Blanc Total
Lire le chapitre 28: Fallout
Le vent hurlait contre les murs du chalet comme une bête affamée. Henri était assis dans le fauteuil du salon, les poignets liés dans le dos avec un câble électrique que Luc avait trouvé dans le placard de l’entrée. Son visage portait les marques de la fatigue et de la peur, mais ses yeux, eux, restaient étrangement calmes. Presque trop calmes.
Luc se tenait devant la cheminée, les mains enfoncées dans les poches de sa veste. La flamme basse jetait des ombres dansantes sur les visages rassemblés. Tous étaient là : Morteau appuyé contre l’escalier, les bras croisés ; Camille assise sur le canapé, les jambes repliées sous elle ; Sandra près de la porte, une main posée sur sa hanche ; Pierre recroquevillé sur une chaise à l’écart ; Ali, debout dans l’embrasure de la cuisine, le regard fixe.
— Vous ne pouvez pas le garder attaché comme ça, dit Morteau d’une voix rauque. On n’est pas des justiciers.
— Il a saboté la station météo, répondit Luc sans détourner les yeux d’Henri. Il a exposé tout le monde à ce risque. On aurait pu mourir dans la poudreuse.
— Mais il n’y avait pas de poudreuse, répliqua Morteau. Il a dit qu’il voulait nous faire vivre une aventure. Une histoire pour ses clients. C’est tordu, mais ce n’est pas un meurtre.
Henri leva la tête, une vague supplication dans le regard.
— C’est vrai. Je suis désolé. Jamais je n’aurais… Quand j’ai vu la force de la tempête arriver, j’ai compris mon erreur. Mais je ne pouvais plus revenir en arrière. C’était déjà fait.
— Tu aurais pu la corriger, dit Luc. La station, elle n’est pas tombée en panne toute seule. Tu l’as débranchée. Tu as falsifié les données. Et tu l’as laissée comme ça, en sachant très bien que si une avalanche frappait pendant que tu faisais ton cirque médiatique, on serait tous morts.
Henri baissa les yeux. Un long silence s’étira, remplit par le grondement du vent.
— Il faut le remettre en état, dit Camille doucement. La station, je veux dire. Dès que la tempête faiblit.
— Je ne peux pas, murmura Henri. L’électronique est grillée. C’était pour paraître authentique. Il faudra des pièces.
— Des pièces qu’on n’aura pas avant le dégel, lâcha Pierre. Et on sait tous ce que ça veut dire.
Il se leva, parcourut la pièce du regard.
— Les réserves de nourriture sont presque épuisées. Le carburant, aussi. On tient encore deux, peut-être trois jours, si on rationne à la dure. Et lui, là, il nous a privés de notre meilleure chance d’être localisés par les secours.
Il pointait Henri du doigt. Sa voix tremblait, mais pas de peur. De colère.
— Tout le monde dans cette pièce a été mis en danger à cause de lui. Et moi, je n’ai pas envie de crever dans cette montagne parce qu’un type a voulu faire le buzz sur les réseaux sociaux.
— Pierre, dit Luc, on partagera la responsabilité quand on sera sortis d’ici. Pour l’instant, on a besoin qu’il coopère.
— Coopère ? Pour quoi faire ? Il a déjà tout cassé.
Luc ne répondit pas tout de suite. Il observa Henri. L’ancien guide avait le menton légèrement rentré, les épaules affaissées, mais quelque chose dans la manière dont il tenait sa mâchoire—serrée, défensive—rappelait à Luc les chiens de traîneau blessés : soumis, mais prêts à montrer les dents à la première occasion.
— Explique-moi, dit Luc en s’accroupissant devant lui. La station, c’est quoi exactement comme modèle ?
Henri cligna des yeux, surpris.
— Une WT-770. Marque autrichienne. C’est pour ça que j’ai choisi—des spécificités techniques que personne ici ne pourrait vérifier.
— Et le générateur de secours ? Le groupe électrogène du sous-sol, tu l’as trafiqué aussi ?
— Non. Non, je le jure. La coupure de courant tout à l’heure, ce n’est pas moi. Le groupe est vieux, il doit avoir un problème d’allumage. Ou peut-être—
Il hésita.
— Peut-être qu’il est tombé en panne tout seul, termina Luc. C’est possible.
Il se releva lentement. Ses genoux craquèrent. Dans son esprit, un détail tournait, un caillou dans une chaussure : l’électricité s’était coupée au moment précis où il avait nommé Belmont. Pas une seconde plus tôt. Pas une seconde plus tard. La coïncidence était trop belle pour être vraie.
— Henri, continua Luc, quand tu as préparé ton sabotage, où as-tu mis la clé de sécurité de la salle des cartes ?
— La salle des cartes ? Pourquoi…
— Elle a été forcée, dit Luc. La serrure était brisée.
Henri changea de visage. Sa mâchoire se décrispa, et une inquiétude réelle traversa son regard.
— Je n’ai touché à rien dans cette pièce. Je vous le jure. La station météo, le système de monitoring de l’avalanche, ça oui. Mais la salle des cartes, jamais. Pourquoi j’irais ? Les cartes, je connais par cœur.
Luc le fixa sans ciller. Quelque chose dans la voix du guide sonnait juste. Puis il se tourna vers le groupe.
— Quelqu’un d’autre a-t-il entendu quelque chose cette nuit ? Avant la panne ?
— Moi, dit Ali de la cuisine.
Il s’avança, les mains dans les poches de son sweat.
— Il y a deux heures, je suis allé chercher de l’eau dans la réserve. J’ai entendu des pas. Du côté du grenier. Je me suis arrêté, j’ai écouté, mais plus rien. J’ai pensé que c’était le vent.
Le grenier. Luc sentit le froid de la sueur dans son dos. La porte du grenier était condamnée par une planche, il l’avait vérifiée deux jours plus tôt. Personne ne pouvait entrer. Mais quelqu’un aurait très bien pu en sortir.
— Qui savait que la salle des cartes était verrouillée ? demanda-t-il.
Un mouvement perceptible parcourut le groupe.
— Tout le monde, répondit Sandra. Quand tu l’as fermée à clé devant nous, le premier soir, après le briefing.
Le briefing. Bien sûr. Luc revit la scène : les visages épuisés, les frontières du domaine dessinées au feutre sur la carte plastifiée, la mention des zones de glissement. Il avait souligné l’importance de rester en terrain sûr. Il avait dit qu’il garderait la salle sous clé pour éviter que des données sensibles ne soient altérées.
Belmont était donc forcément au courant qu’il y avait de quoi cacher. Et peut-être avait-il compris, dès le début, que cet endroit abritait quelque chose d’autre.
— On a besoin de vérifier le téléphone satellite, dit-il soudain.
Pierre sursauta.
— Encore cette histoire ? On t’a dit que moi et Camille on était allés le chercher. Il y a un problème de signal. La tempête bloque tout.
— Ce n’est pas une question de signal, dit Luc. C’est une question de trafic. Quelqu’un a utilisé ce téléphone après mon message. J’ai vu de la lumière dans la chambre du fond quand tout le monde était censé dormir.
Un silence tendu. Camille leva un sourcil.
— Tu n’en as pas parlé avant.
— Je n’étais pas sûr. Maintenant je le suis.
C’était un mensonge—il n’avait rien vu du tout, il bluffait. Mais il avait appris, pendant des années de sauvetage, que la vérité ne se révélait souvent que lorsqu’on présentait un miroir à quelqu’un.
Pierre se redressa, offensé.
— Tu nous accuses ?
— Je ne t’accuse pas. Je te demande de réfléchir. Qui d’entre nous avait un intérêt à passer un appel discret en pleine nuit ?
Morteau se racla la gorge depuis son poste contre l’escalier.
— Moi, j’avais pas besoin de téléphone. Je voulais juste avancer la pendule. Ce chalet, on y est depuis trop longtemps.
La remarque était teintée d’un sarcasme qui fit sourire Sandra. Luc n’avait pas oublié leur échange, plus tôt, lorsqu’elle l’avait menacé dans le noir. Elle avait mis son arme de côté depuis, mais sa position restait ambiguë.
Il se pencha vers Henri, baissa la voix pour que le reste du groupe ne puisse entendre.
— Tu m’as dit que tu avais saboté la station parce que ton entreprise était en difficulté. C’est vrai, tout ça ?
Henri haussa les épaules avec effort, les poignets liés.
— Pourquoi je mentirais ? Je suis exposé.
— Tu as exposé ton plan pour la station. Pas ce qui a guidé ta décision.
Un éclair de rien passa dans le regard du guide. Luc le saisit.
— Quelqu’un t’a poussé, murmura-t-il. Quelqu’un qui connaissait nos itinéraires. Quelqu’un qui t’a demandé de couper la station, mais avec un timing précis.
Henri se raidit. Sa lèvre inférieure trembla légèrement.
— Je… je ne sais pas de quoi tu parles.
— Si, tu le sais. Tu as peur. Pas de moi, pas du groupe. Tu as peur de celui qui t’a demandé de faire ça.
Le vieux guide finit par détourner le regard. Ses doigts se crispèrent sur ses cuisses. Pendant un long moment, il ne dit rien, et le bruit du vent emplit de nouveau l’espace entre eux.
— On m’a dit, finit-il par prononcer d’une voix presque inaudible, qu’il y avait une prime à la clé. Gros montant. Assez pour sauver mon agence. Il a dit que c’était pour une émission de téléréalité. Qu’il fallait rendre la tempête plus spectaculaire.
— Qui ?
Henri rejeta la tête en arrière, une grimace de souffrance sur le visage.
— Il portait des gants, toujours. Il ne m’a jamais dit son nom. Il m’a juste fait signer un papier d’accord de confidentialité. Un type de chez moi, un procureur. Il a mentionné un nom de code.
Luc sentit la pression monter derrière ses tempes.
— Belmont ?
Henri ne répondit pas. Il regarda fixement le plancher, incapable de confirmer ou de démentir.
Luc se releva, sentant le poids de la vérité l’écraser lentement : Henri n’était qu’un pion. Le vrai joueur était toujours dans la pièce, et il venait probablement de se souvenir de la prime qu’il avait oublié de payer. Il parcourut le groupe des yeux : Morteau, Camille, Sandra, Pierre, Ali. Tous le dévisageaient, attendant une conclusion qu’il n’avait pas.
— Va falloir fouiller le chalet, dit Sandra. Pièce par pièce. Si quelqu’un a des documents, des dessins, quelque chose qui le relie à ce « Belmont », on va le trouver.
Luc acquiesça. Ce n’était pas la solution qu’il avait espérée, mais c’était un pas en avant. Il aida Henri à se lever, le mena vers l’escalier.
— Tu dormiras avec nous, en bas, dit-il. Pas seuls. Et on gardera la clé.
Il avait besoin de temps. De temps pour réfléchir, pour dénouer les fils d’un mensonge qui semblait se multiplier en couches profondes, comme les strates d’une glace ancienne. Quelque part dans ce chalet se cachait une vérité, plus sombre et plus ancienne que le sabotage d’Henri. Il ne savait pas encore où elle était enracinée, mais il savait maintenant qu’elle avait survécu à la tempête.
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