Blanc Total
Lire le chapitre 29: The Irony
La fouille commença par la cuisine. Sandra avait réparti les groupes avec une efficacité militaire qui aurait pu impressionner Luc si elle n’avait pas tenu un pistolet sur lui douze heures plus tôt. Elle, Camille et Ali inspectaient les placards, les tiroirs, le moindre recoin où un homme pourrait cacher une carte SIM, un talkie-walkie, une preuve quelconque de trahison.
Luc prit le couloir nord avec Viktor. Le Russe ouvrait les portes sans ménagement, soulevait les matelas, retournait les tables de chevet. Il travaillait en silence, les mâchoires serrées, et Luc se demanda si c’était de la concentration ou de la peur.
— Vous cherchez quoi, exactement ? demanda Viktor sans interrompre sa tâche.
— Quelque chose qui n’a pas sa place.
La réponse était évasive et Viktor le savait. Mais il ne poussa pas plus loin. Ils passèrent le salon, la bibliothèque, la salle de cartes. Rien.
Ce fut Camille qui les appela depuis la chaufferie. Sa voix résonnait dans l’interphone, hachée par les parasites.
— Il faut que vous voyiez ça. Tout de suite.
Luc arriva en premier. Camille se tenait devant un panneau de contrôle mural, une lampe torche braquée sur la tuyauterie apparente. Son visage était pâle, mais pas de froid.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Le système de régulation thermique. Il a été trafiqué.
Elle désigna un petit boîtier métallique fixé à la conduite principale. À l’intérieur, des fils dénudés formaient une dérivation artisanale, connectée à une minuterie de fortune.
— Quelqu’un a programmé une chute de pression progressive, expliqua Camille. Rien de brutal. Juste assez pour que le chauffage s’éteigne par intermittence pendant la nuit, sans déclencher les alarmes en journée.
Sandra arriva derrière eux, les mains sur les hanches.
— C’est Henri ?
— Ça y ressemble, dit Luc en examinant la dérivation. Le même style que ce qu’il a avoué pour la station météo.
Mais quelque chose clochait. Il passa la main le long du tuyau, sentant le froid qui commençait à monter du métal.
— Non. C’est trop propre, murmura-t-il.
Camille le regarda, surprise.
— Comment ça, trop propre ?
— Henri a fait des aveux partiels. Il a joué la carte de la demi-culpabilité pour minimiser son rôle. Il nous a dit qu’il avait trafiqué la station météo pour créer un drame, pour sauver son entreprise. Il a admis avoir couvert ses traces. Mais çà…
Il sortit son couteau et dénuda un fil de plus. La soudure était nette, précise. Professionnelle.
— Henri était guide. Il connaissait la montagne, pas l’électricité. Ce travail-là nécessite des compétences en électronique. Du matériel spécialisé.
Sandra s’approcha, les yeux plissés.
— Vous voulez dire que Henri n’a pas fait ça ?
— Je veux dire que Henri a trafiqué la station météo. Et que quelqu’un d’autre a utilisé son sabotage comme couverture pour planquer d’autres choses. Pourquoi accuserait-on un homme qui vient déjà de s’auto-incriminer ? Si vous cherchez un coupable, vous arrêtez de chercher dès que vous en avez un.
Un silence tendu s’installa. Dehors, le vent hurlait contre les murs, une bête affamée qui léchait les fenêtres.
— L’assurance, dit soudain Camille.
Luc se tourna vers elle.
— Pardon ?
— Henri m’a parlé tout à l’heure. Il pensait que je pouvais le croire. Il m’a montré son téléphone – les messages qu’il a échangés avec l’agent de Belmont. L’un d’eux mentionnait une condition : si le chalet subissait des dommages structurels pendant la tempête, son entreprise était assurée. J’ai cru qu’il parlait de sa compagnie.
— Mais ce n’était pas sa compagnie qui était assurée.
Camille secoua la tête.
— Le chalet. La police d’assurance concerne la structure elle-même. Le propriétaire est protégé si un sinistre est déclaré. Une avarie de toiture, une infiltration d’eau, un éboulement. Quelqu’un ici a intérêt à ce que ce bâtiment soit déclaré sinistré.
Luc sentit un frisson glacé remonter le long de sa colonne vertébrale. Pas de peur. De compréhension.
— Belmont n’a jamais voulu faire capoter le voyage pour le spectacle, murmura-t-il. Il veut que ce chalet soit rayé de la carte.
— Pourquoi ? demanda Sandra.
— Parce que quelque chose, ici, doit disparaître avec lui.
La mémoire le frappa avec la violence d’une déflagration. Le sauna. Le sang qu’il avait vu le premier soir, quand ils avaient découvert le corps du guide. Il avait cru que c’était le sang de la victime, des traces de lutte. Mais le sauna avait été nettoyé avant son arrivée. Le sang qu’il avait vu était vieux, séché.
Il se précipita hors de la chaufferie sans un mot d’explication, laissant les deux femmes interdites derrière lui.
Le sauna se trouvait dans l’aile ouest, un petit bâtiment attenant au chalet principal relié par un passage couvert. Luc y entra, le froid mordant sa respiration. La pièce avait été nettoyée – quelqu’un avait passé des heures à frotter les boiseries, à récurer les lattes du sol. Mais Luc ne cherchait pas les marques visibles.
Il s’accroupit près de la pierre volcanique qui constituait le cœur du poêle. Avec la pointe de son couteau, il gratta le joint entre deux dalles. De la poussière sombre s’en détacha. Il approcha sa lampe torche.
Ce n’était pas de la suie.
C’était un résidu organique. Du sang séché, incrusté en profondeur dans les microfissures de la pierre. Du nettoyage avait été fait, mais pas assez. Ou alors le saboteur avait délibérément laissé cette marque-là.
Luc se releva, le cœur battant. Le sauna est le seul endroit où la victime n’aurait pas été surprise. Le guide connaissait la montagne. Il aurait entendu un agresseur approcher dans le couloir principal. Mais dans un sauna, les sens sont engourdis. La chaleur, la vapeur, l’absence de vigilance.
Le meurtre avait été commis ici, dans cette pièce, avant même que le groupe n’arrive. Le corps avait été déplacé ensuite, mis en scène dans la neige pour que l’avalanche paraisse responsable. L’avalanche elle-même avait été le mécanisme. Pas la cause.
Il sortit du sauna et trouva Camille qui l’attendait dans le passage, adossée à la paroi de bois.
— Vous avez vu quelque chose.
— Le sang que j’ai trouvé le premier jour, dit-il. Il était vieux. Le guide est mort ici avant même que nous n’arrivions. Quelqu’un l’a tué, puis a déclenché l’avalanche pour enterrer la scène.
Camille digéra l’information, son visage impassible.
— Et Henri ?
— Henri est une marionnette. Il croit avoir agi pour l’assurance, pour son entreprise. Mais quelqu’un lui a fait faire le sale boulot initial pour avoir une couverture parfaite.
— Parce que personne ne suspecte un homme qui a déjà avoué.
— Exactement.
Luc frotta ses mains gelées l’une contre l’autre. Son cerveau carburait à une vitesse qui lui donnait presque mal à la tête.
— Et l’appel que j’ai passé aux compagnies d’urgence, avant qu’on coupe les lignes ? Je n’ai jamais trouvé les relevés d’appels. Mais j’ai remarqué que le système téléphonique du chalet a un journal interne, indépendant du réseau. Celui qui a coupé les communications le sait. Et il sait que je le sais.
— Vous bluffez toujours ? demanda Camille.
Luc sourit. Pour la première fois depuis des heures, un vrai sourire.
— Non. Cette fois, c’est vrai.
Il y eut un craquement soudain au-dessus de leurs têtes. Puis un autre. La neige qui se tassait sur le toit du passage, qui menaçait de s’effondrer sous son propre poids.
— Rentrons avant que ce tunnel ne nous enterre, dit Luc.
Un troisième craquement, plus profond. Le bois gémit sous la charge.
Mais Luc ne bougeait pas. Quelque chose venait de se connecter dans son esprit – un fil, ténu, insaisissable. La police d’assurance. Le guide mort. L’avalanche. La saison qui venait de commencer.
— Camille, dit-il lentement. Qui est propriétaire du chalet ?
Elle hésita.
— Officiellement, une société écran. Une filiale de Skorpion Risk Management.
Luc planta son regard dans le sien.
— Et officieusement ?
Les yeux de Camille se dérobèrent, juste une fraction de seconde.
— Je ne l’ai jamais vérifié.
Le craquement suivant fut assourdissant. Luc attrapa Camille par le bras et la tira hors du passage, alors que dans son dos, la structure de bois s’effondrait dans un rugissement de neige et de débris. La tempête venait de leur voler une porte de sortie de plus.
Mais Luc avait autre chose en tête désormais.
L’avalanche avait été déclenchée pour enterrer une preuve. Le guide était la preuve. Et quelqu’un dans le chalet, en ce moment même, profitait de la confusion pour effacer ce qui aurait pu le relier au meurtre.
Il savait où chercher maintenant.
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