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Lire le chapitre 3: Static

La salle technique empestait le renfermé, le métal froid et l'ozone des appareils électriques jamais éteints. Luc s'accroupit devant le panneau arrière du poste radio principal, un Kenwood qui aurait dû leur donner au moins deux canaux de secours vers Chamonix. Il fit glisser le tournevis dans la fente du capot et le déclipsa d'un geste sec. La carcasse métallique révéla ses entrailles de fils colorés, de circuits imprimés, de condensateurs alignés comme des soldats.

Mais ce qu'il vit le fit se figer.

Le faisceau principal de câbles coaxiaux, celui qui reliait l'amplificateur à l'antenne extérieure, avait été tranché net. Pas arraché, pas usé par le froid. Tranché. La coupe était propre et régulière, comme faite par un cutter de précision. Deux longueurs de fil pendaient, leurs extrémités dénudées, et le cœur cuivré brillait encore, sans la moindre oxydation. C'était frais. Quelques heures, tout au plus.

Luc lâcha un souffle lent, rectifia sa posture pour examiner le reste de l'installation. Il passa les doigts sur la fibre optique secondaire qui reliait le poste à la baie de communication satellite — sectionnée également. Ces câbles n'avaient pas pu se couper tout seuls. Un chat ? Non. Une rongeur ? Le chalet était hermétique, traité, sans recoins inaccessibles. Et aucun animal n'utilise un cutter.

Il laissa son doigt suivre la coupe une seconde fois, come pour graver la preuve dans sa mémoire. Puis il se releva lentement et se tourna vers la porte.

Derrière lui, le groupe avait fini par se masser dans l'entrée de la salle technique. Henri, propriétaire du chalet et chef de l'expédition, se tenait le premier, les bras croisés, son parka bourgogne ouvert laissant voir son pull en cachemire. À côté de lui, la femme brune aux yeux durs — Anna, il fallait qu'il s'entraîne avec leur nom, son cerveau le savait déjà mais son instinct les gardait à distance — regardait les câbles sans un mot. Viktor se tenait en retrait, adossé à l'encadrement de la porte. Ses mains pendaient le long de son corps, sa joue mal rasée, et Luc nota qu'il évitait de regarder directement le panneau ouvert. Derrière Viktor, Camille, la journaliste, rongeait nerveusement sa lèvre inférieure, son carnet fermé dans une main, doigts crispés sur la couverture de cuir.

« Ce n'est pas une panne, dit Luc, tâchant de garder sa voix plate comme une surface de neige vierge. Le coax a été coupé au cutter. Et la fibre satellite aussi. De façon délibérée.

— Débile, fit Viktor dans un mauvais français teinté de roulade slave. Pourquoi quelqu'un couper le satellite ? Pour être piégé comme nous ?

— Peut-être, répondit Luc en se tournant vers lui. Exactement pour être piégé. Ou pour nous empêcher de filmer.

— C'est une très mauvaise idée, continua Viktor, sa voix montant d'un cran, on est coincés, le route est coupée, la tempête est arrivée… et maintenant les communications ?…

Sa respiration devenait saccadée, et ses yeux allaient de la fenêtre battue par le vent aux câbles morts. Luc se souvint du visage de Viktor sous la neige, juste avant le déclenchement de la pente. La peur qui avait affleuré sous l'arrogance. Il voyait maintenant la même peur monter, mais cette fois sans poche de neige pour la contenir.

Anna posa une main sur l'épaule de Viktor sans le regarder, d'un geste mécanique. Elle gardait son regard sur Luc.

« Que faut-il faire pour rétablir le signal ?

— Remonter sur le toit pour vérifier l'antenne, mais même si elle est intacte, on ne pourra rien faire sans les câbles. Il faut en trouver de rechange. Ils n'existent pas ici.

— Et le téléphone ? demanda Henri.

— C'est le portable d'un membre qui peut encore capter ? Personne n'a de réseau depuis ce matin, on le sait. Même avec une antenne, la cage de Faraday de la neige est complète.

Camille fit un pas en avant. Elle avait lâché la couverture de son carnet, ses doigts jouant avec la spirale de métal comme elle aurait trituré un rosaire. « Mais vous n'aviez pas dit qu'il y avait un téléphone satellite de secours ? Dans la remise ? »

Luc hocha lentement la tête. « Oui. Un thuraya. Dans la malle de sécurité de la réserve, comme prévu pour ce genre de situation. Je vais aller le chercher. »

Il était presque sorti de la salle technique quand quelque chose dans l'expression de Camille — un tressaillement à peine perceptible, un coup d'œil jeté vers l'angle du couloir qui menait à la remise — le fit s'arrêter. Il se retourna.

« Camille ? »

Elle sursauta comme par réflexe, puis se recomposa. « Oui ?

— Vous avez vu quelque chose ?

Elle eut un rire nerveux, presque un gloussement. « Pourquoi me demander ça à moi ?

— Parce que vous regardiez le couloir qui mène à la remise, pas la salle technique. »

Le silence se fit lourd. Les autres échangèrent des regards. Anna cessa de tapoter l'épaule de Viktor. Henri déplia les bras et se redressa, faisant craquer sa colonne sous le pull. Camille laissa retomber son carnet contre sa cuisse. Sa voix, quand elle parlait, avait perdu sa légèreté de surface.

« J'ai vu quelqu'un sortir de la réserve. Tout à l'heure, avant que vous nous groupiez pour l'inventaire. Avant que je propose de regarder les espaces communs. » Elle avala sa salive. « J'ai cru que c'était normal, que quelqu'un était passé prendre quelque chose. Mais… avec le recul… elle était en train de sortir en cachette, vite, et elle a refermé la porte très doucement, comme si elle ne voulait pas qu'on sache qu'elle y était allée.

— Qui ? demanda Luc.

Camille hésita. Ses yeux firent le tour du groupe, s'arrêtant brièvement sur chaque visage, comme pour mesurer la distance entre elle et chacun d'eux. « Je n'ai pas su qui c'était, j'étais au bout du couloir, la lumière était faible…

— Vous avez vu quoi, alors ? Une silhouette ? Une couleur de vêtement ?

— Des bottes noires. En cuir, montantes. Les mêmes que porte la moitié de la station, je le sais bien, mais… elle avait une façon de marcher, la personne. Un peu penchée. Comme si elle avait peur d'être suivie. » Camille baissa la voix, comme si elle s'adressait à un dictaphone invisible. « Et elle tenait quelque chose contre sa poitrine. Un boîtier, peut-être un téléphone. »

Luc resta impassible une seconde de trop. Puis il se dirigea vers la remise d'un pas égal, sans se presser. Les autres lui emboîtèrent le pas en file, sauf Henri qui resta en arrière un moment, regardant les câbles coupés comme s'ils étaient une insulte personnelle à sa gestion immaculée du chalet.

La remise était une pièce étroite, presque un placard, entre la cuisine et l'entrée du garage. Des étagères métalliques débordaient de matériel de secours : trousses médicales, lampes frontales, réchauds, rations lyophilisées. Au fond, adossée contre le mur, une malle noire cadenassée. Luc sortit la clé de la poche de son pantalon — une clé unique qu'il avait gardée sur lui depuis son arrivée, par habitude de guide jamais totalement en confiance — et ouvrit la serrure.

Le couvercle se souleva sans résistance. À l'intérieur, dans un moule de mousse épaisse, il y avait un espace vide en forme de téléphone satellite. À côté, traînant, un câble de recharge qui pendait hors de son logement comme un intestin arraché.

Luc resta un long moment sans parler. Derrière lui, Anna prononça, dans un souffle : « Volé.

— Ça ne peut pas être un accident, dit Camille. Quelqu'un est venu ici, quelqu'un a pris le téléphone et coupé les communications. Vous rendez-vous compte ? C'est… c'est prémédité.

— Ou c'est quelqu'un qui a très peur, dit Viktor avec un cynisme qui semblait masquer une fragilité mal cousue.

Luc se redressa, referma la malle d'un claquement sec. Il se tourna vers le groupe. Dans le couloir, le vent hurlait au-delà des murs, et une sensation glacée lui parcourut la nuque avant même qu'il énonce la conclusion qui lui vint.

« D'accord. Tout le monde me rend son téléphone, son GPS, sa montre connectée. On les dépose sur la table de la salle commune. On photographie l'état de la remise et des câbles. Et chacun me dit exactement où il était entre le moment où l'avalanche est tombée et le moment où nous nous sommes retrouvés au chalet.

— C'est un interrogatoire, dit Anna. Vous n'avez pas ce droit.

— J'ai le droit de survivre à la nuit de demain, répondit Luc, ses yeux parcourant le groupe un à un. Et si le coup de cutter est précis, la prochaine intervention le sera plus encore. Alors rendons-nous les armes de communication avant que quelqu'un ne les retourne contre nous.

Il y eut un silence épais, peuplé des regards fuyants qui traversèrent la pièce. Henri demeurait immobile, sa lèvre inférieure pincée, les yeux posés non pas sur Luc mais sur le couloir derrière lui, là où se trouvait l'escalier qui montait au premier étage, et là où, depuis le début, le petit bureau verrouillé l'attirait comme un aimant.