Blanc Total
Lire le chapitre 27: Debt
La tempête hurlait contre les murs comme une bête affamée. Luc avait attendu que le groupe se disperse, que les accusations retombent en murmures amers dans le salon. Henri était resté près du poêle, les mains tendues vers les flammes, le visage fermé.
Luc s'approcha sans bruit et posa une main sur son épaule. Henri sursauta.
— Viens avec moi.
— Où ?
— La réserve. Il y a quelque chose à voir.
Henri hésita, jeta un œil vers les autres. Sandra les regardait, les sourcils froncés. Luc soutint son regard un instant, puis guida Henri vers l'arrière du chalet.
La réserve sentait le bois humide et le matériel rance. Luc referma la porte derrière eux, tourna la clé. Henri se raidit.
— Qu'est-ce que ça veut dire ?
— Assieds-toi.
— Je ne suis pas ton prisonnier, Luc.
— Non. Pas encore.
Le silence s'étira. Dehors, la bourrasque secouait les volets. Henri croisa les bras, le menton levé, mais quelque chose dans ses yeux vacillait.
Luc sortit une feuille pliée de sa poche intérieure — le relevé qu'il avait trouvé sous le plancher du local de la station météo, deux heures plus tôt. Il le déplia et le tendit.
Henri le parcourut, les traits figés. Puis il le posa sur une caisse, sans commentaire.
— Tu sais ce que c'est, dit Luc.
— Des relevés.
— Des relevés falsifiés. Trois semaines de données corrigées à la main, avant notre arrivée. Les valeurs de température et d'humidité poussées vers des seuils d'alerte artificiels. Quelqu'un a voulu que la station déclenche son protocole d'alerte avalanche.
Henri ne répondit pas.
— Au début j'ai cru à une panne, continua Luc. C'est ce que tout le monde devait croire. Mais les écritures sont trop régulières. Trop précises. Et puis il y a ceci.
Il sortit une seconde photo, froissée. L'image d'un homme au visage marqué, debout devant un téléphérique, prise depuis un angle discret.
— Hervé avait ce cliché sur lui. Je l'ai retrouvé dans sa veste, après l'avoir sorti de la neige. La photo date de deux mois. Tu connais cet homme, Henri ?
Henri ferma les yeux.
— Je m'appelle Henri Ferrand, dit-il lentement. Pas Martin.
La confession tomba dans le silence du local. Luc ne bougea pas. Les secondes passèrent.
— Martin était mon associé, reprit Henri. Nous avons monté une société de gestion de chalets de luxe il y a six ans. Ça marchait bien. Jusqu'à l'hiver dernier.
Il passa une main sur son visage.
— Une de nos propriétés, près de Courchevel. Une avalanche latérale. Personne n'aurait dû se trouver là. Mais l'alarme de la station — celle que nous devions entretenir — n'a pas sonné à temps. Une maintenance négligée. Mon nom était sur le rapport.
Luc serra les mâchoires. Il connaissait ce genre d'histoire. Il l'avait vécue de l'autre côté, quand le téléphone sonnait à trois heures du matin et que son cœur plongeait avant même de répondre.
— Combien de morts ? demanda-t-il.
— Deux. Un client et un employé. Le client avait des liens. Des gens qui n'acceptent pas les excuses.
— Belmont.
Henri acquiesça d'un mouvement sec.
— Ils m'ont offert un choix : réparer ma dette en remplissant une mission, ou finir dans une ravine sans pierre tombale. La mission, c'était ce séjour. Un groupe de gens riches, une station météo isolée, et une mise en scène de crise qui ferait la une des journaux. Un client qui paie Belmont pour une histoire dramatique. Un sauvetage spectaculaire. Une marque sauvée par le courage face aux éléments.
Luc resta immobile.
— Tu as faussé les relevés, dit-il d'une voix sourde.
— La station devait envoyer des alertes dès le début de l'épisode neigeux. Déclencher une évacuation précipitée. Les gens filment tout, de nos jours. Un groupe bloqué, des heures d'angoisse, puis une intervention héroïque — c'était le scénario.
— Le scénario, répéta Luc. Tu as monté un scénario qui a tué Hervé.
Henri tressaillit.
— Ce n'était pas prévu. L'avalanche était contrôlée, calibrée. Une coulée de surface, impressionnante mais sans danger pour le chalet. Hervé n'aurait pas dû être dehors. Il a dû suivre une piste, trouver quelque chose…
Sa voix mourut.
— Il t'avait à l'œil, souffla Luc. Il était payé par quelqu'un d'autre. Pour surveiller Belmont, pas pour le protéger.
La vérité s'assemblait dans sa tête comme des blocs d'ombre.
— Tu ne travaillais pas seul. Quelqu'un coupait le courant au bon moment. Quelqu'un a collé les boussoles. Quelqu'un a piégé la porte de la réserve près du toit. Tout ça pour faire durer le jeu.
— Je n'ai fait que les relevés. Le reste…
— Le reste, c'est Belmont. C'est lui qui orchestre. Tu n'étais qu'un rouage. Une dette à recouvrer.
Henri ne le nia pas. Il baissa les yeux.
Luc recula d'un pas, respira lentement. Ses mains tremblaient d'une colère froide.
— Tu as provoqué une alerte avalanche dans une vallée habitée, pour vendre une histoire. Des gens sont morts à cause de ta lâcheté.
— Je n'ai pas…
— Hervé est mort sous la neige. À cause de toi. À cause de ton scénario.
Henri ouvrit la bouche, la referma. Il n'avait rien à dire.
— Tu vas dire tout ça au groupe, dit Luc.
— Ils me tueront.
— Ils te ligoteront. Pour l'instant, c'est la meilleure offre que tu auras.
Il attrapa une corde suspendue au mur. Henri ne résista pas quand Luc lui lia les poignets. Luc le poussa vers la porte, sortit dans le couloir sombre.
La plainte du vent augmenta soudain. Le chalet craqua. Quelque part, proche — juste derrière le mur de la réserve — un pas crissa sur le plancher. Luc se figea.
Pas une rafale. Un pas humain.
Quelqu'un écoutait depuis le début.
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