Blanc Total
Lire le chapitre 16: Slope
Le cadavre reposait sur la table de la salle principale, recouvert d'un drap que Camille avait trouvé dans la lingerie. L'odeur commençait à s'installer, malgré le froid qui régnait dans la pièce. Luc avait insisté pour que le corps soit examiné à la lumière, loin de la neige où il l'avait déterré.
Il se pencha, écarta le drap du visage bleui, et resta figé.
Les autres attendaient, serrés les uns contre les autres près de la cheminée. Ali tenait la lampe torche, son faisceau tremblant légèrement.
— Alors ? demanda Viktor, la voix pâteuse. Vous le connaissez, ce type ?
Luc ne répondit pas tout de suite. Il étudia les traits du visage, les pommettes hautes, la cicatrice qui coupait le sourcil gauche en deux. Il avait vu ce visage ailleurs. Sur un écran d'ordinateur, à Chamonix, il y a trois ans.
— Je sais qui c'est, dit-il enfin. Enfin, je sais comment il s'appelait quand il est mort.
Il s'écarta du corps, les mains dans les poches.
— Denis Vautier. Escroc international. Recherché par Interpol pour escroquerie à grande échelle. Il vendait de fausses réserves naturelles à des promoteurs immobiliers, des faux brevets à des start-up. Il a fait des millions avant de disparaître il y a deux ans.
Élise fronça les sourcils, lissant nerveusement son pull.
— Vous êtes sûr ? Vous l'avez reconnu sur une photo ?
— Affiche de recherche. Je faisais une mission de conseil au bureau du procureur de Chamonix. Il a défilé sur l'écran pendant une semaine.
Luc retourna vers le corps, désigna la mâchoire.
— Prothèse dentaire pour changer l'ovale du visage, probablement. Le nez aussi, si je devais parier. Il a passé six mois à se faire refaire le visage avant de réapparaître sous une fausse identité.
— Sous quelle identité ? demanda Sandra, les yeux écarquillés.
Luc haussa les épaules.
— Voilà la question. Et voilà le problème.
Il compta sur ses doigts.
— Ce chalet a été réservé pour un groupe de seize personnes. Nous en avons treize, plus deux guides portés disparus, plus un inconnu mort dans la neige. Ça fait seize si on compte bien. Ou dix-sept si on compte les deux guides séparément. Le propriétaire a reçu une liste de noms. L'un d'eux n'existe pas.
Le silence tomba sur la pièce, lourd comme l'orage qui montait dehors.
Camille s'approcha, le visage pâle.
— Vous pensez que Denis Vautier s'était infiltré dans le groupe ? Qu'il était l'un de nous ?
— Je pense que quelqu'un dans cette pièce voyage selon une identité qui n'est pas la sienne. Et que cette personne a de très bonnes raisons pour que personne ne le découvre.
Henri s'avança, la mâchoire serrée.
— Attendez. Vous êtes en train de dire qu'un parfait inconnu a passé les trois derniers jours avec nous, à manger avec nous, à dormir sous le même toit ? Et que personne ne l'a remarqué ?
— Exactement.
— C'est impossible, protesta Sandra. On se connaît tous. On est tous venus par les mêmes réseaux.
— Pas tous, intervint Ali doucement. Moi, par exemple. Je suis venu par un ami d'un ami. Je croyais que vous étiez tous amis d'origine.
Chacun se regarda, soudainement évaluateur.
Viktor s'appuya contre le mur, le visage encore marqué par sa chute de la veille.
— C'est facile à vérifier. Donnez-moi vos passeports. Je les ai déjà vus à la réception — enfin, les photocopies, quand on a fait le check-in collectif. Mais les vrais documents, les originaux ?
— C'est l'hiver, dans les Alpes, tempêta Élise. On est en France, chez nous, pour la plupart. Personne ne garde son passeport sur lui en permanence. C'est dans nos chambres.
— Alors qu'on aille les chercher, dit Luc. Tous ensemble. On met les pièces d'identité sur cette table, et on vérifie.
Un frisson parcourut le groupe.
Henri leva les mains.
— Doucement. Avant de se transformer en comité d'accueil pour policiers amateurs, réfléchissons. Si Vautier était parmi nous sous une fausse identité, qui a-il remplacé ? Qui est la personne qui était attendue et qui n'est jamais arrivée ?
Luc secoua la tête.
— Personne ne sait qui était attendu. La réservation est passée par une agence. Les noms ont été anonymisés pour la sécurité du groupe avant l'arrivée. Seuls les guides avaient la liste complète.
Il marqua une pause.
— Et les guides sont introuvables.
Le vent hurla contre les fenêtres, comme pour souligner ses mots.
Ali se leva, fit les cent pas près de la cheminée.
— Il y a autre chose. Les guides. On nous a dit qu'ils étaient partis chercher de l'aide. Mais si l'un d'eux était l'escroc ? S'il a pris la place d'un guide, pas d'un invité ?
Camille réfléchit à voix haute.
— Ça expliquerait les sabotages. Luc, votre corde sectionnée. La gâchette sur le balcon ouest. Tout est trop précis, trop professionnel. Un guide connaît ces techniques. Un escroc aussi, si c'est son métier de manipuler son environnement.
Viktor grogna.
— Mais pourquoi un escroc déclencherait une avalanche ? Ça n'a pas de sens. Il n'y avait plus rien à voler — nous sommes tous bloqués ici, son argent est gelé, ses plans sont dans la neige.
— À moins, dit Luc, que l'avalanche ne fasse pas partie du plan. À moins qu'elle ne soit qu'une conséquence malheureuse. Vautier montait peut-être une arnaque dans ce chalet. Il s'attendait à ce que le groupe reparte. Il ne s'attendait pas à être piégé par la neige, coupé du monde avec ses victimes.
Henri blêmit.
— Vous dites que nous sommes tous ses victimes ? Mais victimes de quoi ?
Luc n'avait pas de réponse. Il retourna près du corps, observa les mains du mort. Des mains fines, soignées, sans callosités. Le genre de mains qui signent des contrats, pas qui montent des murs.
— Il est mort, pourtant, murmura-t-il. Quelqu'un l'a tué. Et cette personne est parmi nous ou dans la montagne. S'il est mort avant l'avalanche, le tueur était déjà ici quand tout a commencé.
Camille s'accroupit près du corps, examinant les poignets comme s'il s'agissait d'un patient.
— Les lèvres sont bleuâtres, mais les poumons sont propres. Il n'a pas inhalé de neige. Il est mort avant la coulée. Probablement étranglé ou frappé à la tête — je verrai mieux quand je l'aurai entièrement nettoyé.
— Frappé à la tête, répéta Luc. Comme on frappe quelqu'un qui s'apprête à révéler un secret. Comme on élimine un complice devenu dangereux.
Les regards convergèrent de nouveau vers le groupe, cherchent une fissure, un détail qui cloche.
Le faisceau d'Ali balaya lentement la pièce, s'attarda un instant sur chaque visage. Il y avait la peur, mais pas que. Il y avait dans chaque regard la même question : et toi ? qui es-tu vraiment ?
Soudain, Sandra se leva, le visage livide.
— Attendez. J'ai remarqué quelque chose. Hier, quand on a fait l'inventaire des chambres — les sacs, les affaires — vous vous souvenez qu'il manquait un bagage ? On a dit qu'il devait être perdu dans l'avalanche, dans le vestiaire extérieur.
Luc se souvint. Une valise noire, jamais réclamée, jamais identifiée.
— Oui.
— Et si elle appartenait à Vautier ? Si elle était dans sa chambre avant qu'on la répartisse ?
Henri la coupa.
— Les chambres ont été toutes attribuées avant l'orage. On n'a jamais parlé d'une valise orpheline. On s'est dit que c'était un bagage de l'équipe.
— Alors qui a dormi dans quelle chambre ? demanda Luc. On a les clefs. On a les plan de l'hôtel. Si on trouve la chambre d'où provient la valise, on saura peut-être qui occupait la place de Vautier.
Le groupe entier se tourna vers l'escalier qui menait à l'étage. La pénombre y régnait, trouée par la faible lueur des lampes de secours.
Maître Morteau, qui n'avait pas dit un mot depuis l'identification, se racla la gorge.
— Messieurs, mesdames, il y a une autre possibilité que personne n'a évoquée.
Tous les regards se tournèrent vers lui.
— Et si Denis Vautier n'était pas l'un de nous ? Et s'il était venu ici précisément pour surveiller l'un d'entre nous ? Un débiteur, une cible, un témoin ? Dans ce cas, son assassin est peut-être un membre du service de sécurité envoyé pour le faire taire. Et ce tueur est peut-être en train de nous écouter, en train de décider qui éliminer ensuite.
Le vent secoua la charpente. Quelque part dans la toiture, une poutre gémit.
Luc regarda chacun des visages devant lui. Treize personnes, treize histoires. Et quelque part, un quatorzième secret — celui du tueur qui les observait, patient, sûr de lui.
Son regard croisa celui de Camille. Elle hocha imperceptiblement la tête : elle avait compris la même chose.
Le temps des alliances douces était révolu. Il fallait trouver la chambre de Vautier avant que le tueur ne frappe à nouveau. Et Luc savait déjà, au plus profond de lui, que ce qu'ils trouveraient dans cette chambre n'était que le commencement de quelque chose de bien plus sombre.
Il monta les premières marches, le bois craquant sous ses pieds.
— On y va tous. Maintenant. Avant qu'il ne neige trop pour enterrer le mort. Et surtout avant que quelqu'un ne décide de faire disparaître les preuves.
Il ne se retourna pas. Il ne voulait pas voir qui le suivait et qui restait en arrière.
Mais quelque part derrière lui, dans le silence bourdonnant de la pièce, il entendit distinctement le bruit étouffé d'une semelle qui glissait sur le parquet.
Quelqu'un venait de s'éclipser dans le couloir.
Luc ferma les yeux une seconde, s'arma contre l'envie de courir. Quand il les rouvrit, il avait déjà décidé de laisser l'ombre s'éloigner. Pour l'attirer.
Il fallait que le piège se referme tout seul.
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