Blanc Total
Lire le chapitre 32: The Traitor's Game
Le bruit venait de la cave à vin. Luc l’entendait distinctement maintenant, un grattement régulier, presque chirurgical. Il se tenait à côté d’Ali, dont la respiration semblait étrangement calme pour un homme qui venait de révéler son identité d’enquêteur infiltré.
— Tu prétends être le gentil de l’histoire, dit Luc. Mais tu as saboté les téléphones avant même que la tempête ne frappe.
Ali soupira, un son exaspéré qui semblait trop théâtral pour être authentique.
— J’ai neutralisé les lignes pour empêcher quiconque de fuir avant que mes preuves soient réunies. Le crime organisé a des tentacules. Si l’un d’eux avait pu prévenir ses contacts, nous aurions perdu toute la chaîne de blanchiment.
— Et l’avalanche ? demanda Luc. Tu n’as pas prévu ça non plus, n’est-ce pas ?
— Non, admit Ali. Le confinement, c’était mon plan. La mort, non.
Luc fit les cent pas dans le couloir étroit qui menait à la cuisine, ses bottes crissant sur le bois gelé. L’omelette du dîner, qu’ils n’avaient jamais mangée, restait dans la casserole, coagulée. La tempête continuait de hurler contre les vitres comme une bête affamée.
— Tu voulais une confession enregistrée, dit Luc en s’arrêtant net. C’est pour ça que tu as coupé les communications. Tu voulais tenir les suspects dans une boîte jusqu’à ce qu’ils parlent.
— Exactement.
— Mais ça te plaçait dans la boîte aussi.
Le silence qui suivit fut lourd, plus éloquent que n’importe quel aveu. Luc regarda ses mains. Il les avait vues trembler au-dessus du corps du guide dans la cave. Elles tremblaient encore.
— Qui est Belmont ? demanda Luc.
Ali haussa une épaule.
— Si je le savais, je l’aurais déjà arrêté.
— Tu es monté ici pour enquêter sur le blanchiment, mais tu ne sais même pas qui contrôle la société écran ?
— Le réseau est plus complexe que prévu. Skorpion Risk Management utilise des intermédiaires multiples, tous légaux, tous imbriqués. Le chalet lui-même n’a jamais été suspecté. C’est le guide qui m’a informé.
La phrase resta suspendue dans l’air glacial.
— Le guide mort ? demanda Luc. Il travaillait avec toi ?
— Pas exactement. Il m’avait contacté deux semaines avant l’avalanche. Il avait découvert des comptes dans le dispositif de la cave qui ne correspondaient à rien dans les registres de maintenance du chalet. Il m’a proposé un échange : ces preuves contre une protection.
— Et tu as accepté.
— J’ai accepté, oui. Il était censé me remettre une clé USB avec les données à mon arrivée. Quand je suis arrivé, il était déjà mort.
Luc se frotta le visage. Les stries de fatigue semblaient gravées dans sa peau.
— La clé USB n’a jamais été retrouvée.
— Je sais, dit Ali. C’est pour ça que je veux savoir qui est dans la cave. Quelqu’un cherche son corps.
Le bruit s’intensifia soudainement, depuis le plancher sous leurs pieds. Une série de coups, comme si on frappait contre le mur qui séparait la cave de l’ancien passage effondré.
— Ce n’est pas un intrus, dit Ali en tendant l’oreille. C’est le mur qui cède.
Alors la porte de la cave à vin grinça. Mais pas à cause du vent.
Luc se retourna, s’attendant à voir Camille, ou peut-être Henri. Ce fut une tout autre silhouette qui apparut dans l’embrasure, vêtue d’une parka blanche couverte de givre, comme si elle venait de l’extérieur. C’était impossible, la tempête faisait rage depuis deux jours et toutes les issues étaient condamnées.
La femme sourit. Un sourire trop confiant pour une personne qui aurait dû être morte de froid.
— Messieurs, dit-elle. Je crois que vous cherchez ceci.
Elle tenait une clé USB entre ses doigts gantés. Ses yeux allaient de Luc à Ali, pesant la surprise dans chacun de leurs regards.
Ali saisit son arme, ou plutôt, il plongea la main sous sa veste. Mais avant qu’il ne puisse l’extraire, la femme fit un pas en avant et le frappa au visage avec une précision chirurgicale. Ali s’effondra comme une marionnette dont on coupe les fils.
Luc fit un pas en arrière, le cœur battant la chamade.
— Qui êtes-vous ?
— Je m’appelle… disons, Belmont fonctionne, si vous voulez un nom de code.
Elle se pencha sur Ali qui geignait au sol, lui plaqua le pied sur la poitrine.
— Tu pensais vraiment que ton infiltration passerait inaperçue, policier ? Ce chalet est à moi depuis le début. J’ai laissé l’avalanche faire le travail. Maintenant, tu vas me dire où se trouve la clé.
Luc ne pouvait pas détacher son regard. La femme qui se tenait devant lui était celle qu’il avait croisée dans le hall lors de l’arrivée. La présence discrète qui parvenait toujours à se fondre dans les murs.
Elle fit tourner la clé USB entre ses doigts.
— Mais j’ai l’impression que vous ne me rendrez pas cette tâche trop difficile, n’est-ce pas, monsieur Moreau ? Vous savez ce qui m’a amenée ici ?
Luc secoua la tête, incapable de former un mot.
— Vous, dit-elle. Vous avez été les yeux de ce guide pendant des semaines. Vous avez interprété les données sismiques. Vous avez alerté la station météo. Vous saviez que cette montagne était instable. C’est vous qui avez laissé la trappe ouverte pour la pente instable.
Même blessé, Ali tourna la tête vers Luc, et son regard brillait d’une question brûlante : avait-il vraiment un rôle dans la mort du guide ?
La femme continua.
— Vous avez vérifié le dispositif de la cave comme on vous l’avait demandé. Oui, monsieur Moreau. La clé USB contient les communications que le guide avait enregistrées. Dont vos messages. Des messages qui, interprétés correctement, pourraient être considérés comme une complicité dans une tentative de meurtre.
Le noir de ses iris semblait absorber toute la lumière du couloir.
— Alors voici la question, monsieur Moreau. Qui voulez-vous qu’on tienne pour responsable de tout ce qui est arrivé ici ?
Dans la cave, le guide continuait de faire un froid qu’aucun des vivants ne pourraient jamais échapper. Et Luc comprit, avec une clarté glacée, que sa peur n’avait jamais été la tempête ou les traîtres. Elle avait été la vérité qu’il portait depuis des mois : il savait que la montagne gronderait, et il avait pris son salaire, et il avait refermé les yeux sur le billet de banque.
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