Blanc Total
Lire le chapitre 17: The Leap
Le signal d'incendie crépitait dans la neige, une pyramide de bois sec et de branches résineuses que Luc avait disposée en plein centre de la terrasse sud. Le soleil de midi tapait dur, la température remontait, et les pentes au-dessus d'eux commençaient à dégouliner de plaques instables. Une fenêtre de tir, avait-il pensé. Deux heures, peut-être trois, avant que le ciel ne se referme.
Il avait annoncé le plan à voix haute pour que tout le monde l'entende. Le miroir de survie, arraché de la trousse de secours du chalet, reflétait la lumière vers l'est, là où passait parfois le vol de liaison entre Courchevel et Megève. La fumée monterait en colonne droite. Les hélicoptères de secours suivaient cette vallée lors des opérations de reconnaissance. C'était un plan solide. On ne lui avait posé aucune question.
Il braquait le miroir vers le ciel, ajustant l'angle millimètre par millimètre, quand le ronronnement lointain d'un rotor lui fit lever la tête. Un point noir à l'est, bas, se glissant entre les crêtes comme un insecte pressé.
— Là ! cria Sandra depuis la baie vitrée. Il arrive !
Luc stabilisa son bras contre le garde-corps. Le miroir captura le soleil, projeta un éclat aveuglant vers l'appareil. Derrière lui, il sentit la présence du groupe massé au seuil de la porte, une grappe de parkas et d'écharpes. Pierre s'approcha avec une torche qu'il avait confectionnée avec du chiffon imbibé d'huile de cuisine, la flamme dansante dans le vent.
Le rotor grossit. Luc suivit la trajectoire, crispant la mâchoire. L'hélicoptère descendit légèrement, puis entama un virage doux sur l'aile.
— Il nous a vus ! cria Maya.
L'appareil continua sa route vers l'ouest et disparut derrière la crête de rochers.
Le silence retomba, plus lourd qu'avant. Luc abaissa le miroir, les jointures blanches sur le cadre d'aluminium. Il vit Camille à la fenêtre du premier étage, immobile, qui l'observait sans expression.
— Merde, ils nous ont pas vus, dit Ali. Le vent va tourner dans une heure. La fumée va se coucher.
— On réessaiera demain, dit Luc en rangeant le miroir dans sa poche. Même heure, si le temps tient.
Personne ne contesta. La colonne de fumée grise commença déjà à s'affaisser, plaquée par une rafale remontant la vallée. Luc rentra, passa devant le groupe et se dirigea vers l'escalier, la sensation désagréable d'une surveillance oblique dans le dos.
Il dormit mal. Le dortoir communal résonnait des ronflements de Viktor, des gémissements étouffés d'Hugo qui faisait des cauchemars, du frottement des sacs de couchage sur le parquet. Camille avait disposé des gobelets de verre en équilibre précaire le long des seuils de porte, un système d'alarme rudimentaire qu'elle avait mis en place sans en parler à personne. Luc avait feint de ne pas la voir faire.
Juste avant l'aube, il sortit sur la terrasse pour uriner contre l'angle du chalet. Le ciel était clair, criblé d'étoiles crues. Il longea le mur, puis s'arrêta net.
Le miroir était posé sur la table, là où il l'avait laissé la veille.
Mais la surface réfléchissante était étoilée d'impact. Un éclat central, comme si on avait frappé d'un coup sec avec un objet dur, des fissures rayonnantes s'en échappant jusqu'au cadre. Le verre tenait encore, mais la réflexion était brisée en facettes inutilisables.
Luc s'accroupit, les yeux plissés. Il ne l'avait pas entendu se briser. Personne ne dormait la nuit dernière, affirma-t-il mentalement — à l'exception de ceux qui prétendaient dormir. Les gobelets de Camille n'avaient émis aucun tintement.
Il releva la tête. La terrasse donnait sur le versant ouest, en contrebas d'une bande de sapins qui courait le long du toit. Un accès possible depuis la porte de service, que quelqu'un avait condamnée la veille avec du ruban adhésif. Luc se dirigea vers la porte et inspecta le scotch : intact, collé sur les gonds et le chambranle. Il passa par la baie vitrée du salon, qu'il n'avait jamais vraiment fermée à clé, et vérifia le verrou : fonctionnel.
Le cœur du problème lui apparut alors avec une clarté désagréable. La terrasse était desservie par deux issues seulement : la baie vitrée principale et la porte de service. Toutes deux étaient verrouillées de l'intérieur quand il avait dormi. Pourtant, le miroir avait été brisé pendant la nuit — ou laissé à l'abandon pendant des heures où il ne regardait pas.
Un message. On voulait qu'il comprenne quelque chose. Il retourna à la table, examina de plus près les débris. L'impact était précis, appliqué au centre de la plaque. Une frappe professionnelle, pas un coup d'énervement. Il n'y avait pas d'esquilles dispersées alentour ; on avait tenu le miroir par le cadre ou l'avait posé sur une surface dure. L'outil devait être métallique, à tête plate peut-être — un marteau de géologue, un pic à glace, un couteau à lame épaisse.
Il songea à Denis Vautier, le corps bleui dans la remise frigorifique qu'Ali avait improvisée. La lacé en dyneema coupée net. Sa propre corde tranchée au col de la passerelle. Maintenant le miroir, du verre brisé en rayons morts.
Le saboteur ne cherchait pas seulement à le tuer. Il cherchait à éteindre toute possibilité de salut, une par une. Le pont, la corde, l'émetteur radio qu'il avait trouvé vidé de sa batterie la veille. La nuit dernière, ils avaient encore la perspective fragile d'un signal visuel. Maintenant, plus rien.
Luc se pencha par-dessus le garde-corps et scruta la neige au pied de la terrasse. Sous le deuxième contrefort, une piste de pas fraîche — des crampons bien plantés, deux allers simples depuis l'angle du bâtiment, comme une personne qui avait contourné le chalet de l'extérieur en évitant la porte. Il n'y avait pas de neige sur la terrasse, pas d'empreinte visible sur le bois. L'individu était resté en dessous, à portée de bras, passant par-dessus la rambarde suffisamment agile pour ne laisser aucune trace.
Il se retourna. Une silhouette se tenait à la baie vitrée, silhouette sombre et effilée : Morteau, en robe de chambre, qui l'observait d'un œil trouble.
— Vous avez trouvé quelque chose ? demanda-t-il.
Luc rangea le miroir brisé dans sa poche.
— Non, dit-il en croisant Morteau sans s'arrêter. Le froid fend les vieux verres. Rien d'inquiétant.
Morteau sourit, un pli étroit, et ne dit rien.
À l'intérieur, le chalet se réveillait dans un relent de sueur inférieure et de café froid. Luc passa près de la table du petit-déjeuner, remarqua l'absence d'Henri, la chaise vide poussée maladroitement. La porte de sa chambre était close. Luc jeta un regard par la fenêtre intérieure du couloir — la pièce était vide, le lit défait.
Il retourna vers la terrasse, croisant le regard de Camille qui descendait l'escalier.
— Je l'ai trouvé cette nuit, murmura-t-elle. À trois heures. Il fixait le miroir depuis le balcon ouest. C'est lui qui l'a brisé.
— Henri ?
Elle acquiesça d'un mouvement sec :
— Je l'ai vu avec un piolet plat dans la main gauche. Il l'a reposé avant de rentrer dans la couloir. On dirait qu'il retenait ce regard qu'il a eu devant le corps du mort.
Luc comprit alors que le piège qu'il tendait à l'ombre insaisissable se refermait sur quelqu'un qu'il n'avait pas vu venir. Il ajusta la ceinture de son parka.
— Ne le confronte pas. Pas encore.
Il sortit dans le froid, attacha une cordelette à la rambarde et la descendit vers la neige. Les empreintes s'arrêtaient net à deux mètres du mur. Quelqu'un s'était arrêté, avait écouté, puis avait reculé. Un professionnel. Henri, peut-être. Ou quelqu'un qui voulait que ça en ait l'air.
Le miroir pesait froid dans sa poche, inutile. La prochaine fenêtre de secours serait plus difficile à fermer.
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