Blanc Total
Lire le chapitre 34: The Standoff
La lame froide du couteau de cuisine pressait contre la gorge d'Élise, la chef cuisinière, dont les yeux écarquillés cherchaient Luc dans la pénombre du salon. Ali se tenait derrière elle, le bras verrouillé autour de sa poitrine, son visage déformé par un rictus que la fatigue et la paranoïa rendaient méconnaissable. Du sang séché maculait sa tempe là où Belmont l'avait frappé.
« Tout le monde va s'asseoir par terre, maintenant », ordonna Ali, la voix cassée. « Et on va avoir une conversation honnête. »
Les cinq occupants du chalet—Camille, Marc, Sophie, deux clients dont Luc ne se rappelait plus les noms—obéirent lentement, les mains en évidence. Le feu crépitait dans la cheminée, seul son apaisant dans ce théâtre d'absurde. Les flocons continuaient de s'écraser contre les baies vitrées, comme si l'extérieur refusait de reconnaître le drame qui se jouait.
Luc resta debout.
« Assieds-toi, Moreau. »
« Non. Tu veux parler ? Alors on parle. Œil pour œil. »
Ali resserra son étreinte. Élise étouffa un sanglot. Son couteau traçait une ligne blanche sur sa peau, pas encore de sang, mais la promesse était là.
« Tu crois que tu peux me faire peur ? » Ali cracha les mots. « J'ai passé trois ans en planque dans des milieux autrement plus dangereux que cette boîte de conserve. Alors tu t'assois, ou je tranche. »
Luc leva les mains en signe d'apaisement. Il recula d'un pas, puis deux, et s'accroupit lentement sur le tapis persan, à trois mètres de la cheminée. Il chercha le regard de Camille, assise près de la fenêtre. Elle lui fit un signe imperceptible. La porte de la cuisine était restée ouverte dans la panique, oscillant légèrement.
« Voilà, dit-il. On est assis. Parle. »
Ali haletait, le souffle court, comme un animal acculé. La révélation de Belmont—cette femme surgie de nulle part—avait pulvérisé son récit. Un policier sous couverture se ferait protéger par ses collègues. Or personne n'était venu. Et le corps de Volkovitch, soigneusement conservé dans la glacière, changeait tout.
« Vous êtes tous complices », commença Ali, les mots s'entrechoquant. « Cette montagne, ce chalet, ce système entier de fausses propriétés et d'argent sale qui transite par les sociétés-écrans de Belmont. Vous avez tous touché un pourcentage. Tous. »
Marc leva la main, hésitant. « Je suis juste architecte paysager, je... »
« Tais-toi ! » Le couteau s'enfonça d'un millimètre. Un filet de sang apparut sur le cou d'Élise. Elle poussa un cri étranglé.
Luc sentit son pouls s'accélérer. Ce n'était pas un flic paniqué. C'était un homme qui avait perdu ses repères, qui cherchait désespérément à reprendre le contrôle d'une situation qui lui échappait. Le genre d'homme qui faisait des erreurs.
« D'accord », dit Luc d'une voix douce, presque apaisante. « D'accord. On est complices. On va tout t'avouer. Mais libère Élise. Elle ne sert à rien dans cette histoire. Elle cuisine, c'est tout. »
Le rire d'Ali était creux. « Elle sert à ce que vous restiez sages. Et elle me sert à obtenir la vérité. Alors, on commence par qui ? » Il balaya l'assemblée du regard. « Sophia ? Non, toi, le paysagiste. Marc. Qu'est-ce que tu sais sur les transferts de fonds entre la société mère de Belmont et le compte-écran aux Seychelles ? »
Marc blêmit. « Je... je ne sais pas de quoi tu parles. »
« Menteur ! » hurla Ali. « J'ai vu les bordereaux dans le bureau du gérant. Ta signature figure sur trois virements entre juillet et novembre dernier. Trois cent mille euros chacun. »
Un silence glacé. Marc ouvrait et fermait la bouche comme un poisson hors de l'eau. Luc l'observa. L'homme était un client régulier, pas un gestionnaire. Ses mains propres ne connaissaient que les esquisses et les plans. Mais quelque chose dans sa réaction... une tension trop rapide, un éclat de sueur subit.
Camille s'éclaircit la gorge. « Marc travaille pour une agence qui a vendu ce chalet à une holding en 2019. Il a peut-être signé des documents d'archives dans le cadre d'une transaction immobilière, sans savoir ce qu'ils étaient. »
Ali tourna son attention vers elle, la tête penchée. « Toi, tu défends tout le monde. Toujours. Tu sais ce que ça suggère, Camille ? »
« Que j'essaie d'éviter que tu égorges une innocente ? »
« Ça suggère que tu es dans le coup jusqu'au cou. Quoi ? Tu es la "conseillère en sécurité" officielle du chalet ? Tu connaissais l'itinéraire du guide. Tu savais où était l'oligarque. Tu sais où Belmont se cache en ce moment même. » Il pointa la lame vers elle. « Et tu ne dis rien. »
Camille resta de marbre. Mais Luc vit ses doigts se crisper sur ses genoux. Elle savait quelque chose qu'elle ne disait pas. Encore une couche de secrets dans cet oignon pourri.
« Laisse-la tranquille », intervint Luc. « Elle n'a rien à voir avec tes histoires d'argent. Prends-moi en otage si tu y tiens. Je suis la vraie cible ici. Belmont t'a dit ça, pas vrai ? Que j'étais au courant pour la montagne avant l'avalanche. »
Ali sourit, un sourire sans joie. « Tu te propose ? La noblesse du guide. Très touchant. Non, toi tu restes où tu es, à tordre ton cerveau à toute vitesse comme une machine à calculer. Je te connais, Moreau. J'ai enquêté sur toi avant de venir. Tu joues toujours plusieurs coups d'avance. C'est pour ça que je garde la cuisinière. Elle n'a aucun intérêt stratégique. Donc tu ne peux pas anticiper mes actions. »
Luc le nota mentalement. Ali avait fait ses devoirs. Le connaissait. Savait que Camille avait une valeur stratégique pour lui. Savait que Marc était un pion. Élise, une inconnue, était donc sa seule carte imprévisible.
Il fallait la libérer.
Le regard de Luc croisa celui d'Élise. Elle tremblait, mais ses yeux—des yeux d'un brun profond—contenaient quelque chose d'autre. De la détermination. Elle était en terrain hostile, mais elle gardait son sang-froid. Le genre de personne qui aurait pu travailler en cuisine dans des conditions extrêmes. Une alliée.
« Personne ne t'a demandé de tuer qui que ce soit, Ali », dit Luc, gardant sa voix calme et régulière. « On est coincés ici. Le téléphone est mort, la radio est morte, la route est coupée. Il y a un corps dans la glacière et une femme armée quelque part dans les murs. Si tu lâches ton couteau, on peut tous se concentrer sur elle. C'est ce que tu veux, non ? La coincer ? »
Ali hésita. Une fraction de seconde. Ses yeux se portèrent vers la porte du corridor, celle qui menait à la cave.
C'était l'ouverture.
Luc se déplaça subrepticement. Deux centimètres. Puis dix. Le feu crépitait au rythme de son cœur. Camille, comme si elle lisait dans ses pensées, commença à se lever lentement, attirant l'air de façon exagérée. « Je vais chercher de l'eau chaude pour le thé. On va tous avoir besoin de contenir nos nerfs... »
« Reste ! » hurla Ali.
Elle se rassit docilement, mais l'attention d'Ali s'était brisée un instant. Luc activa son plan. Il se pencha sur le côté, feignant de frotter sa cheville endolorie, se retrouvant à portée de la porte de la cuisine. Élise comprit le message dans ses yeux—un accord tacite passé à distance.
Elle se raidit soudain. « Je perds connaissance, gémit-elle en fléchissant les genoux. Je crois que je vais m'évanouir... »
Ali resserra son bras autour d'elle, le couteau s'éloignant d'un centimètre pour rétablir son équilibre. Élise cogna sa tête contre son menton dans le mouvement, le surprenant. Luc bondit.
Il ne fonça pas directement sur eux. Il fonça vers le tisonnier de la cheminée, le saisit, et le balança dans l'arc parfait vers le bras qui tenait la lame. Le choc métallique contre l'os envoya un craquement sourd. Le couteau tomba avec un bruit clair sur le plancher.
Élise se dégagea en hurlant, libérée. Ali, le bras pendant, le visage tordu de douleur, recula en chancelant cherchant à récupérer un autre objet—un vase, une lampe, n'importe quoi.
« Luc ! » cria Camille.
Mais Luc était déjà sur lui. Une prise d'étranglement, propre, rapide. Le protocole de sécurité qu'on enseignait aux guides pour neutraliser sans tuer. Les doigts crépi sur l'artère carotide. Ali battit des bras pendant un instant, puis ses genoux cédèrent et il s'écroula, inconscient.
Silence. Seul le souffle rauque des occupants du chalet.
Élise s'était recroquevillée contre le mur, une main sur son cou ensanglanté. Camille fut la première à réagir, se précipitant vers elle, déchirant un morceau de sa manche pour tamponner la plaie. Marc s'agenouilla près d'Ali, vérifiant son pouls. Les deux clients restèrent figés, regardant Luc comme s'il venait de se transformer en loup.
Luc laissa tomber le tisonnier. Sa main tremblait, mais pas autant qu'il l'aurait cru. L'adrénaline redescendait par vagues, laissant une fatigue profonde.
« Il n'est pas mort, dit Marc. Juste éteint. »
Luc hocha la tête. Il s'accroupit près d'Ali, sortit le rouleau de ruban adhésif de sa poche—il l'avait pris dans la cave avant de monter, une habitude de montagnard : toujours avoir de quoi improviser une attelle ou un harnais. Il ligota les poignets d'Ali derrière son dos et ses chevilles ensemble, méthodique, comme la fixation d'un sac à dos.
Camille le regarda faire. « Tu avais prévu ça ? »
« J'avais prévu quelque chose. Pas ça exactement. » Il se releva, s'essuya les mains sur son pantalon. « Il y a encore Belmont dehors. Avec une clé USB qui me compromet. Et un corps qui n'arrête pas de réapparaître. »
Élise, le cou bandé, s'approcha de lui. Elle le regarda avec une intensité nouvelle. « Merci. Ce type allait vraiment me trancher la gorge. »
« Il aurait essayé. Mais il avait besoin de nous vivants pour obtenir ses aveux. » Luc contempla Ali, étendu sur le plancher, bientôt pris de convulsions légères. « Maintenant, il ne peut plus nous mentir. Quand il se réveillera, on saura enfin qui l'a envoyé. »
Camille croisa son regard. Un poids. La tempête continuait de rugir dehors. La lumière baissait, avalant peu à peu les dernières heures de leur journée de survie.
Luc s'approcha de la fenêtre. Les flocons tombaient toujours, indifférents, recouvrant la vérité d'un manteau blanc immaculé. Quelque part dans la montagne, Belmont attendait. Et plus loin, dans une glacière du sous-sol, le corps de Volkovitch gardait ses coordonnées comme une promesse de fin.
Il fallait qu'il trouve le moyen de les rejoindre. Avant qu'il ne soit trop tard pour tout le monde.
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