Blanc Total
Lire le chapitre 24: The Alpine Storm
Le vent se leva d’un coup, comme un poing fermé frappant la façade du chalet. Luc sursauta, la main encore sur la poignée de la porte de l’attique. Le bois gémit sous la pression, et une rafale s’engouffra par les interstices des fenêtres, faisant vaciller les flammes du poêle du salon. Ali, en bas, cria quelque chose que le rugissement extérieur avala.
Luc abandonna l’escalier. L’attique attendrait. Le ciel, déjà bouché, venait de se déchirer en une muraille de nuages bas. La tempête arrivait, plus tôt que prévu.
Dans le salon, l’air était épais. Les visages étaient gris, les regards fuyants. Ali avait regroupé tout le monde autour du poêle, ordre de Luc : plus personne seul, plus personne dehors. Dehors, c’était devenu un enfer blanc. Les rafales projetaient des murs de neige contre les vitres, et le chalet tremblait comme un animal pris au piège.
— La chaudière, lança Sandra, les bras croisés. Le thermostat chute. Si ça continue, on aura plus d’eau chaude dans une heure.
Luc échangea un regard avec Ali. Le réservoir de fioul était presque vide. Ils avaient prévu de rationner, mais la tempête accélérait le calcul. Ils n’avaient pas le choix : couper le chauffage des chambres, tout concentrer sur le salon, et brûler les réserves de bois de la cuisine pour tenir deux jours, peut-être trois si le vent tombait.
— On se sère ici, dit Luc. Matelas, duvets. On garde le poêle. On éteint le reste.
Viktor protesta faiblement, parlant de ses doigts engourdis, de son sang qui circulait mal. Morteau le toisa.
— Vous avez survécu à une chute de cent mètres, vous survivrez à une nuit sans radiateur.
Le silence retomba, troublé seulement par le sifflement du vent et le crépitement du bois. Camille s’approcha de Luc, un mug de café froid à la main.
— Tu veux parler à chacun, c’est ça ?
Il acquiesça. Elle avait vu juste. La tempête leur offrait un avantage : elle les clouait sur place, dans un espace clos où les mensonges avaient moins de place pour courir.
— Je commence par Viktor. Tu surveilles la porte, tu ne laisses personne entrer dans la cuisine tant que je n’ai pas fini.
La cuisine était exiguë, éclairée d’une seule ampoule qui tremblait à chaque rafale. Viktor s’installa lourdement en face de Luc, les mains jointes sur la table.
— Le passeport, dit Luc d’entrée. Markus Vogler. Vous l’avez dans votre valise, avec trois cachets d’entrée en France, tous postérieurs à la mort de l’homme dont le visage est sur la photo.
Viktor cligna des yeux. Ses paupières tombantes lui donnaient un air perpétuellement fatigué, mais à cet instant, la fatigue semblait réelle.
— Je ne sais pas qui est Markus Vogler.
— Le passeport est à votre nom.
— Le nom qui est sur la photo, vous voulez dire. La semaine dernière, j’ai reçu une enveloppe anonyme à mon hôtel à Genève. Dedans : ce passeport et un billet pour Chamonix. Le reste du séjour était déjà payé.
Luc croisa les bras, sa chaise grinçant sous son poids.
— Et vous avez obéi.
— J’ai eu peur. C’est un nom que j’ai déjà entendu. Il y a deux ans, à Bakou, un associé à moi a refusé un contrat pour le compte d’un certain Belmont. Il s’est noyé dans sa piscine une semaine après son refus. J’ai pensé que c’était un message. Qu’on me testait. — Il releva ses yeux injectés de sang. Vous me croyez ?
Luc ne répondit pas. Il nota mentalement la cohérence du récit, et son absence totale de vérifiabilité. Il le laissa partir, et fit entrer Morteau.
Morteau entra sans frapper, s’assit avec la raideur d’un homme habitué aux salles d’interrogatoire. Il ne dit rien, attendant que Luc commence.
— Vous avez suggéré que j’étais le coupable à cause de mon frère.
— Je vous ai donné un motif. Pas une accusation. La différence est importante.
— Et vous ? Vous avez un motif ? Vous connaissiez Delcourt, vous détestiez ce genre de voyages, vous avez refusé l’audit. Les coïncidences s’accumulent, Morteau.
L’homme d’affaires ricana, un bruit sec, sans joie.
— J’ai perdu six millions avec Delcourt. L’audit aurait pu me les rendre. Le saboteur, celui qui a poussé ce pauvre guide dans le ravin, celui qui a détruit le téléphone, celui qui a trafiqué la chaudière, il veut que l’audit n’ait jamais lieu. Pas moi.
Luc marqua un point. Il le renvoya, et fit entrer Ali.
Ali ferma la porte derrière lui, s’assit en face de Luc, les deux mains sur les genoux.
— Elle te regarde fixement, dit Ali à voix basse. Camille. Elle te regarde depuis que tu as ouvert la porte de l’attique.
— Elle a ses raisons.
— Elle a aussi un téléphone qui fonctionne. Tu le sais. Je l’ai vu, quand je suis descendu chercher une lampe, cette nuit. Elle appelait quelqu’un.
Luc ferma les yeux une seconde. Ali n’avait pas mentionné la soudaine lueur d’espoir née dans son regard lorsqu’il avait parlé du téléphone, ni celle de méfiance lorsqu’il avait rapporté la présence de l’attique.
— Tu la surveilles, dit Luc. Sans la brusquer.
Ali se leva, posa sa main une seconde sur l’épaule de Luc.
— On va retrouver le coupable, Luc. Mais tu devras faire face à ce qu’on trouvera avant.
Luc passa rapidement en revue Hugo, le photographe, qui avait passé la matinée à documenter l’enterrement improvisé de la victime avec un zèle dérangeant. Il ne savait rien. Sandra démonta ensuite, point par point, l’état de la chaudière : fusible fondu, réservoir percé, vanne de régulation desserrée. Des dégâts d’un professionnel, ou de quelqu’un qui avait fait ses devoirs.
Puis ce fut le tour de Camille. Elle s’assit face à lui, les mains autour de son mug vide, le visage fermé.
— Ali t’a dit pour le téléphone.
Ce n’était pas une question. Luc soupira.
— Tu as appelé quelqu’un hier soir. Une seule personne. Qui ?
Camille enfouit son visage dans ses mains. Ses épaules tremblèrent, et Luc se prépara au mensonge. Mais quand elle releva la tête, ses yeux étaient secs. Une colère froide, pas une tristesse.
— Le bureau de Skorpion Risk Management, à Genève. La société pour laquelle travaillait Hervé Martin. J’ai demandé qui l’avait engagé. J’ai laissé un message.
Luc resta impassible. Skorpion. Encore ce nom. Sa carte d’identification dans la poche du pantalon de maître Martin semblait peser plus lourd à chaque mention.
— Et ? dit-il.
— Rien encore. La ligne est instable. Mais j’ai réussi à entendre le début du message d’accueil, avant que la tempête ne coupe. Ils ont un client prioritaire. Un nom identifié par le code « Belmont ». Le client est celui qui a engagé Martin, mais c’est aussi celui que Martin cherchait. Ils savaient déjà. Tout le monde savait, Luc.
Un frisson parcourut l’échine de Luc. Skorpion avait parlé à Camille du nom. Cela signifiait que le nom de Belmont circulait avant même que Martin ne meure dans ce ravin. Et que Camille le tenait maintenant, là, à l’instant, alors que la tempête les enfermait tous.
— Qu’est-ce que tu caches d’autre ? demanda-t-il, d’une voix plus dure qu’il ne le voulait.
Camille s’apprêtait à répondre quand un craquement violent secoua le chalet entier. La lumière vacilla – puis mourut. Les ténèbres les engloutirent, les seules flammes restantes celles du poêle du salon. De l’autre côté de la porte, des voix s’élevèrent, paniquées. L’attique. Une fenêtre du toit venait de céder sous le poids de la neige et du vent, et quelque chose avait traversé le plancher au-dessus de la chambre de Viktor. Il y eut un second fracas, plus sourd, une masse tombant dans le couloir du premier étage, accompagnée d’un cri étouffé.
Luc bondit, poussant la porte de la cuisine dans le noir. Il fit deux pas dans l’obscurité et s’arrêta net. Quelqu’un se tenait face à lui, silhouette noire contre la lueur lointaine du poêle, trop grande pour être Ali, trop massive pour être Viktor. Un cliquetis métallique – une lame, sortie d’un fourreau.
Et la voix qui tomba du fond du couloir fut la dernière qu’il s’attendait à entendre.
— Monsieur Moreau. Nous n’avons plus de temps.
C’était la voix de Sandra.
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