Blanc Total
Lire le chapitre 30: The List
La lampe frontale de Luc balaya la poutre effondrée, révélant un amas de gravats et de bois fendu. La pièce, une réserve oubliée derrière le couloir ouest, sentait la poussière et le papier moisi. Il avait demandé à chacun de fouiller méthodiquement, mais il avait gardé ce recoin pour lui.
Il s'accroupit, écarta un tas de vieux skis et de bâtons tordus. Ses doigts effleurèrent du carton. Il tira dessus. Une boîte métallique, cabossée, fermée par un loquet rouillé. Il l'ouvrit. À l'intérieur, pas de trésor, juste des registres. Le carnet d'entrées de l'hôtel, daté de deux saisons plus tôt, relié en cuir vert.
Il tourna les pages. Noms, dates, nationalités. Rien d'anormal jusqu'à la mi-février. Puis une écriture plus formelle, presque calligraphiée.
*Belmont, A.* — Arrivée le 14 février, départ le 22 février. Suite Numéro 7. Contact : Skorpion Risk Management.
Luc relut la ligne. Le sang lui battit aux tempes. Il connaissait l'écriture. Il l'avait vue sur des formulaires d'assurance, des contrats signés à la hâte dans son bureau de Chamonix. Non. Pas le bureau. Ici. Sur la table du salon, quand ils avaient tous signé la décharge de responsabilité pour le séjour.
La signature d'Ali était d'une élégance particulière, un A majuscule penché, un geste rapide qui le rendait distinctif. Cette écriture sur le registre était la même. Pas une imitation. Pas un faux. Un original.
Belmont n'était pas un alias. Belmont était un homme. Et cet homme avait séjourné ici l'hiver dernier, dans cette même suite que le groupe occupait maintenant.
Luc ferma le registre, le glissa sous sa veste. Il sortit de la réserve, remonta le couloir. Le chalet était silencieux, trop silencieux. Sous la coupole du salon, la lumière des lampes tempête dessinait des ombres longues. Camille discutait à voix basse avec Sandra près de la cheminée, le visage tendu. Henri était assis seul, les mains croisées, contemplant ses chaussures. Pierre faisait les cent pas. Elena, au téléphone satellite fixe, tentait une liaison avec la vallée. Quelque part dans ce groupe se trouvait le lien entre le passé et ce meurtre.
Luc s'avança vers la table centrale. Il posa le registre devant lui sans un mot. Le bruit sourd attira les regards.
« On a trouvé quelque chose », dit-il.
Camille s'approcha la première. Elle parcourut la page ouverte, son doigt s'arrêta sur la ligne. « Belmont A. Résident en février. Contact Skorpion. » Elle leva les yeux. « Skorpion, c'est la société écran que j'ai identifiée derrière la propriété. »
« Donc ce n'est pas un simple invité, » dit Sandra. « C'est le propriétaire. Ou du moins, le représentant du propriétaire. »
« Qu'est-ce que ça change ? » demanda Pierre. « C'est un vieux registre. Il y a un an. »
Luc ne répondit pas tout de suite. Il étudia chaque visage dans la lumière vacillante. Henri détournait le regard, nerveux comme un chat. Pierre affichait un défi, mais le menton légèrement crispé. Sandra surveillait Ali, discrètement, inconsciemment. Camille était blanche comme un drap. Ali, lui, lisait le registre avec une concentration feinte, des lunettes sur le nez.
« Belmont est une personne, pas un pseudonyme, » dit Luc. « Officiellement, personne ne s'appelle Belmont dans notre groupe. Mais le registre est du séjour précédent. Quelqu'un est déjà venu ici avant nous. Quelqu'un qui a utilisé le nom Belmont. »
« C'est peut-être ça, le code d'Henri, » dit Camille. « Ton commanditaire. Tu as dit qu'on t'avait payé pour le spectacle. Par un agent Belmont. Tu n'as jamais demandé pourquoi ce nom ? »
Henri émit un rire sans joie. « J'ai demandé mon paiement. Je n'ai pas demandé d'explication. »
« Tu connais l'écriture ? » demanda Luc.
Henri haussa les épaules. « Je n'écris presque jamais les registres. Ce sont les clients qui signent. »
Luc tourna la page vers l'assemblée. « Cette écriture, je l'ai vue sur le formulaire d'arrivée. Celui qui a signé il y a deux jours pour notre groupe. »
Un silence. Chacun comprit ce que cela signifiait.
« Impossible, » dit Pierre d'une voix sourde. « Le registre est vieux. Quelqu'un a pu imiter une écriture. »
« Une écriture aussi précise ? » Luc secoua la tête. « Non. On n'imite pas cette volute sur le A, cette manière de rendre la boucle du B. Regardez la pression de la plume. C'est le même stylo, la même main, la même tension. »
Sandra fixait Ali. « Toi, tu es le seul que Luc n'a pas formellement innocenté. Où étais-tu quand nous avons signé ? »
Ali ne se précipita pas. Il sortit ses lunettes, les nettoya avec un coin de sa manche. Puis, calmement : « Je signais avec tout le monde. Tu le sais, Sandra. Tu étais à côté de moi. »
Sandra parut troublée. « J'étais… oui. Mais je ne regardais pas les signatures. »
Luc montra le registre. « C'est une preuve physique. Mais la plus intéressante, ce n'est pas le nom. C'est la suite. Numéro 7. C'est la suite au bout du couloir est. »
Camille écarquilla les yeux. « Celle qui a été condamnée après l'effondrement du plafond. »
« Celle-là même. » Luc ferma le registre lentement. « Belmont a dormi ici. Belmont connaissait la disposition du chalet. Belmont savait où couper le courant, où laisser une sortie ouverte, où faire tomber une poutre après coup pour sceller un passage. »
Le silence se fit plus lourd. La tempête mugissait contre la vitre, un hurlement régulier et monotone.
« Tu es en train de dire que Belmont est encore parmi nous », dit Pierre d'une voix blanche.
« Je dis qu'il n'y a qu'une seule personne dans cette pièce qui a une raison de se cacher derrière un nom de code, » répondit Luc. Ses yeux passèrent lentement de visage en visage, s'attardant sur chacun. « Une seule personne qui a changé de camp dans un laps de temps très court. Une seule personne qui connaissait les détails de l'avalanche avant même que je les aie annoncés. »
Il marqua une pause.
« Ali. »
Le nom claqua dans l'air comme un coup de fouet. Ali ne broncha pas. Un sourire discret étira ses lèvres.
« Ali ? » répéta Sandra, incrédule. « Tu veux dire… ? »
« La suite 7 est celle qu'il occupait lors de son travail précédent. Le nom Belmont apparaît sur le registre d'un séjour où l'hôtel appartenait encore à un consortium dont Skorpion était l'entité de gestion. Ali est consultant. Il était ici pour des « audits ». Il a logé à la suite 7. Et il a signé Belmont. » Luc avait sorti un papier plié de sa poche, un formulaire qu'il avait récupéré dans le bureau de la réception. Il l'ouvrit et le tendit à Camille. « Compare avec la signature d'Ali sur la décharge. »
Camille compara les deux. Elle releva la tête, livide.
« C'est… identique. »
Dans le halo des lampes, Ali se leva enfin. Il était plus grand que Luc ne le pensait, sa masse se dépliant avec une lenteur calculée. Il remit ses lunettes, ôta une poussière de sa veste.
Tout le monde retint son souffle.
« Oui, » dit-il simplement. « Je suis Belmont. »
Pierre recula d'un pas, la main vers la poche. « Salopard. C'est toi qui as tué Karl et Laura. »
Ali leva une main, apaisant. « J'ai fait toutes les sabotages que Luc a identifiés. Le thermostat, la boussole, le faux registre de la caméra. J'ai coupé le courant à la seconde exacte où il a prononcé mon nom, parce que je suivais la conversation. » Il laissa échapper un rire sec, sans chaleur. « Mais je n'ai tué personne. Je suis officier de la Brigade des finances. Je suis ici pour les blanchisseurs. Et je compte bien tous les attraper. »
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