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Lire le chapitre 18: Confession
Le couloir sentait la cire chaude et le bois gelé. Luc tenait la lampe torche basse, le faisceau braqué sur les semelles de Pierre qui le précédait dans l’escalier. Derrière eux, Camille fermait la marche, son souffle régulier scandant la montée.
Le salon les accueillit dans une pénombre vibrante—la cheminée crachait encore des braises, et les fenêtres laissaient entrer la lumière arctique de trois heures de l’après-midi, quand les nuages s’écartaient enfin pour révéler des pans de roche et de glace.
Pierre s’assit sans qu’on le lui demande, dans le fauteuil près du feu. Il avait l’air plus petit que d’habitude, malgré ses larges épaules. Ses mains s’agitaient, ouvrant et fermant les paumes comme pour arracher quelque chose d’invisible.
— Vous me traitez comme un coupable, dit-il sans lever les yeux.
— Parce que vous avez menti, dit Luc. Depuis le début.
Camille s’accroupit près de la porte, son carnet ouvert, silencieuse. Ali resta dans l’embrasure de la cuisine, bras croisés, le visage impassible. Ils avaient convenu de ce dispositif sans le dire : Pierre au centre, Luc en face, les autres en ceinture.
— Je n’ai pas menti, murmura Pierre.
— Vous avez dit ne jamais avoir vu Denis Vautier.
Pierre ferma les yeux. La braise crépita. Le silence s’étira jusqu’à ce qu’il semble tenir tout entier sur les épaules du Français frileux qui se pencha en avant, coudes sur les genoux, tête basse.
— Je l’appelais Brice.
Luc attendit. Il avait appris, en douze ans de guide et d’enquête, que le silence avait plus de force que mille questions.
— Brice Delcourt, poursuivit Pierre à voix basse. Critique gastronomique. Estimé, même. Il écrivait pour des magazines qu’on ne lit que dans les restaurants étoilés. Je l’ai rencontré il y a deux ans, à Courchevel, lors de l’ouverture d’une table où j’avais investi.
Sa voix se serra. Il passa une main sur son visage.
— Il a adoré le restaurant. Il a écrit une critique dithyrambique. Puis trois mois plus tard, il est revenu. Avec une facture.
— Une facture ? demanda Luc.
— Une évaluation. Il avait monté un dossier sur mes fournisseurs, sur les marges, sur… certaines pratiques de la maison. Rien d’illégal, rien. Juste des zones grises. De la TVA mal déclarée, un employé au noir. Rien qui vaille plus qu’un redressement.
Il releva la tête, et Luc vit la peur dans ses yeux—une peur ancienne, affûtée par la répétition.
— Mais il n’exigeait pas d’argent. Il exigeait une table. Une place dans mon réseau. Des introductions à des clients fortunés. Il se servait de moi comme d’un sésame.
— Et vous avez accepté.
— J’ai essayé de couper les ponts après six mois. Il a envoyé une copie de son dossier à mon comptable. Juste une copie. Sans mot. Puis il est revenu, plus gourmand que jamais. Je n’arrivais plus à le lâcher.
Pierre regarda ses mains, comme pour y chercher une trace du poison qu’il avait tenu.
— Quand j’ai vu ce visage, dans ce chalet, sur ce corps gelé… Je savais que c’était fini. Pour moi, en tout cas. S’il avait accès à ce groupe, il avait accès à tout le monde. Il était en train de bâtir un réseau de chantage autour de cette croisière.
— La croisière, dit Camille doucement. Vous êtes tous là pour la croisière ?
— Oui, dit Pierre d’une voix lasse. À l’origine. Un yacht dans les Caraïbes, en janvier. L’organisateur a proposé une étape alpine pour les clients qui voulaient se préparer à la haute mer. Il paraît que c’est tendance dans certains cercles : la montagne avant la mer, pour tester les tempéraments.
Luc nota l’absence de nom précis. Une étape. Un organisateur. Une invitation transmise de main en main.
— Et pourquoi vous a-t-il choisi, vous, pour cette étape ? demanda-t-il.
— Je ne sais pas. Par plaisir. Par contrôle. Il aimait savoir que je dormais mal, dans la même pièce que lui. S’il m’a fait venir ici, c’est peut-être simplement pour me montrer qu’il pouvait encore.
— Il n’était pas venu pour vous surveiller.
Pierre hésita.
— Je ne sais pas pour qui il était là. Le Delcourt que je connaissais n’agissait jamais sans une cible. Il aimait les hommes d’affaires importants, les familles anciennes, les fortunes fragiles. Cette croisière était un buffet pour lui.
Luc regarda par la fenêtre. La lumière baissait, les ombres s’allongeaient sur la neige. Il tria ce qu’il venait d’entendre, comme il l’avait fait des centaines de fois sur un versant instable, évaluant la pente, la texture, la fatigue de la neige.
— La main, dit-il.
Pierre cligna des yeux.
— Pardon ?
— La main. Au dîner du premier soir, vous avez fait un geste, un mouvement rotatif, quand Viktor a parlé d’audit fiscal. Comme si vous connaissiez un secret. À ce moment-là, vous pensiez déjà à Brice ?
Pierre expira lentement.
— Oui.
— Et quand vous êtes retourné près de la réserve, après qu’on ait sorti le corps— vous cherchiez des traces de lui ?
Le visage de Pierre se ferma comme une porte.
— Je suis allé chercher une bouteille d’armagnac. Pour me calmer.
— La bouteille que vous avez apportée au salon était déjà vide. Je l’ai vue.
Un muscle tressauta sous l’œil de Pierre. Camille nota quelque chose, sans lever les yeux.
— Je suis allé vérifier, dit Pierre enfin. Que ses affaires étaient toujours là. Que personne ne les avait prises.
— Vous cherchiez son carnet, dit Luc. Celui où il consignait ses dossiers.
Pierre ne répondit pas. Le silence combiné à la chaleur du feu devint presque insupportable.
— Si je trouve une preuve que vous avez saboté le téléphone, ou les câbles, ou déclenché cette avalanche, dit Luc lentement, je vous jure que je vous laisse dehors, et je ne cherche pas à savoir si vous survivrez à la nuit.
— Je n’ai rien saboté.
— Vous aviez le mobile.
Pierre se leva d’un bond, puis se rassit comme si les jambes lui manquaient.
— Le mobile ? Vous parlez de mon portable ? Il est mort, comme les autres. Je l’ai montré à Ali, le deuxième jour. La batterie gonflée, l’écran noir. Ce n’est pas moi.
— Quelqu’un savait que vous aviez des relations avec lui, insista Luc. Quelqu’un l’a su assez pour l’utiliser contre vous. Ou pour vous éliminer.
Pierre secoua la tête, lentement.
— Personne ne savait. À personne ici je n’ai jamais parlé de Brice. Ni de Delcourt. Ni de cette industrie qui me bouffait.
Luc le regarda longtemps. Il voyait la sueur perler, la respiration saccadée, les mains qui tremblaient. Ce n’était pas le comportement d’un homme qui savait jouer un rôle. Pierre était un homme qui avait peur, et il l’avait depuis des années, bien avant la neige.
— Vous mentez encore, dit Luc doucement.
— Quoi ?
— Sur un détail. Vous cachez l’étendue de votre relation. Vous ne me dites pas pourquoi vous êtes resté, pourquoi vous ne l’avez pas fui, pourquoi vous n’avez pas refusé de venir ici.
Pierre le fixa. Une minute entière. Le vent griffa la vitre.
— Il avait photographié mon fils, dit-il presque sans voix. À la sortie de son école. Il m’avait envoyé la photo avec la mention « Les enfants grandissent vite, Pierre. Un jour on a une table chez Fauchon, le lendemain on n’a plus de table du tout. »
Luc ne dit rien. Les mensonges se réduisaient en couches fines, comme des strates de neige. Sous la peur, sous l’ornement de la défense, il restait un noyau de vérité brute : Pierre était un prisonnier, pas le geôlier.
— Et si vous n’avez pas déclenché cette avalanche, dit Luc finalement, qui l’a fait ?
Pierre ouvrit la bouche, puis la referma. Ses épaules s’affaissèrent.
— Vous n’êtes pas le seul à qui quelqu’un ait donné une mission, dit-il.
Luc plissa les yeux.
— Une mission ?
— Non. Je ne peux pas en dire plus. Certaines conversations restent dans les salons privés du restaurant. Je les ai servis, je les ai écoutés. Si je parle, je suis mort, et peut-être pas moi seul.
Luc se leva. Il fit le tour de la table, tira une chaise, s’assit en face de Pierre, à hauteur d’yeux.
— Vous comprenez que ce que vous me refusez là est exactement ce qui va nous tuer ? Cette avalanche a été déclenchée par un acte volontaire. Le téléphone de secours est détruit. Le corps d’un homme qui vous faisait chanter est dans la cave. Et vous, vous protégez encore des secrets.
Pierre rencontra son regard. Il y avait là une fatigue si profonde qu’elle ressemblait presque à la paix.
— Je ne peux pas vous dire qui est la cible.
Luc soupira. Il se leva, se dirigea vers la porte, puis s’arrêta. Il regarda par-dessus son épaule Pierre, petit homme brisé assis près du feu, ses mains immobiles enfin.
— Gardez ce que vous savez. Mais comprenez ceci : quand la neige aura fini de tomber, quand la tempête aura passé, ce que vous cachez aura un goût de cendre. Et je ne pourrai pas vous sauver de vous-même.
Il sortit dans le couloir, suivi de Camille et d’Ali. La porte se referma sur le bruit du feu. Dans le couloir, le froid les saisit.
— Il ment encore, dit Camille.
— Il ment toujours, dit Luc. Mais à quel propos, maintenant, je ne sais plus. Et c’est là le danger.
Il regarda la neige qui tombait à nouveau, dense et sans pitié. Quelque part dans cette maison gelée, un homme se croyait protégé par ses secrets. Mais la montagne n’avait que faire des secrets. Le froid, lui, ne négociait jamais.
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