Blanc Total
Lire le chapitre 20: Charge
Le chalet sentait la sueur et le métal froid. Luc avait passé la nuit à examiner le téléphone satellite, les doigts engourdis par l'électricité statique qui crépitait encore sous le boîtier ouvert. Le circuit imprimé portait une brûlure noire, nette, presque chirurgicale — un pont de soudure fondu par une décharge volontaire. Pas un accident. Un acte.
Camille se tenait derrière lui, les bras croisés, une tasse de thé fumant qu'elle ne buvait pas.
— Alors ?
— Alors le chargeur est mort. Le port aussi. La batterie a pris le courant en plein visage.
Il souleva la batterie lithium, la fit tourner entre ses doigts. Les connecteurs étaient tordus, une lame de couteau avait dû forcer le passage. Le plastique portait une entaille fine, presque invisible — un travail propre, discret. Quelqu'un savait ce qu'il faisait.
— Mais on peut peut-être la ressusciter.
— Comment ?
Luc se leva, les genoux craquants. Il avait mal dormi, encore une fois. Chaque craquement du toit sous la neige le réveillait en sursaut, la main déjà sur le manche de son couteau de poche.
— Une batterie 12 volts, ça se charge avec n'importe quelle source de courant continu. Les voitures dans le garage, elles ont des batteries. Si on peut brancher le téléphone directement sur l'une d'elles — enfin, sur son chargeur interne, là, après avoir réparé le circuit avec du fil dénudé — on peut peut-être tirer assez de jus pour un appel. Un seul. Juste le temps d'envoyer notre position.
Camille haussa un sourcil.
— Les voitures. Tu veux dire les voitures de clients qui sont enterrées sous trois mètres de neige dans le parking couvert ?
— Le garage est attenant au chalet. Il y a une porte intérieure. Les propriétaires l'ont fait construire pour ne pas sortir en combinaison quand ils arrivent. On peut y accéder sans mettre un pied dehors.
Elle but une gorgée de thé, réfléchit.
— Et le générateur ?
— Tombé en panne hier soir. J'ai vérifié avant l'aube. Réservoir plein, mais la bougie est morte — ou plutôt, quelqu'un l'a tuée. La céramique est fissurée, comme si on avait tapé dessus avec un outil. On ne pourra pas le redémarrer sans pièce de rechange.
— Donc c'était lui, aussi. Le saboteur.
Luc ne répondit pas. Il enfilait déjà sa parka, attrapait un rouleau de fil électrique dans la caisse à outils du chalet — une caisse qu'il avait lui-même inspectée la veille, trouvée complète. Le fil était neuf. Isolement rouge. Il aurait préféré que ce détail le rassure. Mais chaque outil qui fonctionnait encore semblait devenu suspect, une signature possible d'un travail d'initié.
— On réunit tout le monde. Ali garde le salon, interdiction de bouger. Je prends deux volontaires pour m'aider à porter.
— Deux volontaires. Tu as une idée de qui ?
Luc hésita une seconde, puis :
— Étienne et Sandra. Ils sont les plus calmes. Et je veux les voir en action. Vérifier leurs réactions.
— Tu les testes.
— Tout le monde est testé, Camille. Toi comprise.
Elle soutint son regard un moment, puis un sourire mince apparut, sans chaleur.
— Je passe le test pour l'instant ?
— Tu passes. Tu es là, debout, avec un plan clair. C'est plus que ce que font certains.
Il rassembla le groupe dans le salon — ce qui restait du groupe. Henri manquait toujours à l'appel. Sandra disait l'avoir vu vers minuit, un verre à la main, mais personne ne l'avait croisé depuis. Pierre était affalé dans un fauteuil, le regard vide, ses doigts tournant sans fin une alliance à son annulaire. Ali se tenait près de la porte de la cuisine, bras croisés, la mâchoire serrée. Morteau était assis à l'écart, près de la fenêtre obscurcie par la neige accumulée, son carnet de croquis fermé sur les genoux, et Luc nota que l'homme l'observait, comme il l'observait toujours depuis l'épisode du miroir brisé. Il ne le regardait plus, Luc, mais son téléphone réparé dans les mains, ou du moins ce qui en restait.
— Voilà la situation, dit Luc, en posant la batterie sur la table basse. Le téléphone est mort, le générateur aussi. Mais les voitures dans le garage ont des batteries. Avec du fil et un peu de bricolage, on peut transformer une batterie de voiture en source d'alimentation pour ce téléphone. Suffisamment pour un appel, peut-être deux. Il nous faut juste le temps d'avoir une fenêtre dans les nuages.
— Et si la fenêtre ne se présente pas ? demanda Morteau, sans lever les yeux.
— On essaie quand même. Le signal satellite traverse la neige, ce qui bloque, c'est la couverture nuageuse épaisse et l'angle de visée. Mais un appel de détresse, même bref, même dégradé, peut être reçu par un centre de coordination. Ils ont des antennes directionnelles. Parfois, juste un fragment de voix suffit pour un repérage triangulé.
— Ça ne nous a pas réussi avec le miroir, grommela Pierre.
Luc se tourna vers lui.
— Le miroir a été cassé. Le téléphone a été saboté. Deux actes délibérés, commis par quelqu'un dans cette pièce ou par quelqu'un qui connaît bien cet endroit. Si on ne tente rien, on reste ici à attendre que le saboteur ait une autre occasion de nous nuire. Je ne sais pas pour vous, mais je préfère essayer de sortir d'ici que de devenir une pièce de musée gelée à côté du corps de Vautier.
Le silence qui suivit fut lourd.
Sandra leva la main, comme à l'école.
— Je viens. Je connais un peu les voitures. Mon père avait un garage, je bricolais les circuits quand j'étais ado.
— Vous, Sandra. Étienne, vous aussi. J'ai besoin de bras robustes pour porter la batterie de secours du chalet en plus de la batterie de la voiture si on arrive à en démonter une.
Étienne hésita, jeta un coup d'œil vers le salon d'où montait un murmure de voix — les autres qui commençaient déjà à discuter entre eux, des accusations à mi-voix, des regards en coin. Il haussa les épaules et se leva.
— Allons-y. Rester ici me rend fou.
Ils passèrent par la cuisine, descendirent un escalier étroit en pierre qui sentait le moisi et l'huile de moteur, et débouchèrent dans un garage semi-enterré. Trois SUV étaient garés en file, couverts d'une pellicule de poussière et de calcaire. Un 4x4 noir, un break gris, et une petite citadine blanche que Luc n'avait jamais vue auparavant — probablement un véhicule de service.
— On prend le noir, dit Sandra en frappant la portière du 4x4. Grosse batterie, moteur récent. Elle devrait avoir du jus.
Luc ouvrit le capot. Le moteur était propre, presque neuf. La batterie, recouverte d'une gaine isolante, portait une étiquette d'entretien datée du mois précédent. Il souleva les cosses, les frotta avec un chiffon.
— Parfait. OK, voici le plan. On débranche la batterie, on la ramène dans le chalet. Je soude un connecteur improvisé au circuit du téléphone, on relie le tout à la batterie. On a peut-être une charge complète en une heure ou deux. Avec un peu de chance, la batterie récupère assez de courant pour permettre un appel.
— Et si elle est trop faible ?
— On prend la seconde. On la monte en parallèle. Plus de jus, plus de chances.
Ils s'attelèrent à la tâche, respirant des bouffées blanches dans l'air glacé du garage. Étienne dévissait les attaches avec une clé qu'il sortit de sa poche — une clé plate, impeccable, qu'il semblait connaître par cœur. Sandra guida la batterie hors de son logement en la soulevant par les poignées, avec une précision qui étonna Luc. Elle connaissait les gestes. Pas une touriste, ça non. Il nota mentalement.
En remontant, Luc s'arrêta un instant sur le palier de l'escalier. Du salon lui parvenait la voix d'Ali, ferme, qui calmait une dispute naissante — probablement Pierre s'en prenant encore à Morteau pour une raison ou l'autre. Au-delà du chalet, dehors, le vent soufflait en rafales régulières, transportant une neige fine qui semblait ne jamais finir. Pas de ciel visible. Pas de fenêtre.
Il poussa la porte, la batterie lourde contre son flanc.
Ils installèrent l'atelier sur la table de la cuisine. Luc dénuda les fils, souda le circuit du téléphone avec des gestes précis, lents, qu'il répétait dans sa tête avant chaque coup. Sandra lui tenait la lampe frontale. Étienne observait en silence, appuyé contre le mur, les bras croisés.
Une heure plus tard, le téléphone émettait un léger bourdonnement. La batterie du SUV débitait son courant dans le circuit réparé. L'écran s'alluma — une faible lueur verte qui fit monter un murmure dans la pièce.
— Ça charge, dit Sandra, le souffle court.
Luc composa le numéro du PCRA de Chamonix, l'antenne satellite se déployant avec un déclic. Il attendit, le téléphone pressé contre l'oreille, retenant son souffle.
Rien. Pas de tonalité. Un grésillement faible, haché.
Il réessaie. Raccrocha. Recommença.
— Le signal est trop faible, dit-il enfin, en posant le combiné. Les nuages absorbent. Il faudrait plus de puissance, une antenne plus haute, ou une fenêtre de ciel.
Le silence retomba, plus lourd que le brouillard dehors. Sandra s'assit, les mains sur les genoux, les épaules affaissées. Étienne détourna le regard. Camille ferma les yeux, un instant, comme pour contenir quelque chose.
Luc reposa le téléphone sur la table. Il le regarda, un long moment. Puis il se leva, sans rien dire, et alla remettre une bûche dans le poêle. Les flammes montèrent, crépitèrent, projetant des ombres dansantes qui semblaient se moquer d'eux.
Le soir tombait déjà, invisible derrière le rideau de neige. Le chalet se préparait pour une nouvelle nuit de veille, de soupçons, de marches silencieuses dans les couloirs pour vérifier que personne ne s'était volatilisé de plus. La batterie continuait de se vider lentement dans le circuit du téléphone, mais personne ne savait plus si cet effort aboutirait un jour.
Luc tira une chaise près du feu, s'y assit, le dos tourné à la pièce. Il fallait un nouveau plan. Il fallait une nouvelle idée. Et il fallait surtout — avant tout — trouver cette fenêtre, ce trou dans le ciel, cette seconde qui suffirait pour que quelqu'un les entende.
Mais pour l'instant, il écoutait le vent, et le vent ne disait rien.
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