Blanc Total
Lire le chapitre 22: The Legacy
La neige crissait sous ses bottes quand Luc franchit le seuil de la véranda, le corps d'Hervé Martin en travers des bras. Derrière lui, Ali portait le poids du silence, celui qui s'abattait sur le groupe comme une seconde avalanche.
Camille fut la première à réagir. Elle porta la main à sa bouche, recula d'un pas, heurta la table basse où le satellite téléphone réparé reposait encore, inutile. Sandra se leva du canapé, le visage blême, tandis qu'Étienne, adossé au mur, referma son manteau d'un geste nerveux. Pierre s'approcha, puis s'arrêta, les yeux rivés sur le visage bleui du guide.
« C'est Hervé Martin, dit Luc en déposant le corps sur la grande table de la salle à manger. Le guide local que nous avons croisé à la gare, le premier jour. Certains d'entre vous le connaissaient peut-être sous un autre nom. Mais c'est lui qui a été poussé dans le ravin. »
Il épousseta la neige de ses gants, laissant le silence s'installer. Les flammes de la cheminée dansaient sur les visages tendus, creusant des ombres accusatrices.
« Poussé ? répéta Morteau depuis l'escalier. Par qui ? »
Luc le dévisagea. L'assureur était pâle, les mains crispées sur la rampe.
« Voilà la question, répondit Luc. Il est mort, mais avant de partir, il m'a donné un nom. Belmont. Quelqu'un dans ce chalet travaille pour un réseau basé à Genève. Quelqu'un qui a saboté cette expédition pour empêcher un audit des certifications d'assurance. Quelqu'un qui est prêt à tuer pour que cela reste secret. »
Il laissa le nom flotter dans l'air comme une traînée de fumée.
« Belmont ? s'exclama Sandra. C'est ridicule. Nous sommes tous coincés ici depuis des jours. Qui d'entre nous aurait pu… »
« Pousser un homme dans un ravin ? coupa Ali. Le même homme qui a saboté le téléphone satellite, brisé le miroir de signalisation, court-circuité la batterie de secours. Quelqu'un qui nous veut tous morts. »
Pierre s'assit lourdement sur une chaise, le visage décomposé. « Ce n'est pas possible. Il doit y avoir une erreur. Peut-être que cet homme s'est blessé seul, et qu'il a déliré avant de mourir. »
« Il n'a pas déliré, dit Luc. Il m'a donné des détails précis. La liste des sabotages. Le nom du réseau. Il enquêtait sur cette opération depuis des mois. Il a découvert quelque chose, et il en a payé le prix. »
Camille s'approcha du corps, les mains jointes. Elle observa un long moment le visage figé de l'homme, puis se tourna vers Luc.
« Il était avec nous au premier soir, dit-elle doucement. Il a partagé le vin chaud. Il a parlé de ses enfants. »
« Des mensonges, peut-être, répondit Luc. Ou peut-être pas. Peut-être qu'il jouait un rôle pour approcher celui qui allait le tuer. »
Un silence pesant accueillit ses paroles. Les regards se croisèrent, s'évitèrent, se chargèrent de soupçons. Morteau descendit quelques marches, les épaules voûtées.
« Si tu cherches des coupables, dit-il d'une voix tendue, regarde du côté de ceux qui sont arrivés sans bagages. Ou plutôt, regarde du côté de ceux qui semblent en savoir trop sur les systèmes de sécurité. »
Il jeta un regard appuyé vers Sandra, qui se raidit.
« Qu'est-ce que tu insinues ? demanda-t-elle.
— Rien. Je constate simplement que tu étais très à l'aise avec le moteur de la voiture, la génératrice, les fusibles. Pour une touriste qui prétend ne jamais avoir mis les pieds dans les Alpes, tu as des mains très habiles. »
Sandra serra les poings. « Je répare des motos dans mon garage le week-end. Ça aussi, c'est un crime ? »
« C'est un détail, intervint Luc. Un de plus. »
Il s'approcha de la cheminée, laissant la chaleur engourdir ses doigts engourdis. Il savait que chaque mot qu'il prononcerait désormais serait pesé, retourné, utilisé contre lui ou contre les autres.
« Belmont a une raison d'être ici, reprit-il. Quelqu'un dans ce groupe a des liens avec ce réseau genevois. Quelqu'un qui a accès aux certifications falsifiées que mon frère avait signées. »
Pierre releva la tête, les yeux écarquillés. « Ton frère ? Qu'est-ce que ton frère a à voir là-dedans ?
— Mon frère était guide, comme moi. Il a cosigné des dizaines de certifications d'assurance avalanche. Certaines étaient frauduleuses. Il l'a payé de sa vie. »
Le silence qui suivit fut si profond que Luc entendit le vent s'engouffrer dans la cheminée, faisant danser les flammes.
« Alors c'est toi qui as un mobile, souffla Morteau. Tu cherches celui qui a tué ton frère. Tu es en train de monter une histoire pour désigner un coupable. »
Luc se tourna lentement vers l'assureur. « Si j'étais Belmont, j'aurais déjà laissé ce groupe se faire ensevelir sans lever le petit doigt. J'aurais sabordé la communication, brisé les miroirs, saboté les batteries, et j'attendrais que la tempête fasse le travail. Exactement ce que quelqu'un est en train de faire. »
Les mots tombèrent comme des couperets. Pierre se leva, les mains tremblantes.
« Le corps de cet homme, dit-il en désignant Hervé. Il était avec nous au début. Il posait des questions. Il regardait les documents de chacun. Il m'a demandé de lui parler du projet de station thermale que je développais à Verbier. Je pensais qu'il était journaliste. »
« Tu pensais qu'il était journaliste », répéta Camille.
Pierre rougit. « Il avait un carnet. Il notait tout. Est-ce que quelqu'un d'autre l'a vu avec ce carnet ? »
Personne ne répondit. Luc sortit alors de sa poche intérieure un carnet de cuir noir, qu'il déposa sur la table à côté du corps.
« Je l'ai trouvé sur lui. Mais les pages qui concernaient son enquête ont été arrachées. Les premières pages seulement. Tout ce qui aurait pu identifier Belmont a disparu. »
« Alors nous avons un tueur parmi nous avec un carnet vide », murmura Étienne, les mains dans les poches.
Luc le fixa un long moment. Étienne soutint son regard sans ciller, puis baissa les yeux.
« Nous ne pouvons plus nous séparer, reprit Luc. À partir de maintenant, personne ne se déplace seul. Pas de marches nocturnes, pas de missions solitaires. Nous sommes peut-être piégés ici par la tempête, mais nous ne devons pas offrir à Belmont l'occasion de frapper à nouveau. »
Ali hocha la tête. « Je surveille le rez-de-chaussée. Si quelqu'un bouge la nuit, je le saurai. »
« Et qui surveille le surveillant ? » lança Morteau.
Ali se tourna vers lui, le souffle court. « Si vous avez quelque chose à dire, dit-il d'une voix sourde, dites-le en face. »
Morteau recula d'un pas. Le groupe retint son souffle. Luc s'interposa, posant une main sur l'épaule d'Ali.
« Nous sommes tous épuisés. Soupçonneux. C'est exactement ce que Belmont veut. Nous diviser. Nous retourner les uns contre les autres. Chaque accusation que nous nous lançons est une victoire pour lui. »
Camille s'approcha de lui, baissant la voix. « Nous devons enterrer cet homme avant que son corps ne commence à poser problème, dit-elle. Et nous devons réfléchir. Belmont n'agit pas seul. Il a un réseau. Quelqu'un attend peut-être notre mort à l'extérieur. »
Luc regarda par la fenêtre. La tempête semblait faiblir légèrement. Une trouée de ciel gris pâle apparaissait à l'ouest, mince comme un filament.
« Le téléphone a peut-être encore une chance de fonctionner, dit-il. Si la couverture nuageuse se dégage, je retenterai l'appel. Mais pour l'instant, nous enterrons Hervé. Et nous gardons les yeux ouverts. »
Il se tourna vers le corps, dont les yeux fixes semblaient encore porter une dernière question. Il tira un drap sur le visage de l'homme, un geste presque tendre.
« Qui était Belmont ? demanda Sandra d'une voix soudainement plus fragile. Vraiment. Qui est-ce ici ? »
Luc parcourut lentement la pièce : Morteau, crispé près de l'escalier. Pierre, effondré sur sa chaise. Sandra, les bras croisés sur la poitrine. Étienne, immobile comme une statue. Camille, le regard grave, proche de lui.
« L'un de vous le sait. Ou peut-être plusieurs. Et celui ou celle qui ne sait rien est peut-être la prochaine victime. Réfléchissez à ce que vous avez vu depuis le début. Aux détails qui sonnent faux. À ceux qui semblaient savoir où se trouvait chaque pièce, chaque fusible, chaque issue. »
Il laissa les paroles s'infiltrer dans chacun, puis se dirigea vers la porte, Ali derrière lui, portant une pelle trouvée dans la remise.
« Nous enterrons le guide contre le mur ouest, là où la neige est moins profonde. Lorsque nous reviendrons, nous aurons une conversation. Chacun dira ce qu'il sait. Toute la vérité, même partielle. »
Pierre le regarda partir, les lèvres pincées. Sandra se rassit lentement, les mains sur les genoux. Camille resta debout au milieu de la pièce, les yeux posés sur le drap qui recouvrait le corps.
Le vent gémit autour du chalet. Quelque part dans l'obscurité qui retombait, une ombre se déplaça derrière la fenêtre de l'étage. Personne ne la vit.
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