Blanc Total
Lire le chapitre 26: In the Dark
Le noir était total, absolu, comme si le chalet entier avait été plongé dans un encrier géant. Les cris s'étaient mêlés aux rafales de vent hurlant à travers la fenêtre arrachée, puis avaient cédé la place à un silence tendu, fait de respirations retenues et de pas prudents sur le plancher qui gémissait.
Luc sentit plutôt qu'il ne vit Sandra se retourner vers lui. Le canon de son arme, un instant pressé contre sa nuque, s'éloigna.
« Quelqu'un a un moyen d'éclairage ? » lança Ali depuis l'autre bout du salon. Sa voix était ferme, professionnelle.
« J'ai mon téléphone », dit la voix de Camille, quelque part à droite. Un écran s'illumina, jetant une pâleur fantomatique sur son visage. Dans cette lumière, les ombres dansaient, déformant les traits de chacun.
Luc cligna des yeux — la lumière était meurtrière après l'obscurité complète. Il fit un pas vers la porte du couloir menant à la cuisine, là où il avait vu la silhouette de Pierre au moment du black-out.
« Pierre ? » appela-t-il. Rien. « Pierre ! »
Un grognement indistinct lui répondit, suivi d'un bruit de chute — un corps lourd contre des ustensiles qui s'entrechoquaient.
Ali rejoignit Luc, téléphone en avant. Ils poussèrent la porte de la cuisine dans un grincement sinistre. La lumière de l'écran éclaira d'abord une mare sombre qui s'étendait sur le carrelage. Puis un bras. Une main crispée autour de son flanc gauche, les doigts ruisselants de rouge.
Pierre était à genoux, adossé au comptoir de pierre, le visage déformé par la douleur. Son pull-over en cachemire beige était trempé de sang. Un couteau de cuisine gisait à terre, un mètre plus loin. La lame luisait dans la semi-obscurité.
« Pierre ! » Sandra s'agenouilla à ses côtés, lui souleva la tête. « Que s'est-il passé ? »
Pierre hoqueta, les yeux fous. Il leva un doigt tremblant.
« Lui », croassa-t-il en visant Luc. « Il m'a attrapé par-derrière. M'a planté le couteau. Il veut m'éliminer, comme Hervé. »
Un silence glacé succéda à ses mots. Luc sentit le poids des regards dans son dos, l'air se charger de suspicion dans cette cuisine étroite.
« C'est faux », dit-il, sa voix plus calme qu'il ne s'y attendait. « J'étais dans le salon quand le courant a coupé. Vous étiez tous là. Ali, Sandra, Camille, Morteau… même Hassan »
« Mentir. Tu sais mentir, Luc », haleta Pierre, les dents serrées. « Tu étais peut-être près de la porte. Je t'ai vu bouger dans le noir vers le couloir. »
« Je n'ai pas bougé », insista Luc. Il chercha Ali du regard — son ancien collègue, le seul en qui il avait encore une once de confiance. « Dis-leur. J'étais à côté de toi. »
Ali détourna les yeux. Son silence fut un coup de poignard.
« Je n'ai pas vu grand-chose », murmura-t-il. « Tout est allé trop vite. »
« Voyez », gémit Pierre. Sa tête retomba contre le comptoir. Sandra appuya un torchon propre sur sa plaie, le visage fermé. « Il nous a ramené le corps du guide, il nous a monté les uns contre les autres avec son histoire de Belmont… Et pendant ce temps-là, c'est lui le tueur. Il est le seul avec les compétences. Il est le seul qui connaît la montagne. »
Morteau surgit dans l'embrasure de la porte, William dans son ombre. Son visage rond luisait de sueur.
« Qu'est-ce qui se passe ici ? » Sa voix monta d'une octave lorsqu'il vit le sang. « Mon Dieu. Il y a un blessé ! »
« Pierre dit que c'est Luc », annonça Camille, qui venait d'entrer. Elle tenait son téléphone haut, éclairait la scène comme un projecteur de cinéma. Ses yeux passèrent de Pierre à Luc, inscrutables.
Luc les regardait tous — Sandra qui s'affairait autour de Pierre, le visage indéchiffrable ; Ali qui refusait de croiser son regard ; Morteau qui reculait, mains levées ; Camille qui l'étudiait comme un échantillon. Ses propres notes, ses propres indices, tout ce qu'il avait accumulé — tout cela fondait dans les accusations de Pierre.
Sauf une chose.
« Ta plaie », dit Luc, les yeux rivés sur la main de Sandra pressée contre le flanc de Pierre. Elle formait une tache rouge sombre sur le torchon. « Elle saigne d'où exactement ? »
Pierre grimaça. « Dans les côtes. Ça brûle. »
« Sandra », dit Luc, prudemment, sans faire un geste brusque. « Regarde la coupure. Est-ce qu'elle a été faite par une lame orientée vers le haut ou vers le bas ? »
Sandra hésita. Les doigts crispés de Pierre sur le torchon blanchirent. Elle souleva délicatement le tissu.
Un silence. Puis elle dit, lentement : « Le tissu est déchiré de bas en haut. Trajectoire oblique. Une lame remontée sous les côtes. »
« Et qu'est-ce que ça veut dire ? » demanda Morteau.
Luc ne quitta pas Pierre des yeux. « Quelqu'un qui se blesse lui-même avec un couteau par-derrière une arme à la main entaillerait vers le bas ou ferait une entaille peu profonde, douloureuse, sur la surface. Une entaille vers le haut, nette, est le geste de quelqu'un qui tient la lame près de la garde et qui tire vers soi. Contre ça, on tire le couteau vers le haut. Une main gauche. Comme un droitier qui mime mal un geste de gaucher. »
Le visage de Pierre blêmit d'un cran. Il voulut se lever — Sandra le retint d'une main ferme.
« Vos chaussures », ajouta Luc. Sa voix commençait à vibrer d'une colère froide. « Regardez vos chaussures. Tout le monde dans ce salon a marché dans des éclats de verre quand la fenêtre a cédé, à l'exception de ceux qui étaient assez proches de la porte. Vos semelles sont propres. Et vous, Pierre ? » Il montra du doigt les mocassins de Pierre. « Vos semelles sont souillées de sang. Vous êtes venu du couloir. Vous n'étiez pas dans la cuisine. »
Pierre ouvrit la bouche — rien n'en sortit. Sa main tomba, révélant la plaie qui rougeoyait à peine — superficielle, griffée, non pas une blessure profonde mais une égratignure dramatique.
« Il n'y a presque rien », souffla Sandra. Ses yeux s'arrondirent. Elle lâcha le torchon avec dégoût. « Pierre… vous… »
« C'était pour vous montrer », brailla Pierre, soudain véhément. « Pour vous montrer à quel point il est dangereux. Il vous manipule tous. Vous ne voyez donc pas ? Peut-être qu'il s'est automutilé, peut-être pas, mais il est le seul à pouvoir franchir les cols en pleine tempête, le seul à avoir les compétences de montagne… »
« Suffit », tonna Luc. Sa voix résonna dans le couloir étroit. Il avait les nerfs à vif, et pourtant quelque chose s'était installé en lui : une certitude froide. « Ton petit théâtre a échoué, Pierre. Le vrai coupable, lui, il ne se blesse pas. Il sème le doute. Il nous fait perdre des heures. »
Il balaya la pièce du regard. Ali avait enfin relevé la tête. Morteau s'était figé, William figé contre la jambes de son père. Sandra se releva, les mains rouges, le visage fermé. Camille tenait son téléphone braqué.
« Écoutez-moi tous. » Luc prit une inspiration. « Nous sommes coincés ici. Il n'y a pas de sortie avant des jours. Et quelqu'un parmi nous — quelqu'un qui nous écoute peut-être en ce moment même — a tué Hervé Martin pour protéger une vérité, une vérité qui doit sortir le jour de l'audit. » Il fît lentement le tour du groupe, s'arrêtant devant chacun. « Il est tout à fait possible que je ne trouve jamais de preuve décisive. La tempête finira par céder, et l'aide arrivera. Si Belmont n'avoue pas avant, il nous aura gagné. Nous parlerons de Hervé comme d'un accident. Et tout le monde vivra avec ça. »
Un long silence.
« Mais je connais le nom d'un code client », continua Luc. Sa voix tomba d'un cran, presque confidentielle. « Camille me l'a donné. Skorpion Risk Management. Qui, à votre avis, a accès à leurs fichiers clients ? Qui a pu consulter ce dossier avant même que Hervé et moi ne trouvions son nom ? »
Il marqua une pause.
« Dans une heure, je vais examiner la liste des numéros de téléphone et des connexions satellite dans le bureau de la chalet. Les enregistrements de chaque appel effectué ici depuis notre arrivée. Le meurtrier a dû contacter son commanditaire — il a dû confirmer le sabotage, vérifier l'audit. » Luc fixa chacun des visages. « Quand je saurai, je viendrai vous trouver. Et je vous promets »
Il n'acheva pas. Dans la pièce sombre, quelque chose venait de se briser — pas du verre, mais un ressort dans le temps. Le silence se fit à la fois plus léger et plus lourd. Les accusations de Pierre reposaient encore dans un coin, usées, ridicules.
« Vous voulez un aveu ? » Morteau rompit le silence, la voix chevrotante. « Vous voulez du spectacle ? Bleu ciel ; c'est tout ce que j'aimerais… que ce cauchemar finisse. » Il se tourna vers le salon. « Je vais me coucher. Que tout le monde fasse pareil. Madame Camille, gardez votre téléphone allumé — je ne veux pas rester seul près de ce corps, à côté du chalet. »
Sur ce, il gagna le couloir d'un pas digne qui frôlait la fuite. Ali le suivit, jetant un dernier regard à Luc — un regard de gratitude, de foi retrouvée.
Sandra s'approcha de Luc. Ses mains étaient encore tachées. Sa voix n'était qu'un murmure.
« Vous auriez pu le laisser s'en tirer avec ça. Pourquoi l'avez-vous démonté devant tout le monde ? »
« Parce que », répondit Luc, fatigué, « maintenant, il sait que je sais. Et que je n'ai pas peur de lui. »
Il se tourna vers Pierre qui gisait toujours au sol, dégonflé, honteux, l'auto-blessure qui saignait à peine. Luc le laissa là, sans un mot de plus. Il passa dans le salon — vide de monde, hormis Camille qui se tenait près de la fenêtre arrachée, regardant la nuit blanche tourbillonner.
« Vous croyez qu'il mordra à l'appât ? » demanda-t-elle sans se retourner.
« Cette nuit ? » Luc s'assit sur le rebord d'une fenêtre, les yeux perdus dans le rideau de neige. « Non. Le vrai Belmont est trop prudent. Il attendra — dans le froid, dans le noir, jusqu'à ce qu'il pense que je me suis endormi ou distrait. » Il mit la main dans sa poche, sentit le petit carnet encore tiède contre sa cuisse — le carnet de Hervé. Ses doigts trouvèrent la dernière page, la note qu'il avait écrite une heure plus tôt en se cachant. Un plan. Un risque.
« Alors ? » demanda Camille, enfin tournée vers lui. Son visage était un masque pâle dans la lumière de l'écran.
« Alors, je l'attends aussi », dit Luc. Il ne souriait pas. Le vent semblait hurler un nom — le sien, peut-être, ou celui d'un autre. Il ne savait pas encore.
Il s'appuya au mur, les yeux mi-clos, l'oreille tendue vers chaque craquement du chalet. La tempête saisit les murs, les ébranla, les fit vibrer de son propre souffle. Dehors, la nuit était dévorée de blanc, insondable et aveugle. Dedans, les ombres mêmes projetaient leurs propres menaces. Pierre pleurait à voix basse, quelque part dans la cuisine. Morteau claquait une porte. Ali allumait lentement des bougies dans le salon pour économiser les batteries. Luc ferma les yeux, épuisé — mais il ne dormit pas avant que la première heure ne s'écoule dans ce silence de givre, veillé comme une sentinelle sur sa propre peur.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.