Blanc Total
Lire le chapitre 33: The Ice Cellar
La porte de la glacière résista deux secondes, puis céda dans un gémissement de gonds gelés. Le froid mordit immédiatement le visage de Luc, une morsure sèche qui sentait la pierre humide et la viande oubliée. Il braqua sa lampe frontale dans l'obscurité, et le faisceau accrocha des stalactites de givre suspendues aux poutres comme des crocs de verre.
Camille était derrière lui, le souffle court. Elle avait forcé la serrure avec un couteau de cuisine et un sang-froid qui impressionnait encore Luc. Dans la pénombre bleutée, leurs silhouettes se découpaient sur les murs de glace qui suintaient lentement.
— C'est ici qu'Henri cachait les réserves, murmura Camille. Personne n'y descendait. Trop froid pour le vin, trop humide pour les conserves. Un cul-de-sac utilitaire.
Luc fit trois pas. Les caisses de champagnes millésimés s'alignaient contre le mur du fond, mais quelque chose clochait. L'organisation était trop nette. Les étiquettes tournées vers l'extérieur, les espaces entre les palettes trop réguliers. C'était un décor, pas un stockage.
— Aide-moi à déplacer cette rangée.
Ils tirèrent deux palettes de bouteilles qui tintèrent comme des clochettes funèbres. Derrière, un panneau de bois brut, mal raboté, presque invisible contre la paroi de pierre. Luc sortit son couteau, fit levier. Le panneau bascula avec un craquement sec.
L'odeur arriva avant la vision.
Un parfum de putréfaction qui avait quelque chose de presque sucré, écœurant, mêlé à l'alcool camphré que les guides utilisaient pour masquer les corps en attendant les secours. Camille porta la main à sa bouche, mais elle tint bon. Luc élargit l'ouverture, et le faisceau de sa lampe révéla une niche creusée dans la roche naturelle.
Le corps était en position fœtale, emballé dans une bâche plastique argentée d'urgence. Le visage était partiellement visible, les yeux grands ouverts, vitreux, figés dans une expression de surprise absolue sur un visage d'homme d'une cinquantaine d'années, marqué par une vie de pouvoir et d'excès. Un anneau d'or massif à l'auriculaire gauche, orné d'un serpent qui mordait sa propre queue.
— Alexei Volkovitch, souffla Luc. L'oligarque russe. Le véritable propriétaire des montagnes autour de nous, jusqu'au jour où Belmont a décidé qu'il n'en avait plus besoin.
Camille s'approcha, tendit une main tremblante vers la bâche. Elle recula.
— Il est… intact. Pas de sang, pas de blessure visible. Comment est-il mort ?
Luc s'accroupit. Le froid de la glacière avait ralenti la décomposition, mais la rigidité cadavérique avait depuis longtemps cédé à la putréfaction naissante. Il souleva délicatement le poignet droit du mort. Les ongles étaient noirs, presque bleus.
— Asphyxie. Pas d'ecchymose. Pas d'arme. C'est le travail d'un professionnel pour qui les mains propres sont une obsession. Il n'y a aucune trace.
Il se releva, sentit les rouages de son esprit tourner à toute vitesse. Volkovitch avait disparu six mois plus tôt, officiellement « en randonnée » dans une réserve naturelle, officieusement à la tête d'une fortune en cryptomonnaie et en biens immobiliers qui dépassait le PIB d'un petit pays. Et voilà que son corps revenait au grand jour, caché dans une glacière de chalet de luxe sur laquelle Belmont avait étendu son ombre.
— Ce n'est pas Henri qui l'a amené ici, dit Luc à voix haute. Henri était un sauteur. Un interrupteur. Volkovitch est mort avant, bien avant l'avalanche. La glacière n'a pas été remplie après notre arrivée — elle a été préparée des semaines avant.
Camille avait reculé jusqu'au seuil, le dos contre le cadre en bois glacé.
— Et Ali ? Il savait ?
— Ali a scellé cette pièce. C'est lui qui a verrouillé la trappe de communication, lui qui a coupé les transmissions, lui qui a « découvert » l'entrée du tunnel seulement après l'avalanche. Il était peut-être policier, mais il travaillait aussi pour quelqu'un d'autre. Ou il travaillait pour lui-même, avec un badge pour se couvrir.
Luc se retourna vers le corps. Un détail le titilla — la main gauche du mort, légèrement entrouverte. Il s'approcha à nouveau, écarta doucement les doigts engourdis. Un morceau de papier, froissé, humide de condensation. Il le déplia avec précaution.
Des chiffres. Une série de coordonnées GPS, suivies d'une date — celle de la semaine précédente. Ét sous la date, trois mots écrits à la main d'une écriture nerveuse : « Ils vont tous mourir. »
Luc sentit chaque poil de sa nuque se dresser. Il connaissait ces coordonnées — il les avait vues sur une carte satellite, une zone instable à l'est du col principal. Une zone où la neige était morte depuis des semaines, prête à céder. Volkovitch était mort en sachant ce qui allait se passer. Il avait essayé d'avertir quelqu'un avant d'être réduit au silence.
— Camille. Il faut sortir. Maintenant.
Elle ne bougea pas.
— Pour quoi faire ? Belmont est là-haut, elle tient le USB. Ali est inconscient. Et ce cadavre prouve que tout ce chalet n'est qu'un piège conçu d'avance.
Luc lui attrapa le bras avec une douceur qu'il n'avait pas utilisée depuis des années.
— Ça prouve que la vérité existe. Que quelqu'un savait tout. Et si Belmont veut ce USB, c'est qu'elle a peur. Les gens qui ont peur font des erreurs.
Il pointa sa lampe vers la sortie.
— La neige tient. Mais Volkovitch a mouru en prédisant notre mort. Nous avons encore un peu de temps — mais pas beaucoup. Et nous avons un saboteur qui se cache dans les murs de ce chalet. Cette fois, je vais lui donner ce qu'il veut.
Camille leva les yeux, et pour la première fois depuis des heures, quelque chose d'autre que la peur traversa son visage. Une détermination nouvelle, presque sauvage.
— C'est-à-dire ?
Luc eut un mince sourire sans joie.
— Une victime désignée. Moi.
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