la table de la salle à manger, sa veste de costume encore couverte de la poussière de l'avalanche secondaire, et il remplissait son verre avec une générosité qui semblait défier quiconque de l'arrêter.
— À la survie, clama-t-il en levant son verre d'une main tremblante.
Personne ne trinqua.
Luc était adossé à la porte de la cuisine, un bol de soupe tiède entre les mains. Il n'avait pas faim. Il observait. C'était devenu son métier, ici. Observer, compter, mesurer les regards, les silences, les mains qui se posaient trop longtemps sur les verres.
La salle était éclairée par trois lampes à pétrole posées sur la cheminée. L'électricité était toujours coupée. Le générateur ronronnait faiblement quelque part sous le chalet, mais Luc estimait qu'il leur restait à peine six heures de carburant avant que tout ne s'éteigne.
— Tu devrais manger, dit Camille à voix basse en passant près de lui.
— Je préfère surveiller.
Elle acquiesça, presque imperceptiblement, puis rejoignit sa place près d'Ali, qui grignotait un morceau de pain rassis en faisant semblant de lire un magazine de ski qu'il avait trouvé dans le salon.
Henri Vernet était assis à l'autre bout de la table, silencieux, les mains croisées devant lui. Depuis l'incident de l'office, il avait adopté une posture d'attente, comme un homme qui sait que l'orage va éclater mais ne sait pas encore où la foudre tombera.
Élise et Sandra étaient de l'autre côté, jambes croisées, parlant à voix basse d'un sujet que Luc ne pouvait pas entendre. Sandra souriait trop. Élise, elle, ne souriait pas du tout. Ses yeux suivaient Viktor comme si elle attendait quelque chose.
Sandrine, la cuisinière, avait préparé une daube de conserve avec des légumes en boîte. Personne n'avait le cœur à la déguster.
Viktor remplit son verre une quatrième fois. Peut-être la cinquième. Luc avait perdu le compte.
— Vous savez, dit Viktor en s'essuyant la bouche du dos de la main, la voix déjà pâteuse, en Russie, ce genre de situation... ça ne m'arriverait jamais.
Camille leva un sourcil.
— Quel genre de situation ?
— Être piégé. Sans communication. Sans moyens.
Il agita la main, comme pour balayer le chalet tout entier.
— Moi, j'ai des amis. Des gens importants. Des gens qui peuvent faire disparaître des problèmes en un claquement de doigts.
Ali posa son magazine.
— Vous voulez dire des gens qui peuvent faire disparaître des personnes ?
Viktor lui lança un regard lourd de sous-entendus.
— Si tu préfères le dire comme ça, oui.
Le silence s'épaissit. Luc sentit la tension monter, palpable comme la pression avant un orage. Il jeta un coup d'œil à Henri, dont la mâchoire était serrée.
— Viktor, dit Sandra avec un sourire trop brillant, c'est un homme d'affaires. Il exagère toujours.
— J'exagère pas, la coupa Viktor. À Moscou, j'ai un associé qui a eu une dispute avec un concurrent. Une semaine plus tard, le concurrent... il avait des problèmes de papiers. Il a dû fuir le pays. Ses comptes ont été gelés. Sa famille, harcelée. Tout ça parce qu'un de mes amis a passé un coup de fil.
Il leva son verre comme pour porter un toast.
— Ici, vous me jugez parce que je bois trop. En Russie, on me demande de faire des faveurs. Et vous savez quoi ? Les faveurs qu'on me demande, elles se paient chèrement. Mais moi, je suis un homme de parole. Un homme de parole, ça peut tout obtenir.
Il se pencha en avant, les yeux injectés de sang, et sa voix devint plus basse, plus menaçante.
— Je pourrais vous faire sortir d'ici devant toutes les autorités du monde. Un claquement de doigts. Un coup de fil. Et vous seriez tous libres. Mais moi, je suis prisonnier ici avec vous. Alors réfléchissez à qui vous voulez croire.
Luc sentit ses doigts se crisper sur son bol. L'homme était ivre et dangereux, dans le sens où les ivrognes qui ont l'habitude du pouvoir le sont : imprévisibles, sans filtre, prêts à révéler des choses qu'ils cachent à jeun.
Il posa son bol sur le comptoir de la cuisine et s'approcha lentement de la table, comme pour se servir dans la marmite. Il passa délibérément derrière la chaise de Viktor.
Et c'est là qu'il le vit.
Sur la manche droite de la veste de Viktor, près du poignet, il y avait une marque de brûlure. Une marque oblongue, aux bords irréguliers, comme si quelqu'un avait pressé un objet chaud contre le tissu. Ou comme si un bord de papier enflammé avait été utilisé pour éteindre une flamme.
La photo qu'il avait trouvée dans l'office avait exactement cette forme. L'angle brûlé, la partie noircie qu'il avait dissimulée dans sa poche intérieure, le coin où l'on devinait encore l'initiale « K ».
Sauf que la photo, elle, n'avait pas été brûlée par accident.
Luc recula sans bruit, s'arrêtant près de la cheminée comme pour se réchauffer. Son cœur battait un peu plus vite, mais son visage restait impassible.
Viktor venait de dire qu'il pouvait « obtenir n'importe quoi » avec un coup de fil. Et il portait, sur sa veste, la marque d'une photo qu'il avait détruite dans le bureau d'Henri.
Mais Viktor avait-il un lien avec l'office avant que Luc n'y pénètre ? Ou bien s'agissait-il d'un hasard ? Une brûlure quelconque, une cigarette mal éteinte, un accroc près d'un poêle ?
Luc resserra sa main autour de la photo dans sa poche intérieure. Il sentait encore le relief de la pellicule, le bord brûlé, la texture du papier ancien.
Le visage de l'homme inconnu sur la photo avec le badge de K. Lévy. Il ne pouvait pas leur en parler. Pas encore.
Camille lui jeta un regard interrogateur. Il lui répondit d'un imperceptible hochement de tête. Pas maintenant.
— Tu es bien silencieux, le guide, lança Viktor en se tournant vers lui, son verre à la main.
— J'écoute.
— Et qu'est-ce que tu entends ?
Luc soutint son regard. Il pourrait répondre : « Le son d'un homme qui en dit trop. » Ou : « Le bruit d'un saboteur qui a laissé une preuve sur sa manche. » Mais il se contenta de répondre :
— Le vent qui se lève. Encore une tempête qui arrive cette nuit.
Viktor éclata de rire, un rire gras et trop fort.
— Encore de la neige ? Parfait. On sera coincés ici encore plus longtemps. Tu vas avoir tout le temps de me surveiller.
— Je ne surveille personne, dit Luc d'un ton neutre. Je m'assure que tout le monde reste en vie. C'est différent.
Le silence qui suivit fut épais, presque tangible. Ali se leva et commença à débarrasser les assiettes. Sandra proposa du café en poudre, que personne n'accepta.
Henri se leva soudainement, sans un mot, et se dirigea vers sa chambre. Luc le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il disparaisse dans le couloir sombre.
Viktor se leva à son tour, vacilla légèrement, puis saisit sa veste posée sur le dossier de sa chaise.
— Je vais prendre l'air, annonça-t-il.
Luc manqua de réagir. Prendre l'air ? Par ce vent ? Avec cette neige ?
— Le balcon ouest est effondré, dit-il. N'y allez pas.
Viktor le regarda par-dessus son épaule, un sourire narquois aux lèvres.
— Je sais. C'est moi qui l'ai vu en premier.
Il poussa la porte du salon et disparut dans le couloir qui menait vers le petit débarras et la sortie latérale.
Luc resta figé. Le balcon ouest. Là où ils avaient découvert la ligne de pêche. Le piège.
Comment Viktor savait-il que le balcon ouest était effondré ? Luc n'avait divulgué cette information qu'à Camille et Ali, et à Henri lors de la confrontation privée. La petite annonce faite au groupe avait été volontairement vague : « dommages structurels », « une zone est instable ».
Personne n'avait mentionné le balcon.
Sauf lui. Sauf elle. Sauf Ali. Sauf Henri.
Le poing de Luc se serra autour de la photo dans sa poche. La marque de brûlure sur la manche de Viktor. Sa vantardise sur les coups de fil.
Viktor ne savait pas tout. Mais il en savait trop. Et il venait peut-être de boire, sous l'effet de l'alcool, un aveu qu'il n'avait pas l'intention de faire.
La porte latérale claqua au bout du couloir. Le vent siffla à travers les fissures du chalet.
Camille s'approcha de Luc, la voix réduite à un murmure.
— Tu as vu quelque chose.
— Je crois que Viktor a brûlé une photo. La même que celle que j'ai trouvée dans l'office.
Elle blêmit, mais hocha la tête.
— Et il vient de confirmer qu'il était sur le balcon ouest.
— Exactement.
Luc se tourna vers la fenêtre. La silhouette de Viktor s'éloignait dans l'ombre, pliée contre le vent, sa veste sombre avalée par la nuit blanche.
Il savait maintenant qui surveiller en priorité. Mais il savait aussi que Viktor était le genre d'homme qui ne supporte pas d'être surveillé. Et un homme comme ça, quand il se sent pris au piège, il arrête de se vanter. Il passe à l'action.
Le vent hurla une fois de plus. Luc ne détourna pas son regard de la silhouette qui s'enfonçait dans la neige.
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