Blanc Total
Lire le chapitre 21: The Ravine
Le vent avait cessé, mais le silence qui régnait dans la vallée était pire. Chaque pas sur la neige durcie sonnait comme un coup de marteau dans le vide blanc. Luc avançait, Ali sur ses talons, tous deux encordés à cinq mètres l’un de l’autre. La trace que Luc avait repérée depuis la fenêtre du chalet ne pouvait pas être ancienne : elle coupait net à travers le couloir d’avalanche, là où personne n’aurait eu de raison de s’aventurer.
— Tu es sûr que c’est la piste d’un guide ? demanda Ali en ajustant sa capuche.
— Personne d’autre ne marche comme ça, répondit Luc sans ralentir. Pas de traîneau, pas de ski, un pas régulier de montagnard. Il allait quelque part avec un but précis.
La trace plongeait soudain vers la gauche, en direction d’un ressaut rocheux que Luc connaissait bien. Le *Ravin du Loup*, les anciens l’appelaient. Une faille étroite où le vent sculptait des congères instables, où un faux mouvement pouvait déstabiliser des tonnes de neige suspendues. Luc ralentit, leva le poing. Ali s’arrêta net.
— Qu’est-ce que tu vois ? demanda Ali, la voix tendue.
— La trace s’arrête.
Luc s’accroupit, examina la neige. Les marques de pas se terminaient brusquement, suivies d’un large sillon glissant, comme si le marcheur avait dérapé sur une plaque de glace. Le sillon filait tout droit vers le bord du ravin, puis disparaissait dans le vide.
— Merde, murmura Ali.
Luc déboucla son sac, en sortit une corde de vingt mètres qu’il fixa à un piton rocheux à l’aide d’un mousqueton. Il se pencha prudemment au-dessus du bord. Le ravin tombait presque à la verticale sur une vingtaine de mètres. En bas, une forme sombre était allongée sur un éperon de roche, mi-enfouie sous la neige fraîche. Elle bougeait faiblement.
— Il est vivant, dit Luc. Tu reste là. Je descends.
— Tu vas te tuer.
— C’est pas une montagne, c’est une crevasse de merde. Je fais ça depuis l’âge de douze ans.
Il assura la corde autour de sa taille, se retourna et commença à descendre en rappel, les pieds contre la paroi. La paroi était instable, des gravats et des blocs se détachant sous chaque appui. Il entendit un râle monter d’en bas, un son rauque, humain, qui le fit accélérer.
Il toucha le fond en deux minutes. L’homme était allongé sur le dos, une jambe sous un angle impossible, le visage livide. Du sang gelé maculait son anorak bleu marine au niveau de l’épaule gauche. Les yeux ouverts, révulsés, cherchèrent Luc avec difficulté.
— Guide ? demanda Luc en s’accroupissant. Vous êtes le guide du groupe ? On vous a envoyé pour nous encadrer, non ?
L’homme cligna des yeux. Sa gorge émit un son guttural. Luc sortit sa gourde thermos, humidifia un linge et le pressa contre les lèvres de l’homme. Le blessé but faiblement, recracha une salive rosâtre.
— Je suis… Hervé. Hervé Martin, guide indépendant, laissa-t-il sortir dans un souffle. On m’a… appelé en urgence. Il y a trois jours. Pour remplacer le guide habituel.
— Pourquoi êtes-vous dans ce ravin ?
Hervé tenta de rire, mais un spasme de douleur lui tordit le visage.
— On m’a poussé.
Luc sentit son estomac se serrer.
— Poussé ? Par qui ?
— J’étais en reconnaissance. Je savais que quelque chose clochait. Les téléphériques en panne le premier jour. Le système d’alerte qui ne s’est pas déclenché quand l’avalanche est partie. Ça faisait trop de coïncidences.
Il s’interrompit, la respiration sifflante. Luc lui souleva la tête, lui donna encore de l’eau.
— Qui ? demanda Luc. Un nom.
— Belmont.
Le mot tomba dans l’air gelé. Luc se figea.
— Belmont ? Personne dans le groupe ne s’appelle…
— C’est pas son nom. C’est son… démon. Son surnom. Je l’ai entendu au téléphone. Il appelait quelqu’un à Genève, il disait « quand Belmont aura fini le travail, l’audit ne trouvera plus rien ».
L’audit. Luc nota le mot, le fit tourner dans sa tête. Une vérification de sécurité. Les chalets de luxe de ce type étaient soumis à des audits réguliers de conformité. Quelqu’un avait intérêt à empêcher l’audit d’aboutir.
— Qui était au téléphone ? insista Luc. Un homme ? Une femme ?
Hervé tremblait maintenant de tout son corps. Une hémorragie interne, Luc le savait. Il n’avait plus beaucoup de temps.
— C’est pas ce que j’ai vu. C’est ce que j’ai entendu. Le guide habituel, vous comprenez ? Il n’est jamais arrivé. Le chalet laissé vide. Les discussions avec Genève qui restaient sans réponse. Je me suis méfié. Je suis sorti pour vérifier un point de vue, repérer les itinéraires… et il était là, derrière moi. Une pioletée. J’ai glissé.
Il s’agrippa au bras de Luc avec une force surprenante.
— Belmont, il est… dans le groupe. Il a détruit la radio du guide. Il a coupé les câbles d’alarme. Il a fait exploser une charge déclenchée pour provoquer l’avalanche. Tout ça pour une seule raison.
Luc approcha son visage à quelques centimètres du sien.
— Quelle raison ?
— L’audit… il couvrait une fraude massive. un réassureur… les primes, les faux certificats. Si l’audit avait lieu, tout le réseau tombait. Belmont devait faire disparaître la preuve. Et la preuve…
Il suffoqua, ses doigts se crispèrent sur le poignet de Luc.
— La preuve… c’est les gens. Il ne faut pas qu’ils sortent d’ici vivants. Aucun d’eux. Il a reçu… ses ordres… il va tous les tuer, un par un…
Hervé eut un soubresaut, ses yeux se révulsèrent complètement, et sa main retomba. Luc posa deux doigts sur sa carotide. Rien. Il resta un instant immobile, le corps du guide encore chaud sous sa main, le mot "Belmont" gravé dans son crâne comme un clou qu’on enfonce.
Il releva la tête vers Ali, qui se penchait au bord du ravin.
— Il est mort ? demanda Ali.
Luc se redressa, les mâchoires serrées.
— Il faut le remonter. Et il faut que tout le monde dans ce chalet entende ce qu’il vient de me dire. Un des invités porte un autre nom. Et ce nom, c’est Belmont.
Il regarda une dernière fois le corps de Hervé Martin, dont le visage semblait maintenant paisible dans la neige ensanglantée.
— Il a dit aussi autre chose, murmura Luc pour lui-même. Il a dit qu’on ne sortira pas vivants d’ici. Alors ça m’oblige à prouver qu’il se trompe.
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