Blanc Total
Lire le chapitre 25: The Compass
Le vent hurlait contre les murs du chalet, une plainte continue qui semblait venir de partout à la fois. Luc se tenait dans la salle des cartes, la lampe frontale braquée sur la table en chêne massif. Autour de lui, les cartes topographiques s'étalaient comme les ailes d'un oiseau mort, annotées au crayon rouge par des mains inconnues.
Il avait besoin de vérifier l'orientation exacte du refuge par rapport aux couloirs d'avalanche, de confirmer que la structure tiendrait encore quelques heures. Sa main trouva le compas posé près de la boussole de relève. Il le souleva, fit glisser son pouce sur la graduation.
Il s'arrêta net.
Le cadran ne tournait pas librement. Il y avait une résistance, un grain sous le métal. Luc le rapprocha de la lampe. Une fine pellicule de colle transparente, presque invisible, bloquait l'aiguille à cent vingt degrés. Quelqu'un avait figé le compas. Il vérifia la boussole de relève : elle aussi trafiquée, orientée vers le sud-est au lieu du nord.
Un piège pour qui ? Pour un guide qui tenterait de sortir dans la tempête, de trouver un refuge intermédiaire. Il aurait marché droit dans le vide, vers une corniche instable, vers une pente à cinquante degrés qui se serait transformée en toboggan mortel.
Luc reposa le compas avec précaution, comme s'il manipulait une preuve à la scène d'un crime. Il n'y avait plus aucun doute. Ce n'était pas de la négligence, pas du hasard. C'était un système. Quelqu'un avait préparé le terrain avant même que la première neige ne tombe.
Il traversa le couloir d'un pas lourd. Le grand salon sentait la sueur et le bois brûlé. Le feu ronflait dans la cheminée, mais sa lumière vacillante ne suffisait plus à chasser les ombres qui s'étaient installées dans les angles de la pièce. Le groupe s'était regroupé en cercle autour de la table, serrés sous leurs couvertures de survie.
Viktor scrutait ses ongles d'un air absent. Sandra se tenait près de la fenêtre, le dos tourné, ses mains serrées derrière son dos. Morteau faisait les cent pas, s'arrêtant parfois pour jeter un regard mauvais vers Ali, qui lui rendait un regard neutre, patient, enregistrant chaque détail. Camille était affaissée sur une chaise, les yeux mi-clos, une mèche de cheveux noirs collée à sa tempe.
Pierre, le régisseur, s'affairait à côté de la réserve de bois, rangeant des bûches dans son bras avec une régularité mécanique.
— Tout le monde dans le salon. Maintenant.
La voix de Luc était plate, sans émotion. C'était la voix qu'il utilisait avant de dire à des clients que l'hélicoptère ne viendrait pas, que la montagne avait gagné.
— Qu'est-ce qui se passe ? demanda Viktor, sans lever les yeux.
— Vous le saurez quand tout le monde sera là.
Le groupe se rassembla. Sandra s'installa en retrait, le menton relevé. Pierre resta près de la porte, toujours debout. Luc posa le compas au centre de la table comme un trophée macabre.
— Quelqu'un a trafiqué ce compas et la boussole de la salle des cartes. L'aiguille est bloquée à cent vingt degrés, plein sud-est. Quiconque s'y serait fié pour trouver le refuge des Écrins dans la tempête aurait fini dans le ravin de la Mort Noire, à douze cents mètres plus bas.
Les regards se croisèrent, puis se détournèrent.
— Ce n'est pas tout, continua Luc. Sandra m'a tendu son téléphone satellite hier. Il était mort. J'ai vérifié le carnet d'entretien du chalet. Morteau, vous avez signé un reçu pour la livraison de deux bouteilles de gaz la veille de l'avalanche. Elles ont été retrouvées vides hier matin, alors que personne n'était descendu à la cave.
— C'est faux ! explosa Morteau. J'ai signé ce reçu sans vérifier le contenu ! Le livreur pressait, il pleuvait déjà du solide.
— Et le câble du téléphone fixe ? intervint Sandra. Il était coupé pourtant, non ?
— Coupé proprement, précisa Luc. À la cisaille. Pas arraché par la neige.
Il laissa les accusations planer un instant, se nourrir du silence. Puis il parla, d'une voix basse qui forçait l'attention.
— Quelqu'un a saboté les communications, le chauffage, les sorties de secours et l'équipement de navigation. Quelqu'un qui voulait s'assurer que personne ne sortirait d'ici vivant. Un travail de professionnel. L'audit de Skorpion n'est qu'un prétexte pour accéder à ce chalet et à ses systèmes. La montagne n'a rien à voir là-dedans. Le vrai danger est dans cette pièce.
— Vous êtes en train de dire, commença Viktor lentement, en se levant d'un mouvement fluide, que le tueur est l'un de nous ? Que Belmont… pouvait être ici depuis le début ?
— Belmont est ici depuis le début, dit Luc. Il a modifié les équipements avant même que la neige ne s'abatte. Il y a un traître parmi nous, et je compte bien le démasquer.
Il balaya la pièce du regard. Pierre, soudain très immobile, une bûche suspendue au-dessus de son bras. Morteau, qui tremblait de fureur ou de peur. Ali, qui avait légèrement incliné la tête, comme s'il écoutait un son inaudible. Sandra, droite comme un piquet. Camille, dont les yeux venaient de s'ouvrir très grand.
Le noir tomba.
Pas une pénombre progressive, pas une atténuation. Un mur de ténèbres, aussi soudain et total que la fermeture d'un couvercle sur un cercueil. Le feu sembla aspiré par la nuit, et le dernier craquement de braise s'éteignit dans un silence déchirant.
Quelqu'un cria dans la pièce.
Luc entendit le bruit métallique du compas frapper le sol, puis des pas précipités, directs vers la porte.
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