Blanc Total
Lire le chapitre 23: Shadows
La neige crissait sous ses pas quand Luc contourna le chalet par l’ouest, là où la pente glissait vers le ravin. Il ne voulait pas passer par la grande salle. Pas encore. Pas avec les regards braqués sur lui, ces regards qui cherchaient un coupable sur son visage depuis qu’il avait prononcé le nom de Belmont.
La chambre de Viktor occupait l’extrémité du couloir ouest, une ancienne réserve convertie en suite pour les invités de dernière minute. Luc avait noté ça le premier jour — Viktor n’était pas sur la liste originale. Il avait rejoint le groupe trois jours avant le départ, remplaçant un couple qui s’était désisté.
La porte n’était pas verrouillée. Une confiance qui commençait à ressembler à de l’arrogance.
Luc s’accroupit, glissa les doigts entre les lattes du parquet mal jointoyé, là où une réparation grossière trahissait un double fond. Il avait vu ça chez les trafiquants de Chamonix, dans les refuges miteux qu’ils utilisaient pour planquer leurs affaires. On cachait les choses importantes dans les endroits qu’on croyait invisibles. Les gens riches croyaient toujours que le regard des autres s’arrêtait à leur apparence.
Le rabat céda. Sa main rencontra un cuir souple, puis un rectangle rigide enveloppé dans un linge de bain.
Le passeport était autrichien. Nom : Markus Vogler. Date de naissance : 1972. L’homme sur la photo portait une barbe fournie et des cheveux longs, mais Luc reconnut les yeux — ces yeux brillants, calculateurs, qu’il avait vus dans le visage gelé de Brice Delcourt, le cadavre que Pierre avait identifié devant tout le groupe deux heures plus tôt.
Le passeport ne correspondait pas à Viktor. Il correspondait au mort.
Luc retourna le document. Les pages étaient vierges, à l’exception d’un tampon d’entrée à Genève, daté de trois semaines avant l’avalanche. Un tampon frais. Un tampon qui disait que quelqu’un avait traversé la frontière suisse avec cette identité, que quelqu’un était entré sur le territoire français sous ce nom, et que ce quelqu’un n’était pas le cadavre enveloppé dans le drap blanc appuyé contre le mur nord.
Parce que le cadavre avait été retrouvé dans la neige depuis huit jours au moins. Et le tampon datait de dix jours.
Luc photographia mentalement chaque détail, puis rangea le passeport exactement là où il l’avait trouvé. Il se releva et, sans bruit, regagna le couloir.
Camille l’attendait dans sa chambre, assise au bord du lit, les mains serrées entre les genoux. Quand il entra, elle se leva d’un geste brusque.
« Alors ?
— Viktor planque un passeport qui appartient au mort. Un mort qui portait un autre nom que celui qu’il utilisait avec Pierre.
— Ça veut dire que Viktor savait qui était vraiment Brice ?
— Ça veut dire que Viktor a ce passeport en sa possession, et que quelqu’un l’a utilisé pour entrer en France après la mort apparente de Delcourt. »
Camille fronça les sourcils, les lèvres pincées comme quand elle serrait une opinion qu’elle n’osait plus émettre.
« À moins que Viktor soit Belmont, et qu’il ait gardé les papiers de sa victime par sécurité.
— Ou qu’il soit une victime lui aussi. Que quelqu’un l’ait piégé avec ces documents. »
Luc s’adossa au mur. Le bois était froid, trempé d’humidité. Le chalet avait été construit pour l’été, un caprice de milliardaires transhumants. Personne n’avait anticipé une tempête de neige qui durerait dix jours.
« Il faut parler à Viktor. Le confronter.
— Pas encore. » Il avait dit ça trop vite, et il le savait. Camille le dévisagea avec cette intensité calme qu’elle réservait aux moments où elle pressentait le mensonge.
« Tu protèges quelqu’un, Luc.
— Je protège l’enquête. Si Viktor est Belmont, il se débarrassera des preuves dès qu’il saura que son planque a été découvert. Et si quelqu’un d’autre l’a piégé, cette personne saura que nous cherchons au bon endroit. »
Il s’approcha de la fenêtre. Le ciel s’épaississait de nouveau, des nuages lourds s’amoncelaient derrière les crêtes comme des rouleaux de plomb. Le trou de ciel clair qui devait lui permettre de tenter à nouveau le téléphone satellite se refermait.
« Il nous reste peut-être une heure avant que la visibilité soit nulle. Je vais réessayer.
— Le signal…
— Je sais. Mais j’ai une idée. Le toit ouest est exposé vers la vallée. Si je monte avec le téléphone, j’aurai peut-être une ligne droite sur le relais de Verdonne. »
Camille ne répondit pas tout de suite. Elle regarda la poche de sa veste, celle qui contenait le fragment d’ongle et l’empreinte qu’elle avait relevés sur le boîtier du téléphone endommagé. L’empreinte partielle de Henri.
« Et nous ? Qu’est-ce que je fais des autres ?
— Tu les gardes ensemble. Ali s’occupe du rez-de-chaussée. Toi l’étage. Personne ne bouge. Personne ne s’isole. Dès que je reviens, je prépare l’interrogatoire de Viktor.
— Tu as dit qu’il fallait attendre.
— Je dis ce qu’il faut pour ne pas paniquer un groupe qui n’a nulle part où fuir. »
Il y avait une dureté dans sa propre voix qu’il ne reconnaissait pas. Elle venait peut-être du corps de Hervé Martin, ce guide qu’il n’avait pas su sauver, ce témoin poussé dans le ravin parce qu’il s’était approché trop près de la vérité. Ou peut-être venait-elle de plus loin — de cette autre vallée, de cette autre avalanche, de ce frère dont Morteau n’avait cessé de lui parler.
« Luc », souffla Camille.
Il se retourna. Elle avait sorti une carte de son manteau — un rectangle cartonné, gris, avec une inscription dorée.
« J’ai trouvé ça dans la poche intérieure du veston de Hervé. Avant que les autres ne le voient. Je l’avais cachée. »
Il prit la carte. Elle était au nom de Markus Vogler. Entreprise : Skorpion Risk Management, Genève. Numéro de téléphone, boîte postale.
« Le passeport de Viktor, le nom du cadavre, et ce guide mort… c’est la même personne ? » demanda Camille.
Luc resta un long moment silencieux. La carte était épaisse, du papier filigrané, coûteux. Une carte qui ne se donne qu’à ceux qu’on engage, et qu’on n’engage jamais sans vérifications approfondies.
« Hervé Martin n’était pas un guide. Ou plus seulement. Il était un enquêteur, Camille.
— Pour qui ?
— Pour l’auditeur. Celui qui a envoyé le nom de Belmont pour le coincer, avant qu’on ne l’écrase dans la neige. »
Un bruit sourd résonna alors au-dessus d’eux — un pas lourd, prolongé, sur le grenier. Là où personne, en théorie, n’était monté depuis que le toit avait été déclaré fragile après une première avalanche.
Luc leva les yeux.
« Ce n’est pas un rat », dit-il.
Il ouvrit la porte et s’engagea dans l’escalier de service, tandis que derrière lui Camille tirait son téléphone satellite, le seul appareil encore en état, et qu’elle commençait à composer un numéro qu’il ne connaissait pas.
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