Blanc Total
Lire le chapitre 15: The Missing Skier
La neige crissait sous les bottes de Camille. Elle remontait la lisière ouest, là où les mélèzes se pressaient comme des spectres engourdis, leurs branches ployant sous le poids des dernières chutes. Le vent avait forci depuis une heure, et la visibilité tombait. Elle n’était sortie que pour chercher du bois sec — Henri avait insisté, prétextant que les réserves du cellier ne suffiraient pas à tenir deux nuits de plus.
Elle faillit ne pas le voir.
Une tache sombre, presque entièrement engloutie, dépassait d’un monticule de neige soufflée. Un contraste à peine perceptible contre l’écorce noircie d’un tronc renversé. Camille s’arrêta, plissa les yeux. Puis elle s’approcha, le cœur soudain serré.
C’était une chaussure. Une botte de randonnée, cuir et Gore-Tex, lacée au cordon rouge. Du matériel haut de gamme, pas l’équipement de fortune d’un chasseur local. Elle resta plantée là, le vent lui mordant les joues, à se demander si c’était réel ou si l’altitude commençait à jouer des tours à son esprit.
— Luc ! appela-t-elle.
Sa voix se perdit dans le raclement du vent contre les rochers. Elle cria plus fort, deux fois, jusqu’à ce que des pas pressés répondent du côté du sentier qui menait au chalet.
Luc arriva le premier, la respiration courte, les joues rougies par l’effort. Ali le suivait de près, portant une pelle à neige pliable qu’il avait trouvée dans l’atelier.
— Qu’est-ce qui se passe ? fit Luc.
Camille désigna la botte du menton. Luc la regarda, puis son regard remonta lentement vers elle, durcissant.
Il s’accroupit, dégagea une première couche de neige à mains nues. La botte était encore souple — pas gelée, pas raidie. Il souleva une manche fine, remonta jusqu’au mollet. Le pantalon, un softshell gris foncé, semblait presque neuf.
— Il y a quelqu’un là-dessous, dit-il.
— Le guide, souffla Camille. Celui qui est parti chercher du secours ?
Luc ne répondit pas. Il se mit à creuser méthodiquement, Ali à ses côtés. La neige s’était compactée en une couche dure, presque de la glace, et la pelle mordait avec un bruit sec. Camille s’accroupit près d’eux, les mains crispées sur ses genoux, le froid qui remontait le long de ses tibias.
Ils mirent vingt minutes à dégager le corps. Quand ils le retournèrent enfin, la tête l’un côté, le visage apparut sous un masque de givre.
Ce n’était pas le guide.
Luc se figea. Il resta accroupi une longue seconde, à dévisager l’homme, puis il se releva lentement, le souffle court. Les trois échangèrent un regard vide.
— Tu le connais ? demanda Ali.
Luc secoua la tête, mais il mentait mal. Il avait quelque chose dans les yeux — pas de la reconnaissance, plutôt une torsion de mémoire, comme un nom qui lui échappait.
L’homme était dans la quarantaine, le visage creusé mais les traits réguliers. Cheveux bruns coupés court. Une coupure nette au sourcil gauche, déjà livide. Veste technique noire, haut de gamme, et sous la neige qui recouvrait sa poitrine, un pull en mérinos col montant. Pas de gants. Pas de bonnet.
Camille s’approcha, les doigts hésitants. Elle palpa le cou, chercha une pulsation qui ne viendrait pas. La peau était froide, presque aussi froide que la neige autour.
— Il est mort depuis combien de temps ?
Luc jeta un coup d’œil aux yeux du cadavre — ils étaient demeurés ouverts, déjà vitreux, la cornée marbrée de fines craquelures de gel.
— Douze heures, peut-être plus. Peut-être moins.
— On l’a vu arriver ? demanda Ali. Je n’ai vu personne entrer dans le chalet depuis…
— C’est bien le problème, coupa Luc.
Il resta immobile, à fixer le corps, comme si les réponses allaient surgir de la neige autour d’eux. Derrière, le chalet se profilait, toutes lumières allumées, ses fenêtres comme des yeux jaunes dans la nuit tombante. Ce froid tombait vite, et la lumière faiblissait déjà.
— On le rentre, dit-il enfin.
— Quoi ? fit Camille.
— On ne peut pas le laisser dehors. Les bêtes l’auraient trouvé d’ici demain, et il y a encore trop de choses qu’on ne comprend pas.
Il souleva le corps avec précaution, le cala sur ses épaules dans un geste presque professionnel. Ali prit les jambes. Ensemble, ils remontèrent le sentier à pas lents, la neige leur grimpant jusqu’aux mollets. Camille fermait la marche, la pelle sous le bras, scrutant la forêt comme si quelque chose l’épiait depuis les ombres.
Quand ils entrèrent dans le chalet, la chaleur les heurta comme un mur. Le salon était presque plein — Sandra se tenait près de la cheminée, Henri assis dans le grand fauteuil de cuir, un verre de whisky à la main. Viktor était debout contre le mur, le visage fermé. Élise se leva d’un bond, la main portée à la poitrine.
Le corps fut déposé sur la grande table de ferme. Luc le recouvrit d’un plaid — un geste simple, presque respectueux, qui n’avait rien de théâtral.
— Qui est-ce ? demanda Sandra, la voix tendue.
Luc hésita. Il revit la botte, la coupe de la veste, la façon dont l’homme avait été pris par le froid sans équipement adéquat. Pas de sac. Pas de piolet. Aucune trace de raquettes.
— Aucune idée, dit-il. Il n’est pas d’ici.
— Le guide… commença Élise.
— Ce n’est pas lui.
Henri se leva, vint regarder le visage à travers le tissu. Son expression ne changea pas — elle resta fixe, impénétrable. Mais Luc aurait juré avoir vu une étincelle passer, une fraction de seconde, avant qu’il ne se détourne.
— On fouille ses poches, dit Henri.
— On ne touche à rien, rétorqua Luc. Pas encore.
Il se tourna vers le groupe. Son regard passa sur chacun des visages — Sandra tremblant légèrement, Élise agrippée à son bras, Viktor trop calme, Henri trop long à réagir. Camille et Ali s’étaient postés près de la porte, silencieux.
— Cet homme est mort sur notre propriété, poursuivit Luc. La question n’est pas qui il est. La question, c’est de quoi il est mort. Et la réponse nous concerne peut-être plus que vous ne le croyez.
Un silence tomba, si épais qu’on aurait pu le couper au couteau.
C’est Ali qui le rompit, sans lever les yeux de la table :
— Prenez son pied gauche.
Luc le regarda, sans comprendre. Ali désigna la botte d’un geste du menton.
— La lacune dans le lacet. Trois crans d’écart. La botte gauche est plus serrée que la droite. C’est un droitier qui l’a nouée.
Le silence se fit encore plus lourd.
— Cette cordelette-là, dit Ali en se penchant, c’est du dynéma. On s’en sert pour tenir les camps de base. Pas pour des chaussures de marche.
Luc sentit une décharge froide lui parcourir l’échine. Il s’approcha, se pencha à son tour. Le lacet était effectivement du dynéma, tressage jaune et noir, et la coupe nette à l’extrémité indiquait qu’il avait été tranché à la lame.
Pas usé. Pas arraché. Coupé.
Comme sa corde à lui, la veille.
Il releva la tête, les yeux rivés sur Henri.
— Il faut le déplacer, dit-il. Le sortir du trajet de tous les vents. Et ce soir, on ne dort pas là.
— Où ça ? demanda Élise.
— On resserre les lits dans le grand salon. Personne ne reste seul, plus une seconde. Tant que je n’aurai pas compris qui était cet homme, personne ne sort du chalet.
Il marqua une pause, lentement, chacun des visages revenant dans son champ de vision.
— Et si quelqu’un a des informations qu’il garde pour lui, c’est le moment de les partager.
Rien ne vint. Juste le vent.
Dans son dos, quelque chose craqua dans la poutre maîtresse, tout là-haut dans la charpente. Un bruit sec, sans ambiguïté. Luc n’eut même pas besoin de se retourner. Il savait que la fissure s’était élargie. Et pour la première fois depuis le début de cette affaire, il se demanda si le chalet survivrait à la nuit.
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