Blanc Total
Lire le chapitre 4: Paths
Le vent sifflait entre les sapins, une plainte aiguë qui semblait venue d’ailleurs. Luc avançait en contrebas du chalet, les yeux rivés sur la neige. Le périmètre qu’il avait choisi de vérifier ce matin — la lisière est, entre les rochers et la piste de damage — n’avait rien donné d’anormal sur les deux premiers centaines de mètres. Puis il les vit.
Des traces de ski. Fraîches. Deux sillons parallèles, réguliers, qui partaient du garage à matériel et filaient vers le nord, en direction du glacier suspendu.
Luc s’accroupit, retira son gant droit et passa la paume au-dessus de la neige. La pellicule de surface était encore meuble — pas plus de trois heures. Il se releva et suivit la trace, le souffle court, le piolet à la main. Les sillons descendaient légèrement, contournaient un affleurement rocheux, puis s’arrêtaient net.
Devant lui, la montagne s’ouvrait. Une crevasse béante, large de deux mètres, profonde d’au moins quinze. La trace se terminait exactement au bord. Pas de virage, pas de marque de chute, pas de retour. Comme si le skieur s’était volatilisé.
— Qu’est-ce que tu fiches là ?
Luc se retourna. Henri se tenait à dix mètres, les mains enfoncées dans les poches de son manteau en cachemire, le col relevé. Il portait des lunettes de soleil même sous le ciel gris, ce qui donnait à son visage un air à la fois froid et fuyant.
— Regarde ça, dit Luc en désignant la crevasse.
Henri s’approcha lentement, jeta un coup d’œil aux traces, puis au gouffre. Il haussa les épaules.
— Une blague. Quelqu’un qui s’est amusé à faire semblant de foncer dans le vide.
— Une blague avec du matériel de ski, à six heures du matin, par moins quinze, alors que le reste du groupe dort encore ?
— Tu sais comment ils sont. Ces jeunes clients de Viktor, ils ont besoin de sensations.
Luc secoua la tête. Il s’accroupit de nouveau et désigna la neige au bord de la crevasse.
— Regarde. Pas de traces de bâtons. Pas d’arrêt brutal. La vitesse était constante jusqu’au dernier mètre. Un skieur qui s’arrête devant un trou, il plante ses bâtons ou il fait un dérapage. Ici, rien. Il est allé tout droit.
Henri ne répondit pas tout de suite. Il regarda les traces, puis la crevasse, puis de nouveau les traces. Quelque chose passa sur son visage — une lueur d’inquiétude qu’il masqua aussitôt.
— Et alors ? dit-il en se redressant. Tu penses que quelqu’un a sauté dedans ? Qu’il cherche à s’échapper par là ? C’est ridicule. La crevasse ne mène nulle part.
— Elle mène au glacier. Et de là, on peut rejoindre le col d’Arolles à pied — si on connaît la montagne.
— Personne ici ne connaît cette montagne.
Luc se releva lentement, les yeux plantés dans ceux d’Henri.
— C’est bien ce qui m’inquiète.
Le propriétaire du chalet détourna le regard. Il faisait les cent pas, nerveux, les mains toujours enfoncées dans ses poches. Dans la lumière blafarde, Luc nota la pâleur inhabituelle de ses joues, la façon dont sa mâchoire se contractait.
— Il faut rentrer, dit Henri. Il commence à neiger de nouveau.
— Une seconde. Cette pièce au premier étage, celle dont tu gardes la clef sur toi en permanence — c’est quoi ?
Henri marqua un temps d’arrêt. Son sourire, s’il y en avait eu un, se figea.
— C’est mon bureau. Documents personnels. Rien à voir avec ce qui se passe.
— Camille t’a vu fixer cette porte pendant qu’on parlait des câbles. Tu as changé de couleur.
— Camille est une inquiète. Elle voit des choses qui n’existent pas.
Luc fit un pas vers lui.
— Hier soir, quand j’ai fait le relevé des présents, tu as dit que tu allais chercher du bois dans la réserve. Tu es resté absent vingt-cinq minutes. Le temps de couper un câble correctement.
Henri se redressa, l’air offensé.
— Tu oses m’accuser ? C’est mon chalet. Pourquoi je saboterais mon propre refuge ?
— C’est ce que j’essaie de comprendre.
Un silence tendu s’installa entre eux. Le vent recommença à souffler, soulevant une fine poussière de neige qui voletait entre les deux hommes. Henri brisa le silence le premier, d’une voix plus calme.
— Je n’ai pas coupé les câbles, Luc. Je te le jure sur la tête de ma fille. Mais cette pièce, elle reste fermée. D’accord ?
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle contient des choses qui ne te regardent pas. Pas encore.
Luc fixa Henri un long moment. Le propriétaire soutint son regard sans ciller, mais il y avait quelque chose de fragile dans sa posture, une raideur qui trahissait un effort constant de contrôle. Luc finit par hocher lentement la tête.
— Très bien. Mais si tu sais quelque chose — sur la tempête, sur les câbles, sur le téléphone — et que tu gardes le silence, tu nous tues tous. Alors réfléchis bien à ce que tu protèges.
Il tourna les talons et repartit vers le chalet, les traces de ski dans le dos. Il n’avait pas besoin de se retourner pour savoir qu’Henri restait là, immobile, à le regarder partir.
À l’intérieur, le chalet sentait le bois brûlé et le café. Les invités étaient réunis dans le salon principal : Anna, les yeux perdus sur la flamme de la cheminée ; Viktor, qui faisait les cent pas près des baies vitrées ; Camille, qui tenait une tasse à deux mains comme pour se réchauffer ; et deux autres, assis en retrait — le chef étoilé Julien, qui épluchait des noix d’un geste nerveux, et le technologue Anders, qui trafiquait son smartphone éteint comme s’il pouvait en extraire du signal par la seule volonté.
Camille leva les yeux quand Luc entra.
— Alors ?
— Des traces de ski, au nord. Direction le glacier. Elles s’arrêtent à une crevasse.
— Quelqu’un a essayé de… ?
— Quelqu’un est allé voir, dit Luc. Et soit il a fait demi-tour d’une manière que je ne connais pas, soit il est tombé dedans.
Un silence tomba. Viktor s’arrêta de marcher.
— C’est toi, hein ? lança-t-il à Luc. Tu veux nous flanquer la frousse pour qu’on t’écoute.
Luc le regarda, longuement.
— J’aimerais bien que ce soit une histoire que j’invente, Viktor. Mais j’ai vu les câbles coupés net, j’ai vu les données falsifiées, et maintenant je vois des traces de ski qui disparaissent dans un trou. Si c’est une manigance, elle est très bien réglée.
— Alors c’est qui ? demanda Camille à voix basse. Qui voudrait qu’on reste coincés ici ?
Luc parcourut la pièce du regard. Il compta les visages : sept personnes, soupçonnées et innocentes à la fois, enfermées avec leur propre silence.
— Quelqu’un qui veut qu’on s’entre-déchire, dit-il. Ou quelqu’un qui veut nous garder en place. Je n’ai pas encore la réponse.
Il s’approcha de la fenêtre. Dans le lointain, quelque chose bougeait — une silhouette sombre contre la blancheur du glacier, qui se déplaçait lentement vers le col. Luc plissa les yeux pour mieux voir, mais la silhouette disparut dans un banc de neige soulevé par le vent.
Il resta un long moment immobile, le front contre la vitre froide. Derrière lui, il entendait les murmures du groupe qui se fragmentait en petites conversations nerveuses. Il ne parlait à personne. Il regardait la montagne, et la montagne lui renvoyait une seule question, insistante, qui tournait dans sa tête comme une accusation :
Si Henri avait le téléphone satellite — ou la clef de la pièce qui contenait quelque chose d’autre — pourquoi ne l’utilisait-il pas ? Et si ce n’était pas lui, qui était assez désespéré pour tenter une sortie à travers un glacier interdépassable, par ce temps ?
Une chose était sûre : cette tentative n’était pas une simple disparition. C’était une fuite. Et une fuite, dans une montagne bloquée, signifiait qu’on avait une destination.